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University of Ottawa
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-1
ŒUVRES
DE
FRANÇOIS RABELAIS
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
28 exemplaires sur papier impérial du Japon, numérotés de i à 28 ;
55 exemplaires sur papier de Hollande de Van Gelder, numérotés de 29
à 83;
et 3300 exemplaires sur papier vergé, numérotés de 84 à 3383 ;
EXEMPLAIRE N° 394
Tous droits réservés en tous pays.
Copyright by Edouard Champion (juillet 1922).
MAÇON, PROTAT FRÈKES, IMPRIMEURS.
ŒUVRES
DE
FRANÇOIS RABELAIS
EDITION CRITiaUE PUBLIÉE PAR
ABEL LEFRANC
PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE
JACQUES BOULENGER, HENRI CLOUZOT, PAUL DORVEAUX
JEAN PLATTARD et LAZARE SAINÉAN
TOME TROISIÈME
PANTAGRUEL
PROLOGUE — CHAPITRES I-XI
AVEC UNE INTRODUCTION
S', 11-5
PARIS
LIBRAIRIE ANCIENNE EDOUARD CHAMPION
LIBRAIRE DE LA SCCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES
3, aUAI MALAaUAIS, 5
1922
m
au
AVANT-PROPOS
Nous publions aujourd'hui les tomes III et IV de l'édition que
nous avons entreprise sous les auspices de la Société des études
rabelaisiennes. On y trouvera en entier le Pantagruel ou second
livre du roman de Rabelais. La préparation de ces deux nouveaux
volumes s'est accomplie exactement dans les mêmes conditions
que celle des deux premiers, consacrés au Gargantua. C'est grâce
au don généreux de M™^ la marquise Arconati Visconti, dont
les initiatives éclairées à l'égard des études savantes ne se
comptent plus, que la rédaction du travail a pu être poursuivie.
Nous tenons à lui exprimer le nouvel hommage de la profonde
gratitude des rabelaisants.
Celui qui écrit ces lignes a continué d'assurer l'entière direction
de cette entreprise collective. En dehors de la partie de l'Intro-
duction qu'il a signée, il a revu avec tout le soin qui lui incom-
bait le texte et les variantes ainsi que le commentaire rédigé par
ses collaborateurs. Cette révision l'a amené à faire toutes les
modifications qui lui paraissaient susceptibles d'assurer l'unité et
l'exactitude de l'œuvre. L'un des collaborateurs, M. Jean Plattard,
a continué de l'assister dans le travail d'organisation, en qualité
de secrétaire de l'édition, avec le même dévouement dont il avait
fait preuve précédemment.
M. Jacques Boulenger, archiviste paléographe, a été chargé de
la rédaction du texte et des variantes. Il a été aidé, dans ce dif-
ficile labeur, par M. Léon Gauthier, archiviste aux Archives
nationales.
Il AVANT-PROPOS
En ce qui touche le commentaire, chacun de mes quatre col-
laborateurs a assumé la préparation et la rédaction des notes dans
une ou plusieurs spécialités d'études, suivant la répartition que
voici :
M. Henri Clouzot, conservateur du Musée Galliera : topo-
graphie et allusions locales, folk-lore, archéologie et faits histo-
riques; M. Paul Dorveaux, bibliothécaire de la Faculté de Phar-
macie : médecine, pharmacopée et sciences naturelles ; M. Jean
Plattard, professeur à l'Université de Poitiers : écrivains et textes
de l'antiquité classique et humanisme de la Renaissance ;
M. Lazare Sainéan, auteur de savantes études sur la langue de
Rabelais : philologie et lexicographie rabelaisiennes, langue du
xvi^ siècle. Dans la plupart des notes du commentaire, les initiales
des collaborateurs permettent de spécifier l'appoint de chacun d'eux.
Les deux volumes que nous offrons au public paraissent avec
un retard de quelques années causé par les événements de la
guerre. Deux de mes collaborateurs ont été mobilisés, en effet,
pendant toute la durée des hostilités. En raison de cette longue
période d'attente et des conditions moins favorables qui résul-
taient forcément de la grande crise pour une entreprise collective
à la fois aussi vaste et aussi minutieuse que la nôtre, nous croyons
pouvoir faire appel à toute la bienveillance de nos lecteurs. Per-
sonne n'ignore, d'autre part, que les difficultés de l'impression se
sont grandement accrues depuis 19 14. Ajoutons que le concours
de notre éditeur, M. Edouard Champion, qui s'est chargé de tous
les frais de la confection matérielle du livre, comme aussi celui
de nos imprimeurs, MM. Protat, de Mâcon, ne nous ont pas fait
défaut.
Nous tenons à remercier vivement, à cette place, les nombreux
collaborateurs de la Revue des Etudes rabelaisiennes, devenue,
depuis 191 3, la Revue du seiiiènte siècle, dont nous avons eu à uti-
AVANT-PROPOS ui*
liser les travaux au cours de nos volumes. Rappelons encore que,
sans le beau labeur accompli durant les vingt dernières années
par la Société des Etudes rabelaisiennes, l'édition dont nous pré-
sentons aujourd'hui une nouvelle et notable partie, n'eût sans
doute pas été réalisable.
Abel Lefranc.
i6 mai 1922.
INTRODUCTION
ÉTUDE SUR (( PANTAGRUEL »
Par ABEL LEFRANC
CHAPITRE I
LA GENÈSE DE « PANTAGRUEL »
Rabelais en 1532. Ses amitiés. Ses voyages. Ses modèles.
Les figures du second livre. La légende pantagruéline.
Le second livre de l'immortel roman de François Rabelais : Pantagruel.
Les horribles et espoventables faict:;^ et prouesses du tresrenommé Pantagruel, Roy des
Dipsodes, fil::^ du grand géant Gargantua, conipose:{ nouvellement par maistre
Alcofrybas Nasier, fut, on le sait, la première publication littéraire de l'écrivain.
11 est avéré, en etfet, d'après toutes les recherches récentes, que ce livre parut
dès 1532, c'est-à-dire environ deux ans avant Gargantua, qui, par les exi-
gences mêmes de son sujet, devint ensuite le premier livre du roman. Des
investigations que nous avons poursuivies et dont on peut lire l'exposé dans
l'introduction de notre tome 1" \ il résulte que Pantagruel, terminé par l'au-
teur vers septembre-octobre 1532, dut voir le jour pour la première fois, à
Lyon, lors de la foire d'automne de la même année, qui commença le
3 novembre. Il fut édité, comme le porte le titre de la plus ancienne édition
connue, en la maison de Claude Nourry, dit le Prince, près de Notre-Dame-
de-Confort. La Pantagruéline Prognosticalion parut, selon toutes les vraisem-
blances, deux mois plus tard, c'est-à-dire dans les premiers jours de 1533, à la
foire suivante.
Au moment où Rabelais « créait les lettres françaises », selon la mémorable
expression de Chateaubriand, en lançant son Pantagruel à travers le monde, il
I. P. I à XV. Nous renvoyons, d'une manière générale, à cette introduction, pour tous les
points qu'il ne pouvait être question de traiter à nouveau dans celle-ci.
PANTAGRUEL. I
II INTRODUCTION
avait publié, peu auparavant, deux ouvrages d'érudition médicale, qui durent
figurer aux étalages de la foire du 4 août, à côté des Grandes et inestimables
Cronicques du grant... géant Gargantua, publiées à la même époque : le second
recueil des lettres de Manardi de Florence, dont la dédicace est du 3 juin
1532, et un recueil d'ouvrages d'Hippocrate et de Galien, dont la dédicace est
du 13 juillet suivant. L'épître qui précède le texte de Manardi est adressée à
André Tiraqueau. Ecrite en un latin alerte et vivant, elle offre déjà l'em-
preinte de la manière et même du style rabelaisiens. Les images, comparai-
sons, proverbes et plaisanteries qui l'émaillent annoncent pleinement l'auteur
de Pantagruel. Une plaquette contenant le testament de Cuspidius et le
contrat de vente de Culita les suivit à peu d'intervalle. Comme son épître
dédicatoire est datée du 4 septembre 1532, on est fondé à croire qu'elle fut
mise en vente à la foire de novembre, en même temps que Pantagruel.
L'écrivain entrait donc dans sa nouvelle carrière, armé de toutes les res-
sources de la science et de l'érudition contemporaines. Muni d'une con-
naissance approfondie des deux langues classiques et devenu familier avec la
plupart des auteurs de l'antiquité, il avait déjà conquis, par ailleurs, comme
praticien, une réputation incontestée, puisqu'il fut choisi le i*"' novembre 1532,
à l'heure même ou paraissait Pantagruel, en qualité de médecin de l'Hôtel-
Dieu de Lyon. Au reste, ses succès antérieurs, comme étudiant en méde-
cine à l'Université de Montpellier, s'étaient affirmés à la fois si rapides et si
marqués qu'on l'avait jugé digne de faire son cours de stage, après six mois à
peine de présence à la Faculté, et d'expliquer les Aphorismes d'Hippocrate et
VArs parva de Galien en des leçons qu'un nombreux auditoire vint écouter
(17 avril au 24 juin 1531). Dès ce moment, il se révèle comme un adver-
saire résolu des gloses surannées et des commentaires inutiles ; il préconise le
retour aux textes et à l'observation. Sur le terrain médical, comme plus tard
en d'autres disciplines, son esprit critique s'affirme, en attendant que la satire
lui donne une arme puissante de propagande et qu'il puisse porter dans le
domaine des choses religieuses, sociales et juridiques, le même esprit d'indé-
pendance et le même souci de réalité claire et vivante.
En outre, la longue période de ^ moniage » par laquelle il était passé, ne
l'avait-elle pas mis à même d'acquérir une expérience intime de la vie religieuse,
tout en lui procurant la culture ecclésiastique qui, unie à sa formation pro-
fane, devait lui conférer une enviable universaHté ? Avec cela, les années pas-
sées à Fontenay-le-Comte, au milieu du cénacle savant auquel présidait un
magistrat éminent, André Tiraqueau, étaient venues fort à propos l'initier à
la science juridique, — déjà entrevue peut-être au foyer familial, auprès d'un
VOYAGES ET AMITIES III
père juriste, — et dont ses livres apportent un témoignage si évident. Com-
bien les conversations tenues, à la manière des platoniciens, sous le bosquet
de lauriers du petit jardin de Fontenay-le-Comte, ou sous les ombrages de
Ligugé, sur les bords riants du Clain, ou « au cler matin », dans les prairies de
l'abbaye de Fontaine-le-Comte, autour du noble Ardillon, abbé du lieu, durent
enrichir l'esprit « infatigable et strident » de notre Tourangeau ! Autant que
l'étude silencieuse, ces entretiens qui convenaient si bien à sa nature prime-
sautière, gaie et pleine d'humour, contribuèrent sans nul doute à la forma-
tion du jeune humaniste, avide de toute science. Il s'en souviendra plus tard
dans son programme d'éducation. Aucune discipline, aucune expérience ne
lui manquèrent.
Grâce à la vie quelque peu errante qui fut la sienne depuis 1524, n'eut-il
pas encore la chance de parcourir la plus grande partie de la France ? Après la
Touraine, après l'Anjou, après le Haut et le Bas-Poitou, l'Aunis, la Saintonge,
le Limousin, la Guyenne, le Languedoc, avec Toulouse et Montpellier, Avi-
gnon, le Dauphiné, le Lyonnais, le Bourbonnais, le Berry, l'Orléanais : il avait
pérégrinéà travers chacune de ces vieilles provinces, curieux des choses du cru,
s'initiant aux mœurs, aux traditions, aux particularités des dialectes locaux.
Nous avons démontré naguère, ainsi qu'on le dira plus loin, que ce fécond tour
de France impliquait même, de toute évidence, un ou deux séjours dans la capi-
tale. Paris ne fournit pas seulement à Rabelais un cadre commode pour une partie
de son futur roman, et, selon les apparences, certains traits du type de Panurge ;
il compléta et affina sûrement sa connaissance des hommes, en lui donnant les
moyens d'enrichir ses observations psychologiques et d'approcher certains des
personnages les plus en vue de son temps. Quand ensuite une fortune bien-
veillante conduisit le Tourangeau à Lyon, cité lettrée et polie par excellence,
ville de travail, de commerce, d'art et de luxe, où la vie n'était guère moins
intense qu'à Paris, et qui devint, selon sa propre expression, le siège favori de
ses études, il se trouva qu'il avait eu l'heur, au moment où la maturité s'affir-
mait chez lui, de s'abreuver aux meilleures sources de la vie intellectuelle qui
fussent alors en notre pays. Ajoutons encore que, pendant les dix ou douze
années qui précédèrent l'apparition de Pantagruel, Rabelais, par le charme et la
spontanéité de sa nature, sa conversation spirituelle et enjouée, la variété et l'éten-
due singulières de son érudition, s'était acquis toute une série de précieuses
amitiés. Nommer celles-ci reviendrait presque à énumérer les esprits vraiment
supérieurs de l'époque. Sans parler du groupe des liaisons poitevines, ni du
milieu plus mondain des d'Estissac, ni des poètes et savants nombreux ren-
contrés à Lyon, il se trouvait déjà en rapport avec plusieurs des maîtres les
IV IXTRODUCTIOX
plus illustres de l'époque. C'est ainsi qu'il avait échangé une correspondance
fort flatteuse pour lui, et qui traduisait aussi l'indépendance de sa pensée, avec
le grand Budé, dont il admirait ardemment la science novatrice et l'impec-
cable autorité, et qui s'étonnait lui-même de la savante précocité du jeune
cordelier.
Sa lettre à Erasme (30 nov. 1532), contemporaine de sa première pro-
duction littéraire, montre assez avec quelle ferveur il s'était pénétré de la doc-
trine et des ouvrages du vieil écrivain des Colloques et de VEloge de la Folie, ce
maître suprême de l'ironie et de la critique, avec lequel il présentait lui-même
tant d'affinités certaines \ Il est extrêmement probable qu'il dut entrer également
en relations avec le noble Lefèvre d'Etaples, que l'on peut reconnaître avec la
plus grande vraisemblance dans le théologien Hippothadée du Tiers Livre ^.
De même, on se plairait à penser que Rabelais eut l'occasion de rencontrer quelque
part, peut-être en Touraine, Jean Le Maire de Belges, qui est sans nul doute
le Raminagrobis du même livre ', et dont il pratiqua si assidûment les
Illustrations de Gaule et singularité^ de Troye et aussi les œuvres de polémique
officielle.
Au point de vue de la langue. Le Maire peut être considéré comme son
principal précurseur, son vrai maître, si toutefois une telle expression convient
au libre génie du Chinonais. L'auteur des Contes de Cupido et d'Atropos fournit
sans nul doute des modèles littéraires, surtout en matière de descriptions, à
l'auteur de Gargantua. Celui-ci lui témoigna, d'ailleurs, sa gratitude, non seu-
lement en l'immortalisant sous les traits du poète Raminagrobis, mais encore
en lui donnant la place que l'on sait dans l'épisode de la descente d'Epistémon
aux Champs-Elysées. Les merveilleux dons qu'il avait reçus en naissant trou-
vèrent ainsi un peu partout, et d'une manière continue, des circonstances
propices qui, grâce à quelque fée bienfaisante, le mirent à même de produire,
à l'heure voulue, le chef-d'œuvre de réalité vivante, de satire profonde et de
verve inimitable, qui est resté sans second dans notre littérature. Seule, en
1532, la révélation de l'Italie lui manquait encore.
Quels furent les écrivains antérieurs auxquels il paraît avoir été le plus rede-
vable, en ce qui touche le cadre, le sens et la conduite de son roman ? On doit
signaler en première ligne, dans l'antiquité, Lucien, dont l'esprit semble, mal-
1. Cf. L. Delaruelle, Ce qiie Rabelais doit à Erasme et à Budé (Revue d'hist. litt. de la France,
1904, p. 220-262), et L. Thuasne, Études sur Rabetais, 1904, in-12, p. 27-157.
2. Voy. notre conférence sur Lefèvre d'Etaples publiée dans Foi et Vie, 1912, p. 728.
3. Voy. R. E. R.,t. IX, i9ii,p. 144 et suiv. Tous les commentateurs se sont trompés en
identifiant ce personnage avec G. Crétin, qui n'offre riucun trait commun avec lui.
LES TRADUCTIONS DE I.UCIFX V
gré les siècles qui les séparent, si voisin du sien. Il est à propos de constater
que les contemporains ne s'y sont pas trompés et que la plupart de ceux qui
ont eu l'occasion de caractériser Rabelais se sont accordés à le rapprocher de
l'auteur des Dialogues, le plus souvent, toutefois, pour manifester, de ce chef,
la plus violente réprobation à son égard. On n'ignore pas combien Erasme
avait contribué peu auparavant à répandre, par ses traductions latines, le goût
et lu pratique des ouvrages lucianesques. Nombreuses sont les éditions de ces
traductions comme aussi de celles qui sont dues à Thomas Morus, — dont les
Utopiens se montraient tant épris de l'enjouement et des grâces de Lucien.
Un volume, paru en 1506 chez Josse Bade, un autre publié à Bâle en 15 17,
chez Jean Froben, contiennent les unes et les autres '. On y trouve en parti-
culier le dialogue Mcnippus sive Necryomantia, traduit par Morus, et dont Rabe-
lais s'est visiblement inspiré dans le chapitre xxx de Pantagruel, ainsi que
VIcaromenippus, évoqué à la fin du même chapitre. Parmi les traductions
françaises, il importe de citer en première ligne celle de Geofro}' Tory, la plus
ancienne de toutes, qui parut à Paris, en 1529 -. Ecrite en une langue
claire, alerte, riche, vraiment digne de l'auteur ancien qu'elle allait faire con-
naître au public français, cette œuvre modeste, aujourd'hui fort ignorée,
annonce en plus d'un endroit le style même de ParitagnieJ, postérieur de trois
ans seulement. Certes Rabelais pouvait lire sans difficulté Lucien dans le texte
original, mais nous savons qu'il usa souvent, en ce qui concerne les auteurs grecs,
des traductions de son temps. Il dut certainement prendre plaisir à savourer
ces Dialogues mis en français par un homme de valeur dont il appréciait le
talent et les doctrines. N'oublions pas, en effet, que les deux écrivains défen-
dirent successivement la même cause : G. Tory, en premier lieu, et Rabelais,
1. Ouerela Pacis midique gcntium ejectx profligataïqiie, autore Erasmo Roterodavio, cuvi quihiis-
âain aliis, quorum catalogiwi proxima reperies pagella. Apiid indytam Gernicinix Basileaiii. On y
trouve quarante dialogues et opuscules de Lucien, traduits les uns par Erasme et les autres par
Morus. La table qui précède ce recueil au \° du titre, annonce V Utopie de Thomas Morus comme
devant y être contenue, mais le volume quia environ 650 pages, se trouva sans doute trop gros,
et le célèbre ouvrage, déjà publié en 15 16 et 15 17, ne put v entrer. Il reparut peu après, avec les
gravures d'Holbein, et à part, en 1518, avec une préface d'Erasire, qui avait écrit YEhge de la
Folie chez Morus, en Angleterre. Nous ne pouvons donner ici une liste complète de ces publica-
tions. Citons seulement, parmi les plus répandues, l'édition grecque parue à Bâle chez Curion,
en 1522, l'édition latine donnée à Lyon, en 1528, celle de Robert Estienne, Paris, 1548, etc.
2. La Table de l'ancien philosophe Cebes, natif de Thebes et auditeur d'Aristote en laquelle est
descripte et paincte la voyede l'homme humain tendant à vertus et parfaicte science, avec Trente dia-
logues moraulx de Lucian Autheur jadis Grec... Et nagueres translaté de latin en vulgaire françois par
maistre Geofroy Tor}' de Bourges, 2 tomes en i vol. pet. in-S". Ce petit volume est devenu
fort rare.
VI INTRODUCTION
après lui. Ils s'élevèrent l'un et l'autre, avec une commune conviction, contre
ceux qui altéraient la langue française '. On sait comment le Chatnpfleury de
Tory, publié pareillement en 1529, a fourni une série de phrases caracté-
ristiques à l'épisode de l'écolier limousin, au second livre (chap. vi). Le
libraire berrichon a sûrement transmis à notre écrivain, non seulement trois
exemples textuels de déformation latinisante -, mais aussi la conception même
de cette satire. Or, dans la préface de sa traduction de Lucien, Tory insiste,
comme il le fait dans le Cha?npfieury, sur ces abus du langage. Citons ces
lignes à la fois curieuses et ignorées :
Vous advertissant que au plus près qu'il m'a esté possible, je y ay suyvy le vray texte, sans y
ad jouxter rien du mien, ne sans y avoir usé ne abusé de palliation ne fard quelconque. Je les
vous a}' très voluntiers escriptz en langaige coulant, domestique et maternel, sans y vouloir
semer ne adjouxter motz exquis, parolles estranges, ne langaige que Carmentis, mère de Evander,
fust empeschée de pouvoir entendre ne deschifrer. Je voy d'aucuns que si ne vouloient escripre
que six motz, les quatre seront ou inusitez ou forgez ou estandus plus longz que une picque.
Comme celluy qui disoit es Complaintes et Epitaphes d'ung Roy de la Bazoche :
Au point prefix que spondile et muscule
Sens vemacule, cartilaige auricule,
D'Isisacule, Diana crépuscule.
Et l'heure accule pour son lustre assoupir.
Pareillement, mille autres propos semblables que je luy laisse. Je ne scay à qui tel langaige
plaist, mais il ne me semble gueres bon, ne beau ; il sembleroit quasi, mais toutesfois je doubte
que telle forgerie de motz cornuz et exquis fust descendue ou précipitée de la langue latine en la
nostre, car il s'en est trouvé, et s'en treuvent encore aujourd'huy maintz qui pensent avoir faict
grosse besoigne, s'ilz ont escript en langue latine ung mot estrange et long à oultrance... >. Je dis
vouluntiers cecy en passant, affin qu'on ne se attende point trouver motz inusitez en ce vostre
petit livre. Je scay qu'il fut jadis ung homme saige et philosophe qui dist ung jour à son
Amy : Loquere verbis presentibus et utere moribus antiquis, c'est-à-dire : Parle en langaige com-
mun et viz selon bonne meurs anciennes. En ce vostre dict petit livre trouverez, se croy je, delà
grâce, car il est plain de miUe bonnes et moult ingénieuses inventions tant de Cebes que de Lucian. . .
Il n'est pas douteux que Rabelais ait connu ce livre, puisque les quatre vers
1. Notons que la satire dirigée par Rabelais contre la manie des « latiniseurs » ne saurait, en
aucun cas, s'appliquer au roman Les Angoysses douloureuses, de Dame Hélisennede Crenne, qui ne
parut qu'en 1538.
2. Rabelais a emprunté trois passages au C/;fl«ip/£îir^ .
3. La suite de ce morceau, consacrée aux mots interminables, oftVe un grand intérêt puis-
qu'elle nous livre l'origine probable du célèbre vocable shakespearien de Peines d' Attmir perdues :
honorificabilitaiinitatibus, sur lequel on a tant écrit. Voy. R. du XVI^ s., t. VII, p. 137. L'avis
au lecteur qui suit la préface est également plein de charme et de mouvement.
LE GOUT POUR FLUTARQUE VII
cités par Tory, à titre d'exemple de jargon pédant, dans sa préface, renferment
justement un des mots les plus caractéristiques introduits par notre auteur dans
les propos de l'écolier limousin : vernacule, dont nous retrouvons ici l'ori-
gine évidente, non relevée jusqu'à présent. De plus, la série des mots finissant
en ulc, qui sont si nombreux dans les mêmes propos, dérive apparemment du
quatrain visé par Tory. Enfin, la conclusion de l'épître de ce dernier : « A tous
studieux et vrayz amateurs d'honneste passetemps en lecture » a visiblement ins-
piré les remarques qui occupent les cinq ou six dernières lignes du chapitre vi de
Pantagrud : « Et nous demonstrant ce que dist le philosophe (Favorinus) et Aule
Celle qu'il nous convient parler selon le langaige usité, etc. ». C'est donc une
traduction, et une traduction de Lucien connue par Rabelais, qui, trois ans
avant son Pantagruel, annonce et prépare certaines de ses idées et même sa
manière et son style. Il semble piquant d'enregistrer ce fait.
A côté de Lucien, le représentant du monde antique qui a été le plus sou-
vent mis à contribution par Rabelais, fut sans contredit Plutarque, « le pré-
cepteur de la Renaissance », dont il posséda divers exemplaires. Les Œuvres
morales de ce dernier, — les Moraulx — apparaissent à tout lecteur du roman
rabelaisien comme ayant constitué le livre de chevet de notre auteur. Le
Chinonais a puisé sans compter chez le vieux maître de Chéronée, lui
empruntant quantité de thèmes, d'allusions, d'anecdoctes, de descriptions.
Mais, malgré cela, l'empreinte lucianesque demeure assurément la plus forte,
puisqu'il s'agit, avec le philosophe samosatois, d'une influence exercée sur les
idées du romancier et même sur le choix de son cadre (navigations des IV^ et V=
livres) qui a frappé au plus haut degré ses contemporains. Nombre d'entre eux se
sont accordés à proclamer, pour des motifs divers, qu'il avait fait revivre parmi
eux la satire et l'ironie redoutables du plus grand rieur de l'antiquité, audacieux
contempteur des dieux. Après ces deux maîtres, Pline l'ancien aurait quelque
droit d'être cité, mais uniquement comme auteur d'un répertoire inépuisable
de faits et d'observations, nullement comme un inspirateur de pensée. Rabelais
sans doute l'a pratiqué assidûment, mais il ne lui a dû aucune direction intel-
lectuelle ' .
La même remarque s'applique aux deux gloires de la médecine grecque,
Hippocrate et Calien.
Parmi les écrivains du moyen âge, aucun ne saurait être considéré comme
ayant exercé une influence appréciable sur le Chinonais. Le temps où domi-
I. On sait que Rabelais, « qui fait renaître Aristophane », déclarait l'auteur de la Deffence
et illustration de la langue françay se, ne paraît pas avoir été particulièrement familier avec le grand
comique grec, dont il possédait cependant une traduction latine.
VIII INTRODUCTION
liait « l'infelicité et calamité des Gothz » était peu fait pour le séduire. 11
connut assurément nombre de productions de cette époque, religieuses ou
profanes, mais nulle d'entre elles n'a contribué, à proprement parler, à nourrir
sa pensée. Ouvrages philosophiques, livres de théologie, romans d'aventures,
fableaux, contes et livrets populaires ont pu inspirer sa fantaisie ou lui fournir
des thèmes de satire et de bouffonnerie : il n'y a pas cherché, à proprement
parler, des modèles. Il faut descendre jusqu'à la lin du xv^ siècle pour aper-
cevoir, entre certains écrivains de cette période et Maître François, sinon des
affinités profondes, comme celles qui s'affirment entre Lucien et son moderne
émule, du moins des liens manifestes qu'il soit à propos de signaler ici. Nom-
mons d'abord l'auteur de Pathelin, puis surtout François Villon, sans lequel il
manquerait au roman rabelaisien plusieurs traits significatifs, et que l'on
trouve évoqué, à côté de Jean Le Maire, au cours de l'épisode de la descente
d'Epistémon aux Enfers et dans les Champs-Elysées. On doit remarquer que
les deux écrivains français auxquels Rabelais est le plus redevable figurent
ensemble, et avec un rôle analogue, dans ce morceau célèbre.
Regardons maintenant du côté de l'Italie : ce pays nous offre tout d'abord le
Morgante Maggiore de Luigi Pulci (1481), qu'il n'est pas assuré, toutefois, que
Rabelais ait lu par lui-même. Il est possible que ce poème et surtout l'ouvrage
qui lui est postérieur de quarante ans, les Macaronées (IlBaldo) de Teofilo Folengo,
plus connu sous le pseudonyme de Merlin Coccaie, que notre auteur pratiqua
sûrement, aient contribué à lui donner, par les histoires des géants Morgant et
Fracasse et de leurs compagnons Margutte et Cingar, l'idée et le goût des
prouesses gigantales. Il est juste d'ajouter qu'il se trouva aussi attiré vers ce
thème parla vieille légende gargantuine, éclose sur notre sol, éditée peut-être
par lui, en 1532, mais fort antérieure à cette publication. L'idée de faire du
géant un roi est propre à Rabelais. Avant lui, le géant n'a qu'un rôle subalterne ;
il lutte et combat pour le souverain. S'il convient de ne pas exagérer le rôle des
épopées burlesques d'Italie dans la genèse du roman rabelaisien, ainsi qu'on
l'a fait parfois, on ne saurait, d'autre part, sans injustice, s'abstenir de la recon-
naître avec netteté. Rappelons encore que Rabelais, qui n'ignorait pas les vieux
romans français d'aventures, s'est plu à les évoquer, ou leurs héros, à travers
son second livre, dans le prologue, dans la généalogie de Pantagruel, au
y moment de l'embarquement pour la Dipsodie, dans l'épisode des Enfers et
ailleurs encore, mais beaucoup plus rarement dans les livres suivants '.
Après Erasme et Budé, après Jean Le Maire de Belges, les penseurs contem-
I. Pietro Toldo, Varie italiana JieW opéra di Francesco Rabelais, dans VArchiv fur das Siiidium
Jer neuercn Sprachen tind Literaturen, III Jahrgang, loo Band, Brunswick, 1898, p. 103-148 ;
r.RASMr. ÏÏT MORUS IX
porains qui ont exercé une action notable sur la formation intellectuelle du
Chinonais, avant le moment où il entre en scène avec Pantagruel, sont, d'une
part, les auteurs des EpistoJx obscarorum virorum (1516) et, de l'autre, celui de
VUtopia, Thomas Morus, dont l'œuvre parut à la même date, et que l'on croit
reconnaître, dans le second livre, sous le nom de l'Anglais Thaumaste. Que
Rabelais ait emprunté à Morus l'idée et le nom de l'Utopie, rien de plus mani-
feste. L'influence du docte chancelier — « le plus grand humaniste, peut-être
la plus grande intelligence de son temps ' », — sur l'esprit et les conceptions
générales de notre écrivain, ne saurait être omise à côté de celle d'Erasme :
certains développements de Pantagruel et de Gargantua, notamment les pages
sur la guerre et ses maux et l'inutilité des hommes qu'elle arrache aux travaux
féconds (I, ch. 46 et suiv), sur le nombre excessif des moines et des
gens d'église, sur les abus de la dialectique, sur la vanité de la sophistique, sur
le rôle et l'avenir de la science, pour ne citer que quelques exemples, sont là
pour le prouver. Plus d'un propos caractéristique de la satire sociale qui rem-
pHt l'œuvre de Rabelais semble nous faire entendre un écho du traité De optimo
reipuhlicx statu deque turua insula Utopia. Au fond, le même principe, qui est
celui de la morale d'Epicure : « Vivre suivant l'ordre et le commandement de
la nature », domine dans les deux ouvrages et constitue l'unité de leur doctrine.
« Toute volupté dont les suites ne sont pas fâcheuses doit être permise », pro-
fesse Morus dans son tableau de la Cité idéale. C'est à l'imitation de l'écrivain
anglais que le père du pantagruélisme a cité le langage utopien. Tous deux, par
exemple, s'accordent à préconiser un dîner sobre et frugal et un souper copieux,
l'utilisation des jeux pour l'étude de l'arithmétique, la lecture au commence-
ment du repas et ensuite la conversation joyeuse et animée, le rôle de la musique
et la recherche de tous les moyens propres à provoquer la joie, au cours des repas et
des heures de loisirs. Bref, Erasme, Morus et Rabelais ne doivent pas être séparés
dans l'histoire des idées. Il est juste de rappeler que maître François plus agressif,
plus hardi que ses devanciers sur certains points, — encore qu'il ait été moins
loin que Morus sur le terrain social et politique — a largement profité de leurs
critiques pénétrantes et de leur vues généreuses. Sans lui, d'autre part, celles-
ci seraient restées accessibles uniquement aux lettrés et savants. Grâce à Pan-
Louis Thuasne, Rabelais et Foleiigo, dans les Etudes sur Rabelais, Paris, Bouillon, 1904 ; Abel
Le(rânc, Les Navigations de Pantagruel, Paris, Leclerc, 1905, p. 309 et suiv. ; J. Plattard, Uhi-
vention et la composition dans l'œuvre de Rabelais, Paris, 1909, p. i et suiv. ; L. Sainéan, Les
sources modernes du roman de Rabelais dans R. E. R., X, p. 584-418. En ce qui touche le
texte de Baldo, nous avons recouru à l'édition de 1521, dite la Toscolana, que nous possédons.
On peut consulter l'édition donnée par Attilio Portioli, àMantoue, en 1883 .
I. Edmond Gosse.
P.^NT.«lGRUEL. h
X INTRODUCTION
tagruel et à Gargantua, elles se répandirent soudain, du moins en France, dans
les milieux les plus divers, et pénétrèrent dans le grand public.
Familier avec les œuvres des jurisconsultes humanistes de son temps, Rabe-
lais se fait résolument le champion d'idées qui leur étaient chères. Il confère à
celles-ci, comme on le voit aux chapitres x et suivants, et en divers autres
endroits, une vogue et une popularité qu'elles n'auraient pu guère conquérir
par les seules publications érudites de ces juristes novateurs.
Ne manquons pas de signaler encore que, parmi ses contemporains, l'auteur
dont Rabelais connut le mieux la personne et les œuvres, fut certainement Clé-
ment Marot, qui le précéda de peu dans la carrière littéraire et devint son ami.
On peut discerner trois épisodes distincts dans le livre II, celui de tout le
roman qui offre le moins d'unité. L'enfance et la jeunesse de Pantagruel cons-
tituent le premier; le séjour du jeune prince à Paris et son amitié avec Panurge,
le second; l'expédition en Utopie, le troisième. Comme on le verra plus loin,
cette dernière partie semble bien avoir été élaborée avant la seconde et vers le
même temps que les chapitres du début de l'œuvre. Ce qui caractérise d'une
manière frappante toute la seconde partie, la plus remarquable au point de vue
littéraire, celle qui renferme les pages les plus célèbres et où la satire rabe-
laisienne se déploie avec une verve et une fécondité d'inventions que les autres
livres, assurément mieux composés, n'ont guère dépassées, c'est l'absence de
prouesse gigantale. Aucun élément anormal : tout s'y passe avec un respect com-
plet des proportions ordinaires. Les aventures mythiques, analogues à celles des
première et troisième parties, où s'affirme à chaque instant la force du géant,
au cours d'épisodes qui se déroulent en dehors de la réalité, ne s'y rencontrent
en aucune manière. A peine une ou deux allusions fortuites et vagues à la
taille du héros. On y admire l'un des morceaux les plus parfaits du roman
rabelaisien ; la lettre de Gargantua à Pantagruel étudiant, qui constitue, en
môme temps qu'un émouvant programme d'éducation et même de vie morale,
l'hymne le plus ardent qui ait été conçu à la gloire de la Renaissance. Cette
épître, si souvent magnifiée et commentée, prouve que l'on se trompe en repro-
chant à Rabelais de n'avoir pas introduit à travers sa doctrine une notion suffi-
sante de l'activité de l'effort. Les préceptes adressés à Pantagruel sur la vie
agissante qui devra succéder à ses études paisibles sont, à cet égard, suffisamment
explicites.
Des différences qui viennent d'être notées, résultent d'incontestables disparates.
Le livre II, comparé aux quatre autres, offre des faiblesses de composition. A
côté d'admirables pages, on y rencontre des récits puérils et des inventions sans
portée. Il manque d'unité. Le vocabulaire v est moins riche que dans les livres
PANTAGRUEL IL'V PAXURGl- XI
suivants. Mais, au point de vue de la hardiesse des idées et des attaques, il est
peut-être celui dans lequel l'auteur s'est avancé le plus loin. L'œuvre de
début doit être rapprochée, à cet égard, de l'œuvre finale et posthume ; le V' livre,
qui est assurément de Rabelais, quoi qu'on en ait dit, et qui offre, comme
celui-ci, une audace et une violence dans la satire qui les rendent plus voisins
l'un de l'autre qu'on ne l'a cru généralement. Dans Gargantua, qui parut deux
ans plus tard, et où plusieurs des thèmes de Pantagruel sont à nouveau traités,
monte à flots, comme on l'a dit, la sève du génie rabelaisien.
Il est manifeste que les caractères des principaux personnages mis en scène
par Rabelais évoluent à travers son roman. Le Pantagruel des trois derniers livres
diffère de celui qui apparaît dans le second. Une transformation analogue peut
être relevée en ce qui touche Panurge. Au reste, de pareilles modifications appa-
raissent à peu près dans toutes les œuvres notoires dont la publication s'est
faite par étapes successives. Les figures saillantes de ces ouvrages participent des
changements que l'expérience de la vie amène chez leurs auteurs.
Lorsque Rabelais campe pour la première fois son Pantagruel, il ne songe pas
encore à en faire le modèle d'équilibre moral et de sagesse tranquille qu'il conce-
vra plus tard. « Et Pantagruel prenoit à tout plaisir, car je ause bien dire que c'es-
toit le meilleur petit bon homme qui fust d'icy au bout d'un baston. » Jamais, au
cours des livres suivants, Rabelais ne s'exprimera avec une semblable familia-
rité sur son héros. Dans sa première œuvre, il nous le montre volontiers pourvu
des humaines faiblesses, tantôt buvant plus que de raison, tantôt épris d'amour,
tantôt acceptant sans contrôle, des mains de Panurge, « quelque diable de drogues
composées de lithontripon... et aultres espèces diureticques », et subissant
l'inconvénient que l'on voit décrit au chapitre xxxiii. Une telle désinvolture
disparaîtra complètement par la suite. Le héros prendra l'ampleur et la dignité
qui deviennent les caractéristiques de son personnage. Son nom symbolisera
une doctrine morale qui implique une élévation et une grandeur d'àme cons-
tantes.
On sait que le portrait physique et moral de Panurge s'offre au chapitre xvi
du hvre II : un trait essentiel manque cependant à cette esquisse célèbre : la
couardise. Panurge ne com.mence à se montrer poltron que dans l'antre de la
Sybille, au xvii^ chapitre du Tiers Livre. Ce trait ne fera que s'accentuer au
cours du livre IV, égayant, à plus d'une reprise, la navigation de Pantagruel,
pour trouver son expression la plus fameuse dans l'épisode de la Tempête et
dans l'aventure de la fin, lors de la décharge générale de la flotte pantagruéline
(chap . Lxvi et lxvii). La poltronnerie n'est pas absente du livre V, où on
la retrouve, esquissée avec le même art, et fort à propos, au moment de la
XII INTRODUCTION
descente des degréstétradiques qui conduisent au temple souterrain. Rien de plus
naturel que ce rappel d'ordre psychologique. Une telle nuance, si bien conser-
vée à travers ces pages posthumes, atteste, d'accord avec toute une série d'autres
preuves, l'authenticité évidente du dernier livre de Pantagruel.
Il est à remarquer que, dans tout le cours du livre II, Panurge montre de la
bravoure. Entreprenant et utile, « il est brave à la façon d'Ulysse, c'est-à-dire
avec prudence, en vrai Panurge, en homme qui a mille tours dans son sac, et
ses premiers exploits ne sont autre chose qu'une illustration variée de l'étymo-
logie grecque de son nom : -av sp^ov, à tout faire. Habile dans le mal comme
dans le bien, il commet toutes sortes de méchantes gamineries dans lesquelles
il imite Villon et annonce Gavroche \ »
Il témoigne sans fanfaronnade d'un dévouement véritable à l'égard de Pan-
tagruel. « Délibéré de vivre et mourir » avec lui, il entreprend de « déconfire »
tout seul, à l'aide d'un subtil stratagème, 660 chevaliers, et il y parvient. Son
maître, charmé d'un tel succès, se plaît à proclamer dans le « dicton victorial »
que « engin mieulx vault que force ». Durant le combat singulier qui se déroule
entre Pantagruel et Loup-Garou, Panurge ne craint pas de se retirer, avec ses
compagnons, au milieu des géants, auxquels il narre quelques fables et contes.
Fait plus significatif encore, quand la massue enchantée de Loup-Garou rompt
par son seul contact le mât de Pantagruel, celui-ci, dans ce péril soudain,
s'écrie : « Ha ! Panurge où es-tu ? » Belle preuve de sa confiance en l'aide fidèle
de l'homme aux mille ressources. On a déjà signalé plus haut que le caractère
si particulier de Panurge durant l'expédition de Dipsodie, concorde avec les
divers indices qui tendent à nous faire reconnaître, en ces dix chapitres, le
début littéraire de Rabelais. Durant tout cet épisode, le rôle du compagnon de
Pantagruel correspond à celui des personnages qui incarnent la ruse, mise au
service du héros, dans Morgant et les Macaronées. Il ne présente, d'ailleurs,
aucun trait individuel, pas plus que Carpalim ou Eusthène : il n'est qu'un
« rôle » -. Notons encore que, dans cette partie du livre, l'auteur se met en
scène volontiers, employant, à plus d'une reprise, la première personne, qui lui
permet quelques confidences plaisantes \
D'où vient Panurge? Ce type inimitable a-t-il été inventé de toutes pièces
par notre auteur, ou doit-il quelque chose à des oeuvres littéraires antérieu res'
1. Paul Stapfer, Rabelais, sa personne, son génie, son œuvre, Paris, 1889, p. 382.
2. J. Plattard, op. cit., p. 22.
5. Notons aussi celle du chapitre xvn relative aux pardons : " car je me contente de peu en
ces matières. »
PAXURGE ET CIXGAR XIII
Il est hors de doute que dans la figure complexe de Panurge se retrouvent
plusieurs traits qui rappellent d'assez près le Cingar des Macaronàs {Il Baldo)
de Folengo. Ce personnage rusé, voleur et trompeur, est campé, plus de dix
ans avant Pantagruel , par le poète italien, en ces termes :
Il portoit toujours une certaine escarcelle pleine de crochets et limes sourdes, avec lesquelles
il entroit de nuict es boutiques des marchans, fournissant à ses compagnons de bonnes et riches
marchandises. Il dépouille les autels des Eglises... O qu'il sçavoit bien crocheter le tronc que
le prestre monstroit au peuple pour y faire ses offrandes ' !
I. Histoire macaronique (trad. de 1606), éd. Jacob, p. 53. Nous croyons devoir donner ici le
texte le plus important des Macaronces touchant les origines de Panurge. Il précise en même
temps les relations de Cingar avec le Margutte de Pulci :
Genus Cingaris.
Alter erat Baldi compagnus, nomine Cingar,
Accortus, ladro, semper truffare paratus.
Scarnus enim facie, reliquo sed corpore nervis
Plenus, compressus, picolinus, brunus et atrox.
Semper habens nudam testam, rizzutus et asper.
Iste suam traxit Marguti a sanguine razzam,
Qui ad calcagnos sperones ut galus habebat,
Et nimio risu, simia cagante, morivit :
Que postquam Morgans Tumulo sepelivit in uno
Sic Epigrama suo fecit lachrimando bachiocco. ^>
Tumulus Margutti.
Marguttus pelagi Terreque pericula qui tôt
Vicerat, hic una Simia Cagante morivit.
Is igitur Cingar Margutti semine venit.
Qui patris mores imitatur in arte robandi.
Perfectus ladro, promptus, mala guida viarum,
Namque Viandantes in Boscos sepe vehebat
Ipsius arte, bonum pensantes esse caminum .
Portabat semper ladro post terga sachellam
Sgaraboldellis plenam, surdisque tanais,
Cum quibus obscura pingues de nocte botegas
Ingreditur, caricatque suos de merce sodales
Ut gattus saltat, guizzat, sgrafignat, et omnes
Altaros spoiat, Gesias quum cernit apertas ;
O quoties, quoties capsettam sgardinat illam,
In qua offerre soient homines dévote quatrinos.
Non celus in mundo quod non commiserit iste...
Alter eum dicit spoliasse altaria templi,
Alter presbitero chierigam ruppisse tracagno...
Ille sed immotam frontem tenet atque bravosam ;
Quemquam non metuit, post omnes immo petezat.
Plus quam compagnos alios hune Baldus amabat.
XIV INTRODUCTION
Il ne faut pas exagérer toutefois l'importance des éléments dont Rabelais
serait redevable à Folengo. On peut, en effet, après examen minutieux, réduire
d'une manière assez sensible le contingent des imitations évidentes. La dette
certaine du Maître se ramène, d'une part, à l'épisode des moutons de Panurge,
au IV^ livre, canevas tiré de Folengo, et sur lequel il a brodé d'immortelles ara-
besques, et, de l'autre, à certains traits du type de Panurge. A quoi il y aurait
lieu d'ajouter cinq ou six suggestions possibles ou vraisemblables. Ainsi qu'on l'a
observé avec justesse, une seule source indigène, la farce dePathelin, en fournit
six fois autant. Quant à la figure et au rôle de Panurge, on ne saurait les suppo-
ser trop exclusivement imaginés d'après le Cingar de Folengo. M. Toldo a observé
avec juste raison que le personnage de Margutte, dans le Mor gante Maggiore de
Luigi Pulci, est, beaucoup plus encore que Cingar, le véritable prototype de
Panurge. De même, la figure de Brunello, dans Orlando innamorato de Boiardo,
peut sembler avoir fourni plus d'un trait à celle du compagnon de Pantagruel.
Celui-ci serait ainsi un personnage composite auquel Cingar, Brunello et Mar-
gutte auraient fourni divers éléments. Mais le Panurge de Rabelais est tout autre
chose encore; il se présente à nous avec des traits originaux qui ne se rapportent
à aucun type antérieur. Gardons-nous de trop étendre la part de l'imitation. La
trame de ces divers poèmes n'offre en réalité aucun rapport d'ensemble avec le
roman rabelaisien. D'autre part, le personnage et l'œuvre de Villon, les Repues
franches, peut-être les bons tours de l'angevin Pierre Faifeu, et, par la suite, le
Monologue du Franc Archer de Bagnolet furent sans doute présents à l'esprit du
Maître, au moment où il esquissa l'inoubliable « compagnon ». La part de Tob-
servation existe assurément à côté de celle de la tradition. Il ne serait nullement
surprenant que l'auteur ait connu à Paris, au quartier des écoles, un étudiant
voyageur et bohème dont la psychologie cynique l'aurait inspiré pour cette
création ; son réalisme habituel doit encore se retrouver ici.
Qu'un pareil homme puisse être le compagnon favori d'un prince : rien de
moins choquant pour qui connaît les mœurs d'antan. Les amitiés dont put
s'honorer l'Aretin ne sont-elles pas la meilleure preuve à produire en faveur
d'une telle familiarité ? L'auteur du théâtre shakespearien reprit à son tour le
thème, avec son immortel Falstaff", qui constitue un nouvel argument à l'appui
de la vraisemblance du rôle joué par Panurge auprès de Pantagruel.
Le moment est venu de rechercher les origines de la légende pantagruéline '.
En étudiant, il y a quelques années, le Mystère des Actes des Apostres de Simon
Greban ^, composé dans la seconde moitié du xv^ siècle, nous avons eu l'oc-
1. Sur la légende gargantuine, voy R. E. R., 1907, p. 45 et suiv., et notre introduction du
tome I^r de la présente édition, p. xxviii àxLix.
2. R.E.R., 1912, p. 481. Ed. de G. Alabat, Paris, 1538 (n. st.), N. Couteau, imprimeur, in-fol.
LE PETIT DIABLE DES MYSTERES XV
casion de faire sur les origines du nom et du type de Pantagruel plusieurs
observations qui ont paru susceptibles d'apporter un peu de lumière sur la
genèse du héros rabelaisien ; nous allons les exposer sous la forme la plus
succincte, en citant les textes le plus souvent possible.
On sait qu'il existe, parmi les personnages de la « diablerie » de ce mystère,
un petit diable appelé Panthagruel. Il nous est présenté, en ces termes, avec
ses trois compagnons, aux folios m et iv r° de la première partie du Mystère
(édition de 1538) :
Lucifer commence :
Vous, dyableteaux, saillez appertement:
Panthagruel, Phyton semblablement,
Venez moy tous enchaisner, car j'enrage.
Ou consoler mon furieux courage.
Dont mon tourment devient coup à coup rage ;
Aspicz malings faictes la terre fendre,
Saillez mauldictz de la forge d'oultrage,
Faictes voiler escler, fouldre et orage :
Approchez tost, mon cry vueillez entendre.
Proserpine, imre des dyabks, s'adressant à Lucifer :
Mes fils dampnez je te ameine à la monstre :
Phiton, Dagon, aussi Panthagruel,
Puis Arioth, le serpentin cruel .
Lucifer les appelle :
Harau, harau, dyables et dyableteaulx,
Petis dvablotz, jeunes et foUateaulx,
Approchez tost, sortez que je vous voye ;
Laisser convient plutonicques chasteaulx .
Et s'aflBabler de ténébreux manteaulx.
Saillez en feu, faictes brouyr en voye .
Icy sortent les quatre petis dyables des costez de Proserpine en furie de feu et dit
Panthagruel, petit dyahle.
Mais que à gripper ma rapine je voye
Plus léger suis que n'est 03'seau de proye
Pour traverser les régions marines
S'il est besoiug qu'au pourchatz je m'employe.
Et que mes grifz et aelles je desploye,
Tantost serav es vsles barbarines .
XVI INTRODUCTION
Dagon, petit âyahle.
Pour descouvrir les costes tartarines
Et les rochers pleins d'eaues sulphurines
Et faire saulx par la terre et par l'air;
Pour voltiger aux Molucques ferines
Aux Antipodes et marches soubzterrines,
J'en suis le chef : à moy convient parler .
Aryot, petit dyahle.
Mieulx que le vent Vulturne scay voler,
Et que pensée de femme tost aller.
Au clin de l'œil, je passe tout le monde.
Faisant au fons d'enfer tout devaller
Les malheureux pour leur faire avaller
L'ire de Dieu pour leur malfaict immunde
Phiton, petit dyahle.
Je suis Phiton aspic auquel habonde
Venin mortel qui plustost que l'heronde
Mes aelles fais voiler pour estandars.
Soufflant le feu, bondissant crocq et fonde
A celle fin que quelque meschant fonde
Dessoubz mes grifz trop plus poignans que dardz.
Quand on pèse les termes de cette quadruple présentation, on constate sans
peine que les quatre petits diables en question correspondent à une ancienne
répartition, bien connue, de la substance du monde. Chacun d'eux, en effet,
a pour domaine de son activité spéciale l'un des quatre éléments : Panthagruel,
l'eau, c'est-à-dire dans l'espèce la mer ; Dagon, la terre, qu'il sait traverser pour
gagner les Moluques, les Antipodes et marches souterraines ; Aryot (dont le
nom est voisin de celui du génie Ariel de la Tenipéle), l'air, qu'il parcourt avec
plus de rapidité que le vent Vulturne, et enfin Phiton, le feu, qu'il souffle en
tous lieux '. Cette remarque, qui n'avait jamais été formulée, explique de la
manière la plus complète et la plus sûre le rôle de Pantagruel, non seulement
dans les mystères, mais même dans la genèse du roman rabelaisien et dans la
conception première du personnage de Pantagruel. Le petit diable des mystères,
ayant pour mission propre de parcourir sans cesse « les régions marines », se
I. Il est à noter que quatre autres petits diables de mystères sont évoqués dans le cha-
pitre XIV du livre 11.
PANTAGRUEL ET LES BUVEURS XVII
couvre naturellement de sel pendant ses pérégrinations ou tout au moins en
trouve toujours à sa disposition ; de là le rôle qui lui est dévolu dans les
compositions dramatiques où il a l'occasion d'intervenir. Ce rôle est précisé
dans plusieurs mystères. Voici d'abord le témoignage fourni à ce sujet par le
Mystère des Actes des Apôtres {V partie, fol. clv v°) :
Lucifer
Huchez moy mes deux dyablotins,
Phiton avec Paitthagniel
Qui de nuyct vient gecter le sel,
En attendant autres besongnes,
Dedans la gorge des yvrongnes,
Mieulx que deux vieulx dyables chenus.
Dans la Vie de saint Louis par personnages (Bibl. nat., f. fr. 24331,
fol. iio r°) ', qui est de la fin du xV" siècle, on rencontre cette déclaration non
moins catégorique :
Je vien de la grande cité
De Paris [et] y ay esté
Toute nuit. Onquez tel painne n"cu.
A ces galanz qui avoyent beu
Hier au suer jusqua hebreoz.
Tandis qu'ilz estovent au repos,
Je leur ay par soutille touche
Bouté du sel dedenz la bouche
Doucement sans lez esveiller.
Mais par ma foy au resveillcr
Hz ont eu plus soef la mitié
Qiie devant.
C'est ce pouvoir particulier de Panthagruel, justifié, je le répète, par son
rôle de démon ailé de l'élément marin, qui fait comprendre comment son nom
a pu servir également à désigner un mal de gorge violent, qui suffoque et rend
la parole impossible. Deux textes, entre autres, empruntés au Vergier d'hon-
neur (fin du xv^ siècle) et à une Sottie nouvelle à six personnages, nous renseignent
sur ce malaise fort désagréable ^. Le premier s'applique à un vieillard :
1. Texte cité par Marty-Laveaux (éd. de Rabelais, t. IV, p. 158), qui semble croire que cet
attribut de Pantagruel est propre à ce seul mystère.
2. Cités par Marty-Laveaux, Ihid., p. 159.
PANTAGRUF.L. III
XVIII INTRODUCTION
le Panthagruel le grate
Si très fort dehors et dedans,
Que parler ne peult...
Le second concerne un personnage qui feint d'être muet :
il a le lempas.
— Non, vrayement, il ne l'a pas.
Tu scès bien qu'il n'est pas cheval.
— Il a donc quelque aultre mal.
A-t-il point le Panthagruel ?
— On ne l'a jamais si cruel
Qu'il garde de parler aux gens.
Rabelais a donc pris au répertoire dramatique de son temps le nom de noire
petit diable et l'idée du pouvoir spécial que celui-ci possède d'altérer les gens.
Il est parti de cette donnée, devenue populaire, grâce au théâtre, pour concevoir
le type magnifique de son héros, et il semble bien que le lien qui rattachait à
l'origine le Pantagruel du roman rabelaisien au petit démon des mystères n'ait
jamais été rompu dans son esprit. En effet, il est curieux de constater que, au
cours de son œuvre, le Chinonais est revenu avec une complaisance inattendue
sur cette faculté qu'il avait attribuée à son héros, né à une heure où, par suite
d'une sécheresse extraordinaire, « le monde estoit tout altéré » ', et qui devait
devenir roi des Dipsodes, c'est-à-dire» dominateur des altérés ».
Ce que luy [à Pantagruel] fut monstre à celle heure mesmes par aultre signe plus évident.
Car alors que sa mère Badebec l'enfantoit, et que les sages femmes attendoyent pour le recepvoir,
yssirent premier de son ventre soixante et huyt tregeniers chascun tirant par le licol un mulet
tout chargé de sel, après lesquelz sortirent neuf dromadaires chargés de jambons et langues de
bœuf fumées, sept chameaulx chargez d'aiguillettes, puis XXV charretées de porreaulx, d'aulx,
d'oignons et de cibotz : ce que espoventa bien lesdictes saiges femmes, mais les aulcunes d'entre
elles disoyent : Voici bonne provision, aussy bien ne beuvons nous que lâchement, non en
lancement, cecy n'est que bon signe, ce sont aguillons de vin.
Au cours de l'épisode de l'écolier limousin (chap. vi), la vertu altérative de
Pantagruel s'exerce pour la première fois ; il prend le pauvre étudiant à la gorge,
pour le punir de son langage contrefait. Puis, sur ses supplications, il consent
à le laisser.
Mais ce luy fut un tel remord toute sa vie et tant fut altéré, qu'il disoit souvent que Pantagruel
le tenoit à la gorge. Et après quelques années mourut de la mort Roland...
I. On verra plus loin à quelle circonstance précise se rapporte celte allusion.
LA LI-GE\DE PAXTAGRUHLINF XIX
Au chapitre suivant, le héros de Rabehiis portant la grosse cloche de Saint-
Aignan à travers Orléans, et la faisant sonner par les rues, « tout le bon vin
d'Orléans poulsa et se gasta » ; les malheureux habitants de cette ville se
sentirent tant altérés d'avoir bu de ces vins poussés qu'ils ne faisaient que
cracher aussi blanc que coton de Malte, en disant : « Nous avons du Panta-
gruel et avons les gorges salées. » Cet emploi particulier du nom de son héros
prouve que Rabelais avait demandé également au langage courant l'expression
qui désignait le mal de gorge dont nous avons parlé plus haut, expression qui
dérivait elle-même tout naturellement du rôle d' « alterateur » de notre petit
diable, facétieux distributeur de sel.
Quand Panurge fait rage de humer le vin vermeil de Pantagruel (chap. xiv),
il formule, pour justifier sa soif, cette humoristique remarque :
Mais je ne scay que diable cecy veult dire, ce vin est fort bon et bien délicieux, mais plus j'en
boy, plus j'ay de soif. Je croy que l'ombre de monseigneur Pantagruel engendre les altérez,
comme la lune faict les catarrhes. Auquel commencèrent rire les assistans.
Jusqu'au chapitre xxviii, on ne rencontre guère que des allusions intermit-
tentes de cet ordre. Notons encore celle du chapitre xviii où l'auteur nous
montre Thaumaste confessant au concierge de l'Hôtel de Cluny, la veille du
jour où il doit argumenter contre Pantagruel, qu'il ne s'est jamais trouvé
tant ahéré que cette nuit. « Il m'est, disoit-il, advis que Pantagruel me tient à
la gorge. Donnez ordre que beuvons, je vous prie, et faictes tant que ayons de
l'eaue fresche pour me guargariser le palat. » Panurge, à la page suivante, évoque
donc fort à propos l'origine véritable du nom de son maître, quand il l'appelle
familièrement : « Ce diable de Pantagruel ». En même temps la stature gigan-
tesque du fils de Gargantua, un peu perdue de vue depuis le séjour à Orléans,
est rappelée, à diverses reprises. Sa voix produit le son d'un double canon.
« Et furent tant altérez de ceste seule voix qu'ils tiroyent la langue demy pied
hors la gueule, comme si Pantagruel leur eust les gorges salées. » Au
chapitre xx, Thaumaste et son vainqueur boivent à ventre déboutonné. « Et
scavez comment ? sicut terra sine aqua, car il faisoit chault, et d'avantaige se
estoyent altérez ».
L'expédition qui se déroule en Utopie, à partir du chapitre xxiv, met assez
naturellement en relief la taille « gigantale » du prince et son action toute-
puissante sur les gorges de ses ennemis. Il y a d'abord l'histoire de la boîte
que Pantagruel remet au Dipsode prisonnier pour son roi et qui est remplie de
drogues « tantaltératives », dont on sait l'effet foudroyant sur l'armée dipsode
tout entière et sur son chef. Tous boivent à force et s'endorment, après avoir
mangé les funestes confitures.
XX INTRODUCTION
Mais tout soubdain qu'il(le roi) eneutavallé une cueillerée, luy vint tel eschauffement dégorge
avecque ulcération de la luette, que la langue luy pela. Et pour remède qu'on luy feist ne trouva
allégement quelconques, sinon de boire sans remission : car incontinent qu'il ostoit le guobelet
de la bouche, la langue luy brusloit. Par ce, l'on ne faisoit que luy entonner vin eu gorge avec un
embut.
Nous retrouvons dans tous ces traits le souvenir des bons tours joués par le
petit diable des mystères '.
A partir de ce moment, nous revenons visiblement à la conception du rôle
primitif de Pantagruel. Rabelais nous le montre saisissant le mât de son navire
pour s'en faire un bourdon et mettant dans la hune deux cent trente-sept poin-
çons de vin blanc d'Anjou. // attache à sa ceinture la barque toute pleine de sel,
aussi aisément que les lansquenets portent leurs petits panerots. Après avoir
bu le vin de concert avec Panurge, et effectué les tirs qu'on sait, il commence
à semer le sel de sa barque, et comme les Dipsodes dormaient la gueule
ouverte, il leur en remplit tout le gosier, tant que ces pauvres hères toussaient
comme renards, disant : « Ha ! Pantagruel, tu nous chauffes le tison. » Nous
assistons ensuite à la lutte du prince contre Loupgarou et ses trois cents géants.
Pantagruel puise de nouveau dans sa barque dix-huit caques et un minot de
sel dont il emplit la gorge, le gosier, le nez et les yeux de son adversaire. Celui-
ci lui lance un coup de sa masse, le manque et rompt la barque en pièces, en
versant le reste du sel enterre. La lutte continue ; Loupgarou menace Panta-
gruel : « Meschant,... jamais tu ne altéreras les pauvres gens. »
Tout cet épisode de l'expédition en Dipsodie offre une allure singulièrement
burlesque. C'est le conte populaire dans l'ordinaire acception du terme. Le
héros qui donne au roman son titre y apparaît le plus souvent dépourvu de la
I. La contrefaçon parisienne du second livre publiée par les Marnef, en 1533, renferme
plusieurs additions singulières, qui ne sont sans doute pas de Rabelais, et où l'on trouve une
allusion à l'altération et soif de Gargantua, provoquées par un méchant vestibousier quilui avait
jeté, de deux grandes poches qu'il portait, une grande quantité de sel « par le palais et gousier ».
(Voy. plus bas p. lxxxii.) Je relève encore {Ihid.)ct curieux passage : « Ceulx sont des-
cendus de Pantagruel, qui boyvent tant au soir que la nuytsont contrainctz de eulx lever pour
boire et pour estaindre la trop grant soif et charbon ardant qu'ilz ont dedans la gorge, et ceste soif
se nomme pantagruel pour souvenance et mémoire dudit Pantagruel. » (II, ch. 11.) Le nom
désigne donc le diable qui engendre la soif, comme aussi la soif elle-même. M . Plattard a
commenté (R. E. R., 191 1, p. 329) un texte de 1499 qui nous montre « Cyrus. . . plus altéré
que n'est Panthagruel ». Cette mention paraît prouver que, dès la fin du xve siècle, le person-
nage de Pantagruel est considéré comme allcrè et non plus seulement comme capable d'altérer
les autres. .A.u chapitre v du livre II, Pantagruel se donne surtout comme « altéré ».
CO.MMEXT FUT COMPOSE « PANTAGRUEL » XX!
dignité et du bel équilibre qui constituent les deux aspects les plus constants
de son caractère. Il a quelque chose d'un grand enfant que Panurge dirige
parfois à son gré, le traitant familièrement et même le faisant boire plus
que de raison. Nous croirions volontiers que cette partie de l'œuvre, si voisine
encore du livret populaire des Grandes Cronicqucs, a été composée en premier
lieu par Rabelais, au moment où il a commencé à écrire pour le grand public.
De là, le ton plus populaire, à beaucoup d'égards, de cette dernière partie du
livre. Voulant composer un ouvrage qui fût à même d'obtenir une diffusion
analogue à celle de la Chronique gargantuine, il usa d'abord, sinon des mêmes
procédés de composition, du moins de procédés qui ne s'éloignaient pas trop
de ceux qui venaient d'assurer tant de succès au Hvret de 1532. Puis, peu à peu,
son cadre s'élargit; son imagination conçut, au lieu d'un héros purement légen-
daire, la figure grandiose de son géant, fils de Gargantua, et il se trouva amené
à écrire le merveilleux épisode de la vie de Pantagruel à Paris, qui va du cha-
pitre vi^ au xxIV^ Sa rédaction première fut laissée au commencement du livre
en ce qui touche les origines de Pantagruel, et reléguée à la fin en ce qui
touche l'expédition poursuivie en Utopie contre les Dipsodes, thème primitit
de sa composition et celui qui rappelait davantage, comme canevas, les aven-
tures du Gargantua populaire.
Ces dix chapitres, ou environ, représenteraient ainsi le début littéraire, l'essai
préliminaire de notre auteur. Une curieuse constatation tendrait par ailleurs
à confirmer cette dernière hypothèse, c'est ce fait, noté plus haut, que le carac-
tère de Panurge offre un aspect tout spécial dans ce qu'on pourrait appeler la
Geste de Dipsodie. Il s'y montre un compagnon utile, entreprenant et brave.
De plus, son rôle correspond, au cours de ces chapitres, à celui des person-
nages qui incarnent la ruse, au service des héros, dans Morgant et les Maca-
ronées.
Toutefois, une observation importante doit être formulée à ce propos. En
effet, ces chapitres, où se rencontrent tant de traits grossis à plaisir et un accent
populaire incontestable, font place, un moment, au chapitre xxx, qui est relatif
à la résurrection d'Epistémon et à ses impressions touchant les diables et les
damnés. Or, ces pages figurent assurément parmi les plus hardies de toute
l'œuvre du Maître, comme on le verra plus loin. Le Chinonais aurait-il forcé
ces éléments fantastiques, pour mieux dissimuler la satire formidable qui s'y
trouvait enclose, comme par hasard ?
Notre choix reste incertain entre ces deux hypothèses. Mais il semble bien
évident que le caractère spécial de ces chapitres ne saurait trouver une autre expli-
cation. Il est curieux de constater que l'attribut principal du diable Pantagruel
des anciens mystères reparaît justement à travers les pages qui se rapprochent
le plus de la légende gargantuine.
XXri IXTRODUCTIOX
Bien que Pantagruel soit devenu ensuite, et grâce à lui, un type supérieur
d'humanité, Rabelais ne laissa point de rappeler parfois, après le second livre,
les origines oubliées du type que son génie avait créé. C'est ainsi que, dans le
chapitre li du livre III, nous rencontrons une évocation du rôle ancien de Pan-
tagruel, à propos du Pantagruélion :
Aultres avons ouy, sus l'instant que Atropos leurs couppoit le fillet de vie, soy griefvement
complaignans et lamentans de ce que Pantagruel les tenoit à la guorge. Mais (las) ce n'estoit
mie Pantagruel. . . Je vous jure icy par les bons motz qui sont dedans ceste bouteille là qui
refraichist dedans ce bac, que le noble Pantagruel ne print oncques à la guorge si non ceulx qui
La suite du morceau serait à citer, de même que tous les passages dans lesquels
l'auteur expose sa première conception du pantagruélisme, celle qui représente
la joie, la santé, l'amour de la bonne chère et du vin (I, chap. i, m; II,
chap. xxxiv), avant la doctrine si noble que nous voyons apparaître au Tiers
Livre, au même chapitre li, par exemple, — sans préjudice, toutefois, des allu-
sions au Pantagruel excitateur de la soif que nous venons de rapporter \
Il peut être piquant, pour en revenir au petit diable, de faire connaître sous
quel aspect nos pères du xvi^ siècle se figuraient ce personnage de l'Enfer des
vieux mystères. Un document nous renseigne à cet égard avec une grande pré-
cision : c'est la Relalion de l'ordre de la triomphante et magnifique Monstre du Mys-
tère des S. S. Actes des Apostres, faite à Bourges, le dimanche dernier jour d'avril
1536 ^. Le groupe des quatre petits diables auquel appartient Panthagruel est
assurément celui qui est décrit dans les lignes qui suivent ^ : « Après venoient
en assez fière marche quatre petis diables vestus de draps d'estranges couleurs,
avec garguettes, tymbres dorés et aelles mouvants incessamment. »
Voici, en terminant, les principaux passages du Mystère des Actes des Apostres
(édition de Paris, 1538), relatifs au diable Panthagruel, en dehors des deux
passages déjà cités : i'^ partie, fol. cxux, clvi y° et clvii, et 2^ partie,
fol. XLIV •*.
1 . Dans le premier chapitre de Gargantua on trouve : « en « pantagruelisant, c'est à dire
bcuvans à gré et lisans les gestes horrificques de Pantagruel. »
2. Édition donnée par Labouvrie, Bourges, 1836, in-S".
3. Ibid., p. 20.
4. Dans ce dernier passage, Lucifer recommande aux quatre petits diables de rôtir conscien-
cieusement quelques juifs, et Pantagruel répond avec un empressement particulier :
Nous leur rostirons leurs museaulx
Si bien qu'il n'y aura que frire.
La description minutieuse de la manière dont les pauvres juifs devaient être rôtis aurait-elle
PANTAGRL'lil. LT LU FOLK-LORE XXI II
Il est Utile de remarquer encore que le passage final du second livre qui vise
les exploits futurs de Pantagruel et qui paraissait jusqu'ici assez peu compré-
hensible, ou tout au moins inspiré par la fantaisie pure, s'explique de la manière
la plus simple en tenant compte de l'origine du petit diable de mystère. En voici
le texte : « Comment il (Pantagruel) espousa la fille du roy de Inde nommée
Presthan. Comment il combatit contre les diables, et fist brusler cinq chambres
d'enfer, et mist à sac la grande chambre noire et getta Proserpine au feu et
rompit quatre dentz à Lucifer, et une corne au cul, et comment il visita les
régions de la lune, etc. » Il s'agit d'une expédition de Pantagruel contre ses
anciens compagnons, les diables, contre son ancienne demeure, l'enfer, contre
sa mère infernale, Proserpine, et son ancien chef, Lucifer. Il s'est émancipé et
transformé^ et Rabelais, dans ce plaisant et burlesque passage^ se souvenant des
origines de son héros, nous le montre se vengeant de sa primitive sujétion dans
le royaume des enfers et de la captivité qu'il y subit.
En terminant cette étude de la légende pantagruéline, il nous reste à signaler
un fait dont la signification n'est pas négligeable au point de vue du folk-lore.
Malgré la grande difi'usion des diff"érents livres de Pantagruel, aucune léc^ende
relative au héros rabelaisien ne vit le jour dans les classes populaires. Aucune
tradition, aucune appellation de lieu ni d'objet ne dérivèrent des récits de
notre écrivain. Il n'existe pas un seul nom, en France, qui évoque de près ou
de loin la personne ou les aventures du fils de Gargantua, alors que les allusions
locales relatives à son père se comptent par centaines, à travers notre pays, et
qu'il existe toute une Httérature populaire à son sujet. C'est qu'en réalité,
contrairement à ce qu'on a cru pendant si longtemps, cette nomenclature gar-
gantuine dérive à peu près exclusivement de la légende et du mythe pré-rabe-
laisiens, et l'action du Maître, en dépit des apparences, a été quasi nulle sur ce
point. Une telle constatation ofire une réelle portée pour l'étude des traditions
légendaires; elle prouve que le succès littéraire, même le plus étendu, reste sans
influence, ou presque, sur le développement des contes et des appel-
lations mythiques.
En revanche, dans les classes cultivées et dans les milieux littéraires, les mots
de Pantagruel, pantagruélisme, pantagruéliste, pantagruélique, lancés par Rabe-
lais, rencontrèrent assez vite une certaine vogue. Quelques pubhcations, dont
le Livré des Marchands (1533), le prouvèrent sans tarder. Dès 1537, au cours de
la Grande Généalogie de Fripelippes, dirigée contre Marot par « ung jeune poète
champestre », Pantagruel est cité parmi quelques héros de romans :
frappé Rabelais, qui, on le sait, décrit tout au long la manière dont Panurge fut mis à la broche ?
Cela n'est nullement impossible.
XXIV INTRODUCTION
Puis Huon de Bordeaulx
Me racompta d'aulcun de ses bardeaux :
Après rencontre, ainsi que m'esbattoys,
Merlin, Giglan et Gyron le courtoys,
Pantagruel, Esopet, Mandeville,
Qui m'ont compté jusques en ceste ville
Le demeurant de son antique race > .
A la même dare, Eustorg de Beaulieu, dans VEpistre Xdu Coq à V Asm -, fait
cette curieuse allusion aux pantagruélistes, l'une des plus anciennes qu'on con-
naisse :
Car le boire matin porte heur
Au dire des Pantagruélistes.
A partir de ce moment, les mentions se multiplient ; ce serait sortir de notre
cadre que de les énumérer ici.
1. Œuvres de. Clément Marot, éd. de La Haye, 173 1, t. VI, p. 66.
2. R. E. R., t. IX, p. 172 (texte cité par Mi'e H. Harvitt) et notre article, R. E. A'., t. III,
p. 216-221, Les plus anciennes mentions de Pantagruel et de Gargantua.
CHAPITRE II
LA RIÎALITH DANS « PANTAGRUEL »
Les événements de 1532 : la grande sécheresse; le pardon ; la peste.
Éléments locaux et souvenirs provinciaux.
Navigation et géographie.
Peut-on espérer découvrir les circonstances qui ont décidé Rabelais à adopter
le cadre de Pantagruel et les raisons pour lesquelles il a forgé cette légende ? Le
point de départ de celle-ci est-il impossible à retrouver ? Ouvrons les trop rares
annales du temps. Consultons, pour commencer, celles du Parisien Pierre
Driart et du Poitevin Jean Bouchet. Dès le mois d'août 1531, le premier,
l'excellent chambrier de Saint- Victor, note que « ce présent moys fut moult
chauld, et ne plut durant icelluy que bien peu, qui fut grand dommaige au
fruict des vignes, lequel se diminua au moyen de la challeur véhémente ' ».
Mais ce fut surtout l'année suivante, cette mémorable année 1532, au cours
de laquelle fut publié Pantagruel, qui fut marquée par une chaleur insolite et
continue dont on garda le souvenir en France. Cela commença presque avec le
printemps, après une période de froid, pour durer jusqu'au i" novembre, soit
exactement six longs mois ^ Driart a pris soin de remarquer que le mois de mai
fut déjà plus chaud « qu'il n'estoit mémoire de nul vivant avoir été auparavant »
et que ce temps exceptionnel ne cessa qu'au moment de la Toussaint. Jamais
l'été n'avait été si long ni si brûlant. Les vendanges s'en trouvèrent favori-
sées, à tel point que les tonneaux manquèrent. Une pareille température ne se
reproduisit en aucune autre année de cette période avant 1532, C'est dire combien
elle frappa les contemporains. Selon les données mêmes fournies par Driart, il
est évident que s'il y eut quelques pluies passagères, survenues à temps dans la
région parisienne pour préserver certaines récoltes, la sécheresse dut être
extrême pendant la plus grande partie de cet anormal été. Il y eut, cette
année-là, en Poitou et en Aquitaine, pendant les mois de mai et juin, une épi-
démie de fièvres continues et mortelles. Les « astrologiens », suivant l'anna-
1. Chronique parisienne de Pierre Driart, publiée par F. Bournon, dans Méni. de la Soc. de
Yhist. de Paris, t. XXII, 1895, p. 158.
2. Ihid., p. 159. La dernière phrase de Driart, relative à cet été, est restée en suspens. Les six
mois de sécheresse réelle deviennent vingt-six mois, sous la plume de Rabelais.
PANTAGRUEL. IV
XXVI INTRODUCTION
liste Jean Bouchet, dirent que ces maladies procédaient des « trop extrêmes et
furieuses chaleurs » de cette période ' . Les témoignages sont donc absolument
concordants.
Rabelais, attentif à toutes les circonstances notables de son époque, ne pouvait
manquer de tirer parti de celle-là, d'autant mieux que si cette période dut être
pénible à supporter quelque part, ce fut sûrement à Lyon, ville de tout temps
réputée pour ses chaleurs excessives. Il est parfaitement plausible d'admettre que
les allusions au diable Pantagruel et à la soif que ce dernier avait pour mission
d'exciter furent fréquentes, au cours de ces mois brûlants, dans l'entourage du
Chinonais. Plus d'une invocation burlesque dut tomber alors de la bouche de
l'écrivain tourangeau, dont la conversation ne fut pas sans doute aussi différente
de ses écrits qu'on s'est plu à le croire. C'est ainsi, selon la plus naturelle vrai-
semblance, que le nom et le rôle de Pantagruel, objet de plaisanteries et d'al-
lusions qui étaient devenues tout à fait de circonstance, grâce à la température,
s'imposèrent peu à peu à l'esprit de Rabelais. La légende du petit diable, dis-
tributeur de sel et symbole d'altération, devint populaire autour de lui : il
n'hésita pas à s'en servir pour le petit livre qu'il méditait dans le but apparent
de récréer, mais surtout d'instruire ses contemporains, comme on le verra plus
loin. Nous saisissons donc très nettement le point de départ de cette histoire
pantagruéline qui allait devenir, par la volonté de notre auteur, l'un des mythes
les plus célèbres des temps modernes. Il suffit de lire avec quelque attention le
chapitre ii : «Delà nativité du tresredouté Pantagruel» pour apercevoir aussitôt
le lien certain qui existe entre la sécheresse mémorable de 1532 et la composition
du premier livre publié de notre roman. Le choix du héros rabelaisien s'ex-
plique et se justifie aux yeux du lecteur, sans laisser place à la moindre incer-
titude. Rappelons encore cette particularité que les allusions à la température
doivent toujours se rapporter à une période très proche de leur production.
Faites à quelques années d'intervalle, elles perdent le plus souvent tout intérêt.
Si donc un auteur a l'occasion d'y recourir, il faut que son œuvre évoque ce
souvenir au moment où il est encore présent à l'esprit de ses contemporains.
Le Pantagruel, publié en novembre 1532, s'accorde aussi complètement qu'il
est possible avec cette observation psychologique évidente. Il parut tout juste
au moment où les hommes étaient encore sous le coup des impressions laissées
par cette accablante saison. La fortune extraordinaire et quasi soudaine de la
légende pantagruéline en fut facilitée d'autant. C'est même ce qui permit à
Rabelais de mettre sa Pro^nostication, — parue quelques mois plus tard, et
I. Annales iV Aquitaine. Paris, 1537, '" ^CV, à l'année 1532.
LA GRAXDL SHCHHRliSSE Dli I532 XXVll
consiici'ce, notons-le, à une prévision burlesque des saisons, — sous le patro-
nage du nom de son héros. Certes, la verve prodigieuse du conteur et l'audace
saisissante de ses idées constituaient le principal facteur de son succès, mais on
ne saurait toutefois omettre l'utilité manifeste de la concordance que nous
venons de signaler et qui était restée inconnue, jusqu'à présent, aux exégètes
de l'œuvre du Maître. Une fois de plus, nous surprenons les liens étroits qui
rattachent la trame de son roman à la réalité ambiante et à l'actualité. Les
mêmes rapports que nous avons pu dégager, dans des travaux antérieurs, à
travers le Gargantua, le Tiers Livre et les quatrième et cinquième livre de
l'ouvrage, se retrouvent dans le second livre. Les procédés ne varient pas.
L'immortel créateur de mythes conserve les mêmes habitudes d'esprit pendant
les vingt années de sa production littéraire.
Mais pour entendre pleinement la cause et raison de son nom, qui lu}- fcut baillé en baptesme
{Pantagruel), vous noterez qu'en icelle année feut seicheresse tant grande en tout le pays de
Africque que passèrent xxxvj. moys, troys sepmaines, quatre jours, treze heures, et quelque peu
d'advantaige, sans pluye avec chaleur de soleil si véhémente que toute la terre en estoit aride.
Et ne fut au temps de Helye plus eschauffée que fut pour lors ; car il n'estoit arbre sus terre
qui eust ny feuille ny fleur, les herbes estoient sans verdure, les rivières taries, les fontaines à
sec, les pauvres poissons délaissez de leurs propres elemens, vagans et crians par la terre hor-
riblement, les oyseaux tumbans de l'air par faulte de rosée, les loups, les regnars, cerfz, san-
gliers, dains, lièvres, connilz, belettes, foynes, blereaux et aultres béstes l'on trouvoit par les
champs mortes la gueulle baye. Au regard des hommes c'estoit la grande pitié, vous les eussiez
veuztiransla langue comme lévriers qui ont couru six heures. Plusieurs se gestoyent dedans
lespuys... Toute la contrée estoit à l'ancre : c'estoit pitoyable cas de veoir le travail des humains
pour se garentir de ceste horrificque altération. Car il avoit prou affaire de sauver l'eaue benoiste
par les églises... O que bien heureux fut en icelle année celluy qui eut cave fresche et bien garnie !
Le Philosophe raconte en mouvent la question : Parquoy c'est que l'eaue de la mer est salée ?
(Suit Thistoire de Phaèton)... A donc la terre fut tant eschauffée que il luy vint une sueur
énorme, dont elle sua toute la mer, qui par ce est salée.
On a vu plus haut comment cette allusion se rattache d'une façon précise au
rôle du diable Pantagruel, Vient ensuite l'histoire de la procession destinée à
à obtenir du ciel la cessation du fléau et dont nous aurons l'occasion de parler
plus bas. Le chapitre s'achève par le récit de la naissance de Pantagruel, arrivée
à l'heure où le monde était tout altéré, et dont le nom off"rait cette signification
prophétique qu'il serait quelque jour dominateur des altérés (Dipsodes), Tel
se déroule, dans ses lignes principales, le tableau que Rabelais trace de la sai-
son chaude de 1532, en forçant, comme on peut le penser, les proportions et
les circonstances de ce phénomène météorologique.
Il est piquant de constater, d'autre part, que la Panlagrueline Prognostication
XXVIII INTRODUCTION
semble bien évoquer elle-même un souvenir de cette même période. Le Touran-
geau y formule, en effet, cette observation que rien n'amène (chap. vi) : a Tou-
tesfoys, sus le milieu de l'esté, sera à redoubter quelque venue de pusses noyres
et cheussons de la Devinière. Adeo nihil est ex omni parte beatum. Mais il les
fauldra brider à force de collations vespertines. » Une telle allusion, faite à
une maison que personne ne pouvait connaître, en dehors des intimes de l'au-
teur, ne serait-elle pas tout simplement l'expression du souvenir cuisant laissé
au Chinonâis par les insectes de sa maison paternelle, où il dut accomplir un
séjour au cours de l'été de 1532 ? Les cousins et moustiques de la demeure
d'Antoine Rabelais purent se montrer d'autant plus nombreux et entrepre-
nants que la saison devait favoriser singulièrement leur action. D'où la fameuse
prédiction que rien, jusqu'à présent, n'avait expliquée.
C'est donc, en somme, l'actualité qui a fourni au conteur le premier
fil, et le plus important, de sa trame. Là ne se bornent pas les constatations
nouvelles qu'il nous a été donné de faire en pareille matière. Il est dans le
second livre un chapitre célèbre, qui fournit à la physionomie de Panurge
certains de ses traits inoubliables : nous voulons parler du chapitre xvii :
Comment Panurge guawgnoyt les pardons... L'auteur rencontre Panurge qui a un
flux de bourse et lui offre de grand cœur tout ce qu'il possède : « six solx et
maille » :
A quoy il me respondit : Et bren pour l'argent, je n'en auray quelque jour que trop : car j'ay
une pierre philosophale qui me attire l'argent des bourses, comme l'aymant attire le fer. Mais
voulés vous venir gaigner les pardons? dist il. Et par ma foy : (je luy respons) je ne suis grand
pardonneur en ce monde icy, je ne sçay si je seray en l'aultre. Bien allons au nom de Dieu,
pour un denier plus ny moins. Mais (dist il), prestez moy doncques un denier à l'interest. Rien,
rien, dis je. Je vous le donne de bon cueur. Grates vobis dominos, dist il. Ainsi allasmes com-
menceant à sainct Gervays, et je gaigne les pardons au premier tronc seulement : car je me con-
tente de peu en ces matières, puis disoys mes menuz suffrages et oraisons de saincte Brigide ;
mais il gaigna à tous les trônez, et toujours bailloit argent à chascun des pardonnaires. De là,
nous transportasmes à nostre Dame, à sainct Jean, à sainct Antoine, et ainsi des aultres églises
ou estoit banque de pardons. De ma part je n'en gaignovs plus : mais luy à tous les trônez il
baisoit les relicques, et à chascun il donnoit. Brief quand nous fusmes de retour il me mena
boiie au cabaret du Chasteau et me montra dix ou douze de ses bougettes pleines d'argent. A
quoy je me seignay faisant la croix et disant : Dont avez vous tant recouvert d'argent en si peu
de temps ? A quoy il me respondit que il avoit prins es bessains des pardons : car en leur bail-
lant le premier denier (dist il) je le mis si souplement, que il sembla que feust un grand blanc
ainsi d'une main je prins douze deniers, voyre bien douze liards ou doubles pour le moins, et de
Taultre trois ou quatre douzains : et ainsi par toutes les églises où nous avons esté.
Voire mais (dis je) vous vous dampnez comme une sarpe et estes larron et sacrilège. Ouy bien
(dist il) comme il vous semble, mais il ne me semble quand à moy. Car les pardonnaires me le
donnent quand ils me disent en présentant les relicques à baiser : Centuplum accipies, que pour
LE PARDON DE I552 XXIX
un dénier j'en prene cent : car accipies... (^suit V explication hini connue de la formule des pardon-
nigères)... Ho, mon amy (disoit il) si tu sçavoys cotnment je fis mes clious gras de la crovsade,
tu serovstout esbahy. Elle me valut plus de six mille tleurins...
Rien de tour cela n'est invente. Cet épisode est, à tous égards, strictement
conforme à la réalité et à Tactualité de 1532, aussi bien que le choix du héros
principal de l'œuvre. Cette même année, déjà signalée par les annalistes pour
sa sécheresse, eut, par contre, le privilège imprévu d'un pardon et jubilé
octroyés par le pape Clément VII à la France. Le Journal d'un bourgeois de
Paris, chronique principale et presque unique de notre histoire pour cette
période, nous apprend ce fait dans les termes suivants :
Audict an cinq cens trente deux fut donné par le pape Clément un pardon et jubilé par tout
le royaume, pour lequel gaigner falloit jeusner trois jours, soy confesser et recepvoir Dieu par
ceux qui estoient en aage '.
Si Rabelais a attribué à Panurge son inoubliable escroquerie « aux pardons »,
c'est évidemment que celle-ci était tout à fait de circonstance au moment
même où il écrivait. Un jubilé extraordinaire avait lieu, qui lui offrait une
occasion naturelle de critique et de sarcasme à l'égard de celle des coutumes
ecclésiastiques dont l'abus prêtait le mieux à la satire. N'oublions pas que la
première manifestation de la réforme de Luther fut amenée par la protestation
du moine contre la vente des indulgences. Le pardon ou jubilé papal compor-
tait la visite d'un certain nombre d'églises-, dont la nomenclature était fixée.
La liste rapportée par Rabelais est certainement exacte : Saint-Ger\^ais, Notre-
Dame, Saint-Jean-en-Grève, l'abbaye de Saint-Antoine. Nos deux compagnons
— remarquons que, dans cet épisode, le Chinonais se met directement en cause
avec Panurge — visitèrent donc les stations désignées, pour baiser les reliques
que les « pardonnaires » présentaient à la vénération des fidèles désireux de
gagner les pardons. Après Saint-Gervais, l'auteur, qui se contente de peu en
ces matières, laisse Panurge s'approcher seul des troncs, et l'on vient de voir
avec quelle insigne dextérité le fourbe remplit ses « bougettes » de l'argent des
1. Le journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de François /^r, ijij-ij^6. Ed. V.-L. Bour-
rilly, Paris, Alphonse Picard, 8°, 1910, p. 554. La Chronique du roy Françoys premier offre un
intérêt sensiblement moindre. Ces deux chroniques forment avec celles de Pierre Driart et de
Versons, le contingent annalistique, assez maigre, de cette période pour la région parisienne.
2. Les choses n'ont pas changé en ce qui concerne le jubilé, qui a lieu tous les vingt-cinq ans.
Le jubilé normal avait eu lieu en 1525.
XXX IXTRODUCTION
plateaux jubilaires. Voilà donc un épisode caractéristique par excellence du
second livre, dont un fait historique nous découvre l'origine réelle.
Au reste, d'une manière générale, les mentions relatives à la croisade et aux
Turcs, toutes mises dans la bouche de Panurge, se rapportent à une série de
préoccupations et d'événements contemporains dont les chroniqueurs nous
ont transmis l'écho, à plus d'une reprise, soit en 1332 même, soit aux alen-
tours de cette année. Le péril turc se manifesta alors avec une grande acuité ;
des processions solennelles eurent, lieu, à l'occasion de la panique qu'il suscita
en mai 1532 '. Il y eut une série d'alternatives, pendant lesquelles les choses de
Turquie se trouvèrent au premier plan de l'actualité. Ainsi, le 1 1 février, des
lettres furent adressées au Sacré Collège pour obtenir du pape qu'il autoriscât
le roi à demander au clergé de France une aide pour la guerre qu'il préparait
contre les Turcs ^ Les succès de ces derniers, un moment fort inquiétants,
firent place à des revers décisifs que leur infligea André Doria à la fin de 1532,
quand il réussit à chasser leur flotte de la mer Ionienne et à prendre Coron et
Patras. En septembre-octobre 1532, grande défaite des Turcs en Hongrie.
On comprend donc que Panurge se soit plu à évoquer les faits et les lieux qui
restaient présents à l'esprit des Français de ce temps-là. Quand il parle de la
Croisade, dont il fit ses choux gras et qui lui valut plus de six mille florins, il
rappelle une entreprise à laquelle on ne cessait de songer et pour laquelle des
subsides étaient fréquemment demandés aux fidèles. De même, quand il évoque
la Croisade manquée de Mitylène, dont le souvenir restait assez humiliant, et
surtout quand il raconte « la manière comme il eschappa de la main des
Turcqs », les allusions qu'il prodigue à l'Alcoran, aux musafîiz et bachatz, aux
seraphs, au costume des Orientaux et à leur horreur du vin, aux chiens errants
et aux incendies des villes turques, — Sainte-Sophie de Constantinople est, en
outre citée au chapitre xxxir, — le portrait pittoresque qu'il trace de son « bas-
chatz )) : tout cela off'rait un intérêt manifeste pour les lecteurs de 1532.
D'autres éléments réels pourraient être encore aisément dégagés. Ainsi,
par exemple, Pantagruel s'informe au chapitre xxx, auprès d'Epistémon res-
suscité, comment sont traités les usuriers en enfer:
Je les veis, dist Epistemon, tous occupez à chercher les espingles rouillées et vieulx doux
parmy les ruisseaulx des rues, comme vous voyez que font les coquins en ce monde. Mais le
quintal de ses quinqualleries ne vault que un houssin de pain , encores v en a il malvaise
1. Voy.V Histoire des Papes de L. Pastor, trad. par Furcy-Raynaud, t. X, p. 133 et suiv. et
passim .
2. Catal. des Jetés de François b'', t. VI, 283.
LA PESTE DE 1^32 XXXI
depesche : ainsi les pauvres malheureux sont aulcunes foys plus de troys sepmaincs sans manger
morceau ny miette, et travaillent jour et nuict attendant la foyre à venir : mais de ce travail et
de malheurté y ne leur souvient tant ilz sont actifz et mauldictz, pourveu que au bout de l'an
ils gaignent quelque meschant denier.
Ce développement dont le sujet est suggéré par Pantagruel et non par
Panurge, comme on pourrait le croire, ne figure pas ici au hasard d'une fan-
taisie satirique. Il est probablement l'écho d'une décision royale récente prise
à l'égard des usuriers, dans le but d'arrêter leurs pratiques.
■ L'an mil cinq cens trente deux, furent appréhendez prisonniers, de par le Roy, plusieurs mar-
chans de Paris, qu'on disoit usuriers, assçavoir : Jean Brisse, demeurans rue de la Cossonnerie,
deux frères nommez les Danoys, demeurant près Chastelet, et Thomas Turquan et Martin
Quatréhommes, euls deux courtiers desdictes usures ; mais ilz saillirent en baillant caution '.
Enfin, l'allusion du chapitre xxxii à la plus terrible des maladies de l'époque,
la peste, a été, de toute évidence, suggérée à l'auteur par l'épidémie pesteuse
qui désola plusieurs grandes villes de France et spécialement Paris, dans l'au-
tomne de 1532, pour se continuer, en amenant des pertes importantes, pendant
la plus grande partie de 1533 ^. Des mesures sévères de précaution s'impo-
sèrent rapidement. Jean Bouchet rapporte dans ses Annales d'Aquitaine, citées
plus haut, sous la date de 1532, que les chaleurs insolites de cette année-là
amenèrent des maladies qui « retournèrent en peste vers la moitié du mois
de juillet ». Cette épidémie de peste ravagea jusqu'au mois de novembre sui-
vant la ville de Poitiers où vivait l'ami de Rabelais.
L'auteur nous décrit visiblement les ravages auxquels il assistait, quand il
raconte son entrée dans la ville d'Aspharage, au cours de son voyage à travers
la bouche de Pantagruel :
Puis entrav en la ville, laquelle je trouvay belle, bien forte et en bel air, mais à l'entrée les
portiers me demandèrent mon bulletin, de quoy je fuz fort esbahy, et leur demanday : Mes-
sieurs, y a il icv dangier de peste ? O seigneur (dirent ilz) l'on se meurt icy auprès tant que le
charriot court les rues. Vray dieu (dis je) et où ? A quoy me dirent que c'estoit en Laryngues
et Pharingues, qui sont deux grosses villes telles comme Rouen et Nantes riches et bien mar-
chandes. Et la cause de la peste a esté pour une puante et infecte exhalation qui est sortie des
abysmes despuis n'a gueres, dont ilz sont mors plus de vingt et deux cens soixante mille et seize
personnes, despuis huict jours.
Lors je pense et calcule, et trouve que c'estoit une puante haleine qui estoit venue de l'esto-
mach de Pantagruel alors qu'il mangea tant d'aillade. comme nous avons dict dessus.
1. Journal iViin bourgeois de Paris, éd. citée, p. 371.
2. Dom FéHbicn, Hist. de Paris, II, 990-994.
XXXII INTRODUCTION
Nous aurons l'occasion d'étudier, dans la dernière partie de cette introduc-
tion, la procession du chapitre ii, en ce qui touche la signification très hardie
qu'il convient d'y voir. Il suffira de constater ici que l'actualité de cette manifes-
tation, sans parler du dénouement si imprévu qu'elle amène, ressort de toutes
les chroniques qui nous sont parvenues pour les environs de 1 532. Le bourgeois
de Paris, Pierre Driart, l'auteur de la Chronique du roi François 1" et dom
Félibien abondent en mentions et descriptions de cérémonies analogues. Citons
seulement les imposantes processions qui se déroulèrent à Paris et dans les
villages des environs, de la fin de mars à la Pentecôte de 1530, pour qu'il
plût à Dieu, à Notre Dame et aux saints de sauver et garder les vignes,
lesquelles comme on disoit, estoient gastées parce qu'il geloit tous les matins. Et mesme-
ment on dit qu'ilz furent fort endommagées au vignoble d'Orléans et oultre la rivière, vers le val
de Loire. Mais au moien des bonnes prières du peuple et des belles processions, lesdictes vignes
qui estoient endommagées et gastées revindrent en valleur et bonté à l'entour de Paris et es
environs, [ce] qu'on a estimé un grand miracle que Dieu a voulu monstrer '.
En 153 1, nouvelle grande procession, le 10 janvier, pour conjurer le mau-
vais temps.
JANVIER 1531.
Procession saincle Geneviefve. Le dixiesme jour d'icelluy, jour des octaves madame saincte
Geneviefve, fut faicte une fort belle procession en l'église Nostre Dame de Paris, où furent
portez plusieurs belles chasses et relicquieres, entre lesquelles estoit la chasse de ladicte dame
saincte Geneviefve, et fut faicte ladicte procession pour prier Dieu de modérer le temps, lequel
estoit sy très fort à la pluye qu'il ne cessoit quasy ne nuict ne jour de plouvoir tant que les eauez
estoient si grosses que à merveilles, et durant longue espace de temps ; et aussi pour la prospérité
du royaulme et pour prier Dieu pour madame la mère du Roy, laquelle estoit fort mallade ».
FÉVRIER 15 51.
(Disposicion). — Ce présent moys, troys sepmaines durans, fut fort doux et plus qu'il n'eust
esté besoing, mais la dernière sepmaine fut rudde tant de gellée que de neige et vens qui guasta
la plus grande part des amandiers fleurs des {sic) et habricottiers 5.
[En mars, le temps ne fut pas plus favorable ; gelées blanches fréquentes et grosses pluies
après, etc.].
1. Journal d'un bourgeois de Paris, éd. cit., p. 357. — Journal de Nie. Vcrsoris, p. 123. — Chron.
du roy Fr. I^'^, p. 78-79 ; Félibien, op. cit., III, 985 ; Bibl. nat., ms. fr. 17527, f. 184. Pierre
Driart, p. 145-148, donne des précisions sur le temps.
2. Elle mourut en septembre de la même année. Pierre Driart, op. cit., p. 151.
3. Thid.
LES SOUVENIRS PROVINCIAUX XXXlll
Un pareil rapprochement de faits, qui ressort de la chronique même du reli-
gieux de Saint-Victor, a dû s'imposer à la réflexion des esprits critiques de
l'époque. Nul doute que Rabelais, fort sceptique lui-même à l'égard de telles
pratiques, n'ait recueilli plus d'un brocard sur ce contraste. Ce qui était vrai à
Paris ne l'était pas moins à Lyon. Au reste, l'empreinte parisienne, qui apparaît
à travers le second livre d'une manière si sensible, nous avertit que les impres-
sions de l'auteur se rapportent autant à la capitale qu'à toute autre ville de
France.
On voit à quel point, à travers la contexture du premier ouvrage Httérairede
notre Chinonais, transparaît la vie ambiante. Ce sera désormais, contrairement
aux vues qui ont régné si longtemps, la marque essentielle de toutes les pro-
ductions qui sortiront de sa plume. A côté de ces éléments en quelque sorte
objectifs, se rencontrent nombre de données d'un caractère personnel qu'il est
aisé de dégager, en tenant compte des procédés de l'auteur, tels qu'ils ont été
exposés dans l'introduction du tome P"", consacrée à Gargantua. Il est clair que
Rabelais s'est plu à introduire dans son récit les lieux qu'il avait parcourus
depuis huit ou dix ans et auxquels l'attachaient par là-même des impressions
toutes récentes.
Ici, à l'inverse de Gargantua, la Touraine ne tient qu'une place très secondaire.
Le pays de Chinon est mentionné simplement au début du chap xix \ Tours n'est
nommé que pour son horloge, en compagnie de plusieurs autres villes, et
pour ses objets en cuir bouilH. Cependant, une mention notable est mise sur les
lèvres de Panurge, qui proclame son origine provinciale. «... C'est ma langue natu-
relle et maternelle, car je suis né et ay esté nourry jeune au jardin de France :
c'est Touraine ». Il faut voir, dans cette déclaration, un hommage de l'enfant
de Chinon à sa petite patrie. Quant aux données relatives au Poitou et aux
régions de l'Ouest, elles se rencontrent particulièrement nombreuses dans les
diverses parties du livre ^. La Bretagne, dont les villes de Rennes et Nantes se
trouvent citées, est aussi l'objet de quelques mentions. L'une d'entre elles donne
à réfléchir : quand le conteur nous représente (chap. xix) Panurge choquant
ensemble « un transon de coste bovine » et deux pièces de bois, l'une d'ébène
et l'autre de brésil incarnat, et faisant « son tel que font les ladres en Bretaigne
avec leurs clicquettes, mieulx toutesfoys resonnant et plus harmonieux », il
1. Les noms des propriétés chinonaises et saumuroises de la famille de R. : Gravot, Cha-
vigny, La Pomardière, la Devinière près Cinais, n'ont été ajoutés qu'en 1535, ce qui peut faire
songer à un voyage récent de l'auteur à son pays natal.
2. Mirebalais et Luçonnois compris. Poitiers est cité (chap. XXXII) comme une ville consi-
dérable, en même temps que Lyon.
PANTAGRCEL. . V
XXXIV INTRODUCTION
autorise son lecteur à penser qu'il a réellement entendu un tel signal. Pour peu
qu'on songe aux constatations qui ont été acquises depuis vingt ans en
pareille matière, cette interprétation ne paraîtra nullement téméraire. De même
le cueilleur de pommes au pays de Perche (chap. ix) a dû être observé de visu.
Sans nul doute encore, le chapitre v : Des faicts du noble Pantagruel en
son jeune aage, reflète les propres pérégrinations de notre conteur et spéciale-
ment ses séjours dans diverses villes universitaires de France. Le trajet de Poi-
tiers à Fontenay-le-Comte et à Maillezais est celui-là même qu'il avait accom-
pli plus d'une fois. On peut penser que la traversée de la Rochelle — dont la
chaîne est citée ailleurs (chap. iv) — à Bordeaux, ne fait qu'évoquer sa première
navigation. L'étape de Toulouse, dont les moulins de Bazacle sont évoqués,
vient d'être rendue infiniment vraisemblable par une étude récente du
D"" de Santi \ Celle de Montpellier est connue de tous; elle entraîne, sans la
moindre hésitation, les visites successives de Nîmes, d'Avignon et de Valence -,
ces deux dernières jalonnant le chemin de Lyon '. Que Rabelais, à demi Sau-
murois et fils du possesseur de Chavigny-en-Vallée, ait connu Angers
(chap. I, IV et v) et apprécié le vin d'Anjou (chap. xii et xviii), rien de
plus vraisemblable. Quant aux séjours à Bourges et à Orléans, la simple lec-
ture de Pantagruel nous amène à les considérer comme impliquant une certi-
tude absolue. Ici, se présente à notre attention un piquant élément réel dont
l'acquisition est toute récente. Entre autres souvenirs relatifs à Bourges, notre
écrivain nomme le « grand timbre » qu'il place devant le palais ducal et auquel,
observe-t-il, il manque un morceau, pour en faire le récipient destiné à la
bouillie du petit Pantagruel. Or, cette pierre, qui possédait toute une histoire,
existait bien, auxvi^ siècle, à la place indiquée ■^. Ce trait, qu'on pouvait croire
forgé à plaisir se révèle, comme tant d'autres, tout proche de la vérité la plus
concrète. La grosse tour de Bourges ou citadelle, « la grosse tour de Beurre qui
estoit à Sainct Estienne de Bourges et qui fondit au soleil » (chap. xv et xxix)
fournissent encore deux allusions significatives. Orléans, qui devait procurer à
Rabelais plusieurs amitiés précieuses, figure fréquemment dans le livre II ; après
l'épisode du Limousin, Pantagruel continue d'y étudier. Il replace dans le clo-
1. Revue du SeiT^ihne Siècle, t. VIII, p. 42-62.
2. Carpentras et son horloge sont cités dans les éditions de 1535 ^^ ^^ i554> ^u chap. XV.
Quand R. substitue Ferrare à Carpentras, c'est qu'il tient à évoquer la ville italienne visitée par
lui dès 1534.
3. Au chap. IV, R. donne un autre jalon de cette route : Tain où l'on fabrique des câbles pour
le voyage du sel à Lyon.
4. Kevîie du Sei'iiènie Siècle, t. IV, p. 162.
PANTAGRUEL A PARIS XXXV
cher de Saint-Aignan la cloche qui était « en terre » depuis plus de deux siècles,
événement qui amène l'épisode du vin d'Orléans transformé en vinaigre. Ail-
leurs, l'auteur nous parle des murailles de la ville (chap. xv), et de la boule
qui surmonte le clocher de l'église Sainte-Croix (chap. xxxiii). Lyon, avec
sa chaîne, ses batelières, ses plumes et ganivets, sa fourniture de sel et surtout
son assiette imposante (chap. xxxii) occupent une place naturelle dans le petit
volume qui vit le jour en une boutique voisine de Notre-Dame-de-Confort. Mais
c'est sans contredit à Paris qu'est dévolu le rôle principal au cours du second
livre. Du chapitre vu au xxiv, toutes les scènes s'y déroulent. La connais-
sance de la capitale, de ses mœurs, et, si j'ose dire, de son atmosphère propre,
apparaît si juste et si intime à travers ces pages, que la réalité d'un séjour de
l'auteur à Paris, avant 1532, apparaît comme indiscutable. Seules, des observa-
tions directes ont pu permettre à Rabelais de nous présenter, tant dans ce livre
que dans son Gargantua, cette psychologie parisienne qu'il a su condenser en
traits immortels. Cette évidence nous a conduit à présenter, il y a quelques
années, sur ce séjour comme sur la résidence de Rabelais à Paris, des conjec-
tures qui ont été approuvées par tous les érudits compétents *. Le voyage du
Tourangeau dans la grande ville peut se placer entre 1528 et 1530. Toutefois,
les impressions parisiennes du conteur' semblent être si proches du moment
où il écrit; on retrouve, dans les descriptions et notations des chapitres indiqués
plus haut, quelque chose de si précis et même de si vivant, qu'on est en droit
de penser qu'un second séjour, entre novembre 1531 et mai 1532 — période
pendant laquelle le Chinonais échappe aux recherches de ses biographes — ne
serait nullement impossible. Il paraît tout à fait plausible d'admettre qu'il dut
habiter l'hôtel Saint-Denis où il fait descendre Pantagruel, maison située alors
rue Saint-André-des-Arts ^, et dont les jardins donnaient dans la rue Christine
actuelle. Cet hôtel, qui dépendait de l'abbaye bénédictine de Saint-Denis, offrait
un asile tout désigné à Rabelais, alors bénédictin, d'autant mieux qu'il recevait
habituellement les religieux qui poursuivaient des études à Paris. Comme
Rabelais n'avait encore rien écrit, aucune raison ne s'opposait à son admission
dans cette maison. Ce fut là, apparemment, qu'il rencontra frère Claude de Saint-
Denis, moine savant, cité par frère Jean dans Gargantua (chap. xxxix) comme
étudiant à Paris avec une ardeur infatigable ', Pantagruel nous promène un peu
partout à travers le Paris de 1530, celui de la rive gauche et de l'Université,
1. R.E.R., t. VI, p. 38 et suiv., 61272.
2. Nos 54-58.
3. D'après ce passage, frère Jean aurait séjcurné à Paris environ six mois. Serait-ce une indi-
cation personnelle, à ajouter à tant d'autres?
XXXVl INTRODUCTIOX
s'entend : rue du Fouarre, par trois fois, à la Sorbonne, dont le treillis est
signalé, à l'abbaye de Sainte-Geneviève, au collège de Navarre et à sa grande
salle, à Vauvert, à Saint-Marceau et à la Folie Gobelin, qui semble avoir été
visitée volontiers, de même que l'établissement de teinture de Gobelin, sans
parler des hôtels de Saint-Denis et de Cluny, visés plus haut, le dernier cher
aux Anglais de marque et où Rabelais, en bon connaisseur des préférences
de nos voisins, héberge fort à propos le grandissime clerc Thaumaste, venu du
fin fond de l'Angleterre. On a vu plus haut le rôle des églises, à l'occasion des sta-
tions jubilaires de Panurge. Notre-Dame est de nouveau mise en cause au sujet de
sa plus grosse cloche (chap. xxix). Avec l'abbaye de Sainte-Geneviève, deux autres
grands monastères, proches des remparts, reçoivent les visites de Pantagruel ;
Saint-Antoine, sur la rive droite, et Saint-Victor, sur la rive gauche, le premier
comme but de promenade, le second pour sa librairie « fort magnifique » '. On
sait que la bibliothèque des chanoines réguliers de Saint-Victor était à peu près la
seule qui fût alors accessible au public. Récemment reconstruite, comme le reste
de l'abbaye, fort riche en ouvrages ecclésiastiques de théologie, de droit canon
et d'édification, elle demeurait fermée à toute la pensée moderne. L'érudition,
les sciences, les auteurs grecs et latins, les beaux livres italiens, les maîtres de
l'heure surtout, les Politien, les Valla, les Erasme, qui faisaient les délices de
Rabelais, n'avaient pu y obtenir droit de cité. On devine les rancœurs de l'an-
cien cordelier de Fontenay-le-Comte, lorsque, v-enu à Paris pour y étancher sa
soif ardente de haut savoir, il ne découvrit, dans cette belle construction, ache-
vée de la veille, aucune des sources nouvelles auxquelles il rêvait de s'abreuver.
Son génie satirique se vengea de cette amère désillusion en conférant au cata-
logue archaïque, d'où les Muses étaient bannies, un ridicule immortel.
Maître François, parfait connaisseur, comme Panurge, des rues, ruelles et
traverses de Paris, paraît particulièrement familier avec le Parlement et le Palais
qui l'abrite. Il ne manque pas de signaler, sous les galeries de la Sainte-Cha-
pelle, telle lingère achalandée, puis la grande salle, la basse cour, où les mules
des présidents, conseillers et autres rongent leur frein, et où les pages du
palais jouent aux dés, à genoux sur le sol. Il n'a garde d'oublier davantage, sur
la rive droite, le cimetière des Innocents, plusieurs fois évoqué, ni les remparts,
ni les ponts (Petit-Pont, Pont-aux-Meuniers, pont de Charenton), ni les cabarets
en renom, ni même d'autres lieux moins avouables.
A côté de ces éléments locaux très variés et tous exacts, on le voit, il
y a lieu de tenir compte des données d'ordre géographique que présentent
les chapitres xxiii, xxiv et xxxiv. « Pantagruel ouyt nouvelle que son
I . Il av.nit été refait vers 1 5 1 4 .
LH VOYAGF. EN UT0PI1-: XXXVIF
père Gargantua avoit esté translaté au pays des Phées par Morgue,...
ensemble que, le bruyt de sa translation entendu, les Dipsodes... avoyent
gasté un grand pays de Utopie et tenoyent pour lors la grande ville des Amau-
rotes assiégée ». Il quitte aussitôt Paris et gagne Rouen, puis Honfleur, où |
il s'embarque avec ses compagnons.
Nous avons démontré précédemment ' que l'itinéraire développé au cha-
pitre XXIV était d'une parfaite logique, l'Utopie étant placée par notre auteur,
comme par Morus, en Extrême-Orient, du côté de la Chine ou Cathay, au
nord de cet empire, non loin de la région portée sur les cartes sous l'appellation
d'Indie supérieure. Les noms des Amaurotes et de l'Achorie ^ ont été emprun-
tés à Morus par Rabelais. Celui-ci, par contre, a inventé les Alymyrodes qui
font partie de la Dipsodie. Quant à ce dernier nom, il a été forgé, semble-t-il,
en fonction de la future qualité de Pantagruel, dominateur des Altérés >.
Après la conquête de la Dipsodie, maître Alcofribas met fin à son i" livre,
sentant bien que les registres de son cer\'eau étaient quelque peu brouillés par
la purée de septembre. « Vous aurez, continue-t-il,le reste de rh5'stoire à ces
foyres de Francfort prochainement venantes, et là vous voyrez comment
Panurge feut marié et cocqu dez le premier moys de ses nopces. Et comment
Pantagruel passa les monts Caspies, et comment il naviga par la mer Atlhan-
ticque, et deffit les Cannibales et conquesta les isles de Perlas, comment il
espousa la fille du roy de Jnde, dit Prestre Jehan » (texte de 1533).
Ce passage avait beaucoup intrigué les commentateurs. On s'est demandé com-
ment il se faisait que Rabelais, après avoir ainsi annoncé la trame future du Tiers
Livre, ait pu, parla suite, l'oublier à ce point que non seulement il n'en a tenu aucun
compte, mais qu'il s'est même abstenu d'y faire la plus légère allusion aussi bien dans
ce livre que dans lesautres. L'explication de cette apparente anomalie est cependant
bien simple +. L'auteur n'a pas apportéà son plan définitif un changement aussi pro-
fondqu'on pourrait lesupposer. Certes, nous ne voyons pas Panurge convoler, mais
nous ne perdons pas de vue un seul instant la question de son mariage, puisque le
Tiers Livre tout entier a pour but de le préparer et que le IV' tend pareille-
ment à découvrir le secret de ses destinées conjugales. Rien ne nous dit que
1. Les Navig-ations de Pantagruel, Paris, 1905, in-80, p. 9 et suiv.
2. Morus parle des Achoriens.
3. Chap. II, origine du nom de Pantagruel : « Et voyant en esperit de prophétie qu'il seroit
quelque jour dominateur des altérez ». Nous avons fait dans Z^5 Navig. de Pant., p. 21, un rap-
prochement avec le mot Scythic, région voisine de celle où doit se placer l'Utopie, considérée plai-
samment comme le pays de la soif (sitis).
4. Les Navigations de Pant., p. 25 et suiv.
XXXVIII INTRODUCTION
Rabelais — et telle notation du V^ livre manuscrit de notre Bibliothèque natio-
nale peut autoriser à le croire — , s'il avait pu achever son roman, ne nous eût
pas fait assister aux noces de Panurge. Il s'est contenté de retarder l'événement,
sans renoncer à y recourir. Quant aux voyages de Pantagruel, l'élément le plus
caractéristique de la trame annoncée, il se trouve que, contrairement à ce qu'on
a pu penser longtemps, l'auteur a fait accomplir à son héros à peu près les
mêmes navigations que celles dont la fin du IP livre esquisse le programme.
Que signifient donc cette traversée de la mer Atlantique, cette défaite des
Cannibales, cette conquête des îles de Perlas et enfin ce voyage au pays du
fameux Prêtre-Jean ? Cette navigation a un sens, elle correspond à quelque
chose de réel, à une idée qui hantait alors au plus haut degré les contempo-
rains de notre conteur : c'est tout simplemenUeyoyage d'Amérique d'abord et
de l'Inde ensuite. Pantagruel devait traverser l'Atlantique et aborder aux îles
des Cannibales, puis à celles des Perles. Les unes et les autres sont faciles à iden-
tifier, puisqu'elles figurent sur tous les portulans et cartes du temps. Les îles
des Cannibales et des Perles désignent, dans la nomenclature contemporaine de
Rabelais, les petites Antilles méridionales d'aujourd'hui. Les globes de Schoener,
par exemple, les placent dans les mêmes parages, vers les îles Sous-le-Vent, au
nord du Venezuela actuel, en réalité dans la région où tant de navigateurs, à
commencer par Colomb, Hojeda de la Çosa et Vespucci, dont les voyages ont
fourni les éléments géographiques de l'Utopie, avaient cherché et cherchaient
encore le fameux passage vers l'Inde et le Cathay. Sûrement, Rabelais avait l'in-
tention de conduire son héros par ce passage pour le diriger ensuite vers le
pays du Prêtre-Jean, que l'on identifiait alors généralement avec la Chine
actuelle ou la Mandchourie, autrement dit avec l'Indie supérieure. Ce qui enlève
toute espèce de doute à cette identification, c'est le fait que Rabelais dit lui-
même que Pantagruel « espouse la fille du roy de Inde, dit Prestre-Jehan ».
Il concevait la suite de l'histoire de son jeune prince comme devant embrasser
une série de navigations et d'explorations dirigées vers les Indes Occidentales
ou Nouveau-Monde, du côté de l'isthme de Panama, c'est-à-dire vers les régions
qui excitaient davantage la curiosité, au moment où notre auteur commençait
à écrire, puis vers les Indes Orientales. Il lui aurait fait ainsi accomplir le tour
du monde, puisque la conquête delà Dipsodie et le voyage d'Utopie l'avaient
déjà amené, par l'autre voie maritime, c'est-à-dire par le cap de Bonne-Espé-
rance, dans la même partie du continent asiatique.
Si surprenant qu'une telle assertion puisse paraître, les voyages annoncés
n'ont jamais été perdus de vue par Rabelais. Il a fait exécuter par Pantagruel,
dès la fin du Tiers Livre et pendant tout lereste du rcman (IV'" et V'' livres).
KEALITliS GEOGRAPHIQUES XXXIX
une navigation qui a eu le même pays comme but et qui comportait un itiné-
raire sensiblement analogue. Seulement, comme il avait appris, dansTintervalle,
que le passage vers les Indes orientales ne pouvait plus être cherché dans les
parages où l'on espérait encore le découvrir vers 1532, et, comme, d'autre part,
entre 1532 et 1546, — date de l'apparition du IIP livre — des événements
maritimes s'étaient produits qui avaient apporté à la France et à ses marins de
nouvelles ambitions, l'auteur de Pantagruel tint compte de ce double faitj et
porta plus au nord l'itinéraire suivi par son héros. Il le fit voguer vers les
régions découvertes depuis 1534 — donc postérieurement à l'apparition du
II' livre — par Jacques Cartier, et ensuite vers le passage du nord-ouest, cher-
ché jusqu'en notre siècle. La nouvelle route était ainsi parallèle à la première.
La conception primitive ne tut donc modifiée qu'assez légèrement, et pour des
causes que nous apercevons très bien. Il ne faut attribuer d'aucune façon la
déclaration finale du IP livre à une fantaisie passagère sans rapport avec le reste
de l'œuvre. Ici, comme en tant d'autres endroits, le roman rabelaisien porte
le reflet des préoccupations contemporaines. D'une manière comme de l'autre,
Pantagruel devait réaliser le périple qui, conçu successivement à travers l'Amé-
rique centrale et par le Nord de l'Amérique, restait le but de nombreux navi-
gateurs, pendant la première partie du xvi^ siècle.
CHAPITRE m
LA PENSÉE SECRÈTE DE RABELAIS
Symboles pythagoriques. Les allusions aux deux Testaments.
Critique rationaliste des miracles. Le Lucien moderne. Son athéisme
dénoncé. Les révélations du « Cymbalum Mundi ».
Une question d'un haut intérêt se pose ici devant nous, que nous allons ten-
ter de résoudre. Quel fut le but véritable de Rabelais en publiant son premier
ouvrage ? Voulait-il simplement conter et « apprêtera rire » à ses contemporains?
Poursuivait-il, au contraire, un dessein caché, et plus compliqué ? Tout en
voulant amuser, prétendait-il instruire ? S'il avait des idées à exprimer et même
à défendre, quelles furent au juste ces idées ? A quelles doctrines précises, à
quels courants essentiels de l'époque est-il loisible de les rattacher ? Ce sont là
des problèmes qu'il importe, au seuil de cette édition critique, d'étudier d'une
manière approfondie. Peut-être une telle enquête, plus nouvelle qu'on ne
pourrait l'imaginer, sera-t-elle féconde en surprises.
Nous obéirons, ce faisant, au souhait formellement exprimé par Rabelais lui-
même. « Puis, [vous convient] par curieuse leçon et méditation fréquente,
rompre l'os et sugcer la sustantificque m^ouelle — c'est-à-dire ce que j'entends
par ces symboles Pythagoricques — avecques espoir certain d'estre faictz escors
et preux à ladicte lecture ; car en icelle bien aultre goust trouverez et doctrine
plus absconce, laquelle vous révélera de très haultz sacremens et mystères horri-
ficques, tant en ce que concerne nostre religion que aussi Testât politicq et vie
œconomique '. » Pourquoi ne pas prendre à la lettre la parole du Maître? Sous
couleur de plaisanter, il émet une déclaration dont la portée est singulière et
la sincérité absolue. A côté du prodigieux réahsme qui s'en dégage, il existe
un sens caché dans son œuvre . Rabelais comptait bien que les initiés, c'est-
à-dire les adeptes des doctrines qui lui étaient chères, dispersés un peu partout,
sauraient le découvrir. Il est certain, comme on le verra bientôt, que plus d'un,
I. Prologue de Gargantua.
LOS MHDULLAIRI- XIJ
parmi ses contemporains, ami ou ennemi, réussit à surprendre ce secret.
Seulement, même avant la fin du xvi= siècle, la révélation que certains avaient
eue du sens mystérieux de ses œuvres fut perdue. Une explication toute super-
ficielle prévalut, et l'on peut dire qu'elle a duré jusqu'à notre époque. Cherchons
donc à briser l'os et à en extraire la moelle qui s'y trouve dissimulée . Pour y
parvenir, il sera nécessaire de recourir à des sources d'information qui sont restées
jusqu'à présent méconnues. La pensée profonde de Rabelais ne saurait être
dégagée sans quelque effort. Il faudra d'abord scruter les textes d'aussi près qu'il
sera possible et ensuite tenir grand compte de certains aspects, encore trop ignorés,
de l'histoire intellectuelle de l'époque. Ainsi interrogé, le roman rabelaisien
pourra laisser transparaître la doctrine « absconse » du Maître et le sens véritable
des « symboles » de Pantagruel en matière religieuse, politique et économique.
En général, les biographes et les exégètes ont considéré que la plus grande
audace de Rabelais, dans le domaine des choses philosophiques et religieuses,
s'était manifestée, d'une part, par son culte avoué à l'égard de la Nature (Physis),
et, de l'autre, par ses sympathies, non moins évidentes, à l'égard de la Réforme
commençante. Ces sympathies apparaissent, avec quelques alternatives, pen-
dant la presque totalité de sa carrière, à travers les cinq parties de son roman %
mais plus spécialement entre 1532 et 1542, dans les deux premiers livres. Il
s'agit, comme bien l'on pense, d'une réforme modérée, exclusive de celle de
Calvin_, trop rude et trop absolue. Certes, l'auteur de Gargantua n'a jamais fait
un acte positif d'adhésion au protestantisme ni à ses dogmes essentiels ; mais
les nombreuses allusions qu'il a semées un peu partout touchant les bons prê-
cheurs évangéliques et certaines de leurs doctrines significatives, incitaient les
critiques à supposer que son opposition religieuse et ses satires des croyances ou
pratiques catholiques avaient abouti finalement à ces avances plus ou moins
ouvertes à la religion nouvelle. Tel est, en somme, le fond des développements
consacrés, dans notre introduction du tome I" comme aussi dans tous les ouvrages
récents, à la foi philosophique et religieuse du Chinonais On a noté à satiété les
satires antimonacale et antisorbonique. Personne ne s'est risqué, semble-t-il, à
aller au-delà. Nul ne s'est demandé si Rabelais, en dernière analyse, n'avait pas
cessé d'être chrétien.
Ouvrons maintenant le second livre qui doit off"rir, apparemment, un miroir
fidèle de ses idées, à l'aube de sa production littéraire. Que rencontrons-nous, dès
le seuil du livre ? Une série de déclarations à peine croyables qui émaillent le
prologue. Parlant du succès des Grandes Chroniques gargantuines, l'auteur fait
I. Nous adoptons nettement la thèse de l'authenticité du V^ livre.
PANTAGRUEL. VI
XLII INTROD UCTION
remarquer que les lecteurs de ces contes inestimables les ont crus « tout ainsi que
texte de la Bible ou de Sainct Evangile ». Pour peu qu'on y réfléchisse, on mesu-
rera sans peine toute l'audace d'un parallèle si offensant pour les Livres saints, en
dépit de son apparente allure de plaisanterie. Plus loin, reparaît le même terme
de comparaison, lorsque le succès des mêmes Chroniques nous est affirmé en cette
ligne fameuse : « car il en a esté plus vendu par les imprimeurs en deux moys qu'il
ne sera acheté de Bibles en neuf ans. » Alcofribas, suivant une sorte de crescendo,
vise aussitôt, par une attaque directe, le témoignage même d'un des évangélistes.
Prétendant attester par un argument burlesque son information et sa véracité
propres, il ajoute avec tranquillité : « J'en parle comme Sainct Jehan de l'Apoca-
lypse : Ouod vidinms testamur \ » Qui donc, en matière de satire religieuse, a
jamais dépassé ce degré d'ironie cinglante ? Aucun doute n'est possible, dès
l'abord : ce rire lucianesque cache ici des desseins étranges que personne n'avait
osé concevoir pendant de longs siècles.
Cependant, l'entreprise continue. Dès le premier chapitre, la généalogie de
Pantagruel apparaît comme une parodie de celle du Christ. La ressemblance
est, du reste, si frappante que plus d'un commentateur n'a pu s'empêcher de la
noter. Le mot engendra est l'équivalent du mot geniiit de l'Evangile. Rabelais
s'est chargé lui-même d'attirer l'attention sur ce parallèle, quand il a signalé
les deux généalogies sacrées : « car je voys que tous bons hystoriographes
ainsi ont traicté leurs chronicques, non seulement des Grecz, des Arabes
et Ethniques, mais aussi les auteurs de la Saincte Escripture, comme
Monseigneur Sainct Luc mesmement et Sainct Mathieu » (texte primitif). Au
cours de la généalogie pantagruéline, l'un des épisodes essentiels de la Bible,
celui du Déluge, est l'objet d'une critique qui, pour être présentée avec une bon-
homie souriante, n'en rappelle pas moins une des objections les plus redou-
tables qui aient été faites au récit sacré. Il s'agit de l'ancêtre de Pantagruel qui
vivait au temps du Déluge :
J'entends bien que, lysans ce passaige, vous faictez en vous mesmes un doubte bien raison-
nable, et demandez comment est il possible que ainsi soit, veu que au temps du Déluge tout le
monde périt fors Noë et sept personnes avecques luy dedans l'arche, au nombre desquelz n'est
point mis ledict Hurtaly ? La demande est bien faicte sans doubte et bien apparente ; mais la
response vous contentera. Et parce que n'estoys pas de ce temps là pour vous en dire à mon
plaisir, je vous allegueray l'autorité des Massoretz, interprètes des sainctes lettres hebraïcques,
lesquelz disent que sans point de faultes ledict Hurtaly n'estoit point dedans l'arche, aussi n'y
I. Nous citons ici et plus loin le texte antérieur à 1542. Deux de ces allusions ont disparu
à cette date. On verra, d'ailleurs, plus loin, que les allusions que Rabelais a supprimées ou
atténuées en i<)i2 n'étaient pas celles qui offraient le plus de portée.
LES ALLUSIONS AUX DEUX TESTAMENTS XLIII
eust-il peu entrer, car il estoit trop grand. Mais il estoit dessus l'arche à cheval, jambe desà,
jambe delà, comme sont les petitz enfans sus les chevaulx de bois, et en celle façon saulva
laditte arche de periller ; car il luy bailloit le branle avecques les jambes et du pied la tournoit où
il vouloit, comme on faict du gouvernail d'un navire. Et ceux du dedans luy envoyoient vivres
par une cheminée à suffisance, comme gens bien recongnoissans le bien qu'il leurs faisoit, et
quelquefoys parlementoyent ensemble comme faisoit Icaromenippus à Jupiter, selon le rapport
de Lucian.
Est-ce par hasard que le nom du grand contempteur des choses divines s'est
glissé sous la plume de Rabelais, à la faveur d'une allusion, en cette fin du
premier chapitre? Nous ne le croyons pas. C'est, à n'en pas douter, l'Ancien
Testament qui est ici mis en cause.
Le second chapitre ne modifiera pas, tant s'en faut, nos premières observa-
tions. Rappelons qu'on y rencontre l'épisode de la procession faite avec force
litanies et beaux « preschans », en vue de conjurer la sécheresse. Il sort aussi-
tôt de terre de grosses gouttes d'eau. Mais quelle n'est pas la désillusion du
pauvre peuple, déjà tout réjoui! Car la procession finie, alors que chacun voulait
recueillir de cette rosée et en boire à plein godet, on trouva que ce n'était que
saumure pire et plus salée que n'était l'eau de mer. Imagine-t-on contraste plus
amer, satire plus acérée ? Il faut savoir la place que tiennent ces manifestations
solennelles et unanimes dans la vie religieuse d'alors. Les chroniques du temps
sont remplies de descriptions de ces cérémonies, organisées le plus souvent pour
obtenir du ciel un changement de temps. On a peine à comprendre, lorsqu'on
a lu ces annales, comment Rabelais a pu s'attaquer à une institution si intime-
ment liée à la foi générale. Le sarcasme était si osé qu'on n'a pas voulu croire à sa
réalité. On verra plus loin que cette explication s'impose avec certitude touchant
une autre épisode, beaucoup plus significatif encore.
Quand, au chapitre suivant, Gargantua pleurant sa femme morte se ravise et
dit : « Je ne la resusciteray pas par mes pleurs : elle est bien, elle est en paradis
pour le moins, si mieulx ne est ... », cette dernière remarque n'impHque-t-elle
pas, sous le couvert d'un joyeux devis, une opinion quelque peu téméraire ?
Tout le monde connaît l'admirable lettre, envoyée d'Utopie par Gargantua à
son fils Pantagruel, qui figure au chapitre viii, programme d'éducation morale
et de formation savante d'un accent si grave, d'une éloquence si prenante, joyau
insigne de notre littérature. Qu'on lise avec attention ce morceau, où les vues les
plus élevées sur le sens de la vie, la destinée de l'homme et la succession des géné-
rations s'enchaînent avec tant d'ampleur, on sera surpris de constater qu'il n'y est
pasfaitla plus légèreallusionàlaviefuture. Toute notion de l'immortalité de l'âme
est absente de ce large exposé. Sans doute, « Dieu le créateur et conservateur »
XLIV INTRODUCTION
y a sa place et Jésus-Christ y est nommé ; le péché originel, l'aide et la grâce
divine sont aussi évoqués, mais les déclarations ne portent pas plus loin. Non
seulement aucune pratique religieuse n'est mentionnée, mais, je le répète, l'idée
d'une survie quelconque de l'âme est totalement omise . L'allusion même faite
au « jugement final » paraîtra étrange, pour peu qu'on l'examine ; elle n'im-
plique, en effet, aucune idée de récompenses ni de châtiments éternels :
«... Quand Jesuchrist aura rendu à Dieu le père son royaulme pacificque hors
tout danger et contamination de péché : car alors cesseront toutes générations
et corruptions, et seront les elemens hors de leurs transmutations continues,
veu que la paix tant désirée sera consumée et parfaicte, et que les choses seront
reduictes à leur fin et période ». On ne trouve ici qu'une conception de philo-
sophie scientifique d'ordre général, qui s'applique à l'arrêt de la vie dans l'uni-
vers et ne vise que la fin du monde matériel, parce que, aux yeux de l'auteur, il
n'en existe pas d'autre. Il n'y a qu'à peser les mots, et la conviction que celui-ci
n'adhérait pas au dogme chrétien de la « vie éternelle » s'imposera vite à l'es-
prit. La seule immortalité certaine qu'envisage Rabelais est celle, toute relative
qui découle de la « propagation séminale ». La continuité qu'assure l'enfant est
l'unique moyen possédé par l'homme pour lutter en quelque sorte contre la mort.
« Dont nous est aulcunement instauré ce que nousfeut tolîu par le péché de nos
premiers parens, es quelz fut dict que, parce qu'ilz n'avoient esté obeyssans au com-
mendement de Dieu le créateur, ils mourroient, et par inorl serait rêditicte à néant ceste
tant magnifique plasiiialure en laquelle avoit esté Vhomme créé. » Par là, l'humaine
nature peut « en estât mortel, acquérir espèce d'immortalité ». Il ressort du texte
même que les mots ils mourroient sont pris ici à la lettre et dans un sens absolu.
Au reste, l'insistance continue d'être visible : « Car quand, par le plaisir de luy
[Dieu], qui tout resgit et modère, mon ame laissera ceste habitation humaine,
je ne me repiiteray totalleiiient mourir, ains passer d'un lieu en ault7'e, attendu que
en toy et par toy je demeure en mon image visible en ce monde vivant, voyant et
conversant entre gens de honneur et mes amys comme je souloys. » Il est clair,
par ces termes non équivoques, que ce qui empêchera Gargantua de mourir
totalement, c'est l'unique continuation de son être assurée par son fils. Le mot
im^ employé plus haut n'a d'autre signification que principe dévie, souffle, ainsi
qu'en usaient les Grecs \ Quand le texte dit : « ains passer d'un lieu en aultre »,
il ne fait sûrement pas allusion à l'immortalité telle que l'entend le
dogme chrétien, puisque l'explication amenée par « attendu que » précise for-
mellement que la persistance relative de l'être humain ne peut être réalisée que
I. Il y aurait une étude à faire sur les destinées de ce mot dans Rabelais. Voulté accuse for-
mellement Rabelais (HeinlecasyUalh's, 1538, 1. I, p. 10 vo) de nier toute éternité et toute immor-
talité.
LA DÉLIVRANCE DE PANURGE XLV
par la survivance d'un fils : en lui et par lui. En somme, aucun passage de
la lettre ne suggère l'idée d'une immortalité personnelle véritable. Il suffit de
l'étudier avec soin pour acquérir une certitude à cet égard. Rabelais s'y
révèle comme déiste et rien de plus. D'ailleurs, d'autres constatations de plus
en plus singulières vont suivre.
L'accumulatit)n des coq-à-l'àne qui remplissent trois chapitres (xi-xiii)
paraît constituer une utile diversion, propre à détourner, chez le lecteur
méfiant, tout soupçon de pensées trop sérieuses à travers les pages qui les
entourent.
Nous arrivons au récit tait par Panurge de « la manière comment il échappa
delà main des Turcs ». Quelle étrange parodie de miracle s'y laisse deviner
quand on examine la façon dont Panurge, mis en broche, réussit à sortir de
son brasier !
Ainsi comme ilz me roustissoyem, je me recommandoys à la grâce divine, ayant en memoyre
le bon sainct Laurent, et tousjours esperoys en Dieu qu'il me delivreroit de ce torment, ce que
feut faict bien estrangement ; car, ainsi que me recommandoys bien Je bon cœur à Dieu,
cryant : Seigneur Dieu, ayde moy ! Seigneur Dieu, saulve moy! Seigneur Dieu, oste moi de
ce torment auquel ces traistres chiens me détiennent pour la maintenance de ta loy, le
roustisseur s'endormit par le vouloir divin, ou bien de quelque bon Mercure qui endormit caute-
ment Argus qui avoit cent yeulx...
L'évocation de saint Laurent oriente le lecteur dès le début du récit. On
rencontre ensuite une explication de la délivrance de Panurge qui n'est
pas sans rappeler l'épisode de la délivrance de saint Pierre (^Actes des Apôtres,
XII) et d'autres miracles du même genre '. Il est manifeste que le conteur nous
présente ici ce qu'on pourrait appeler la caricature d'un miracle chrétien. Les
circonstances plaisantes qui précèdent et suivent cette histoire ne doivent pas
tromper sur les intentions réelles du satirique : mais il importe de poursuivre.
Les divers morceaux qu'on vient de passer en revue s'éclaireront encore mieux
par ceux qui restent à étudier. Les uns et les autres forment un ensemble. De
leur rapprochement se dégageront sans peine les données qui nous permettront
d'atteindre le secret de Rabelais.
I. Nous renvoyons, pour la fin du récit, au chapitre xiv de la présente édition. Comme les
chaînes tombent des mains de saint Pierre, ainsi les cordes dont étaient liés les mains et les
pieds de Panurge sont coupées ; d'un côté, les gardes de saint Pierre sont endormis ; de l'autre,
le gardien et « rôtisseur » de Panurge s'endort également. On doit noter que les gardiens de
l'apôtre sont punis de mort et que celui de Panurge périt également, brûlé comme on sait. Il est
permis de songer aussi à la délivrance de Paul et de Silas mis aux ceps, telle qu'elle est racon-
tée dans les Actes, XVI.
XLVI INTRODUCTIOX
Le chapitre xvi : « Des mœurs et conditions de Panurge, » nous offre le récit
d'un tour joué par celui-ci, en la grand'salle du Palais, au cordelier qui disait la
messe de Messieurs. L'aidant à s'habiller, il lui cousit l'aube avec sa robe et sa
chemise. Après Vite missa est, quand le pauvre frater voulut se dévêtir, il
emporta ensemble et habit et chemise, montrant, de l'autel, à tout le monde ce
qu'on devine. La vivacité gauloise de l'histoire, dont on connaît assez la conclu-
sion, empêcha sans doute d'en mesurer le caractère étonnamment hardi. Mais
comment méconnaître, après tout ce que nous venons de dégager des pages voi-
sines, le désir d'associer la bouffonnerie et le sarcasme le plus osé à la célébration
des mystères chrétiens?
Il n'est plus besoin d'insister sur les visites jubilaires de Panurge qui ont été
étudiées plus haut. L'emploi de ce thème aussi bien que de celui de la proces-
sion, au chapitre i*'', peuvent susciter des remarques analogues à celles qui
viennent d'être formulées. La même désinvolture stupéfiante se découvre,
encore accrue, dans le traitement qu'infligea Panurge à la dame parisienne,
lequel « ne fut point à son avantage ». S'est-on rendu compte de l'audace
insigne que supposait cette anecdocte célèbre, depuis le choix qui est fait de la
fête du Corps Dieu ou Fête-Dieu et de la procession qui a lieu ce jour-là,
la plus solennelle de l'année chrétienne, pour servir de théâtre à l'ineffable tour,
jusqu'aux manifestations multiples qui se déroulent dans l'église, dans la cha-
pelle, à la procession, où sont vus, — qu'on songe à ce trait, — « six cent mille
quatorze chiens pissans », à quelques pas du dais qui abrite le saint sacrement ?
La liberté des mœurs, si grande qu'elle ait pu être, en ce temps-là, en matière
de choses saintes, n'allait pas jusqu'à autoriser, à beaucoup près, un pareil
tableau. Cela est si vrai qu'il serait assurément impossible de découvrir, à tra-
vers les contes et satires antérieurs ou contemporains, une farce analogue, une
dérision de cette nature. C'est l'énormité même de l'invention qui a empêché
les censeurs qualifiés, aussi bien que le grand public, d'y découvrir ce que l'au-
teur a su faire passer, à force d'audace et de verve puissante.
Au chapitre xxix, au moment où Pantagruel après avoir adressé à Dieu la
belle prière qui étonne singulièrement au milieu d'un épisode si burlesque,
s'apprête à combattre Loup-Garou, il entend une voix du ciel, disant : Hoc fac
et vinces, c'est-à-dire : Fais ainsi et tu auras la victoire. Or, cette parole qui
précède immédiatement le récit de la lutte grotesque des deux géants est celle
que Constantin entendit, d'après Eusèbe, avant la victoire qui lui livra Rome
et que les historiens ecclésiastiques considèrent tous comme le miracle qui mar-
qua le triomphe définitif du christianisme.
Sans nous arrêter davantage à ces derniers morceaux ni aux indices suffisam-
LA RESURRECTION D EPISTEMON XLVII
ment révélateurs qu'ils renferment, il convient maintenant d'aborder le chapitre
qui va nous livrer les éléments essentiels et décisifs de l'enquête présente. Nous
voulons parler du chapitre xxx : « Comment Epistemon, qui avoit la coupe
testée, feut guéri habillement par Panurge, et des nouvelles des diables et des
damnez, » Nulle part, dans le reste de l'œuvre, la satire ne s'est aventurée
aussi loin que dans ces pages. On sait comment Epistemon, à la fin de la
bataille soutenue par Pantagruel contre les trois cents géants, armés de pierre de
taille, et Loup-Garou leur capitaine, eut la gorge coupée par un éclat de pierre
de Rifflandouille. La défaite gigantale achevée, il manque seul à l'appel, « dont
Pantagruel fut si dolent qu'il se voulut tuer soy mesmes » . Panurge s'offre à le
chercher, avec ses compagnons. Ils le trouvent tout raide mort et sa tête entre
ses bras toute sanglante. Eusthenes s'écrie alors : « Ha, maie mort, nous as tu
toUu le plus parfaict des hommes ? »
A laquelle voix se leva Pantagruel, au plus grand deuil qu'on veit jamais au monde, et dist à
Panurge : « Ha, mon amy, l'auspice... estoit par trop fallace. » Mais Panurge dist : <c Enfans,
ne pleurez goutte. Il est encores tout chault ; je vous le gueriray aussi sain qu'il fut jamais. »
Ce disant, print la teste et la tint sus sa braguette chaudement, affin qu'elle ne print vent.
Eusthenes et Carpalin portèrent le corps au lieu où ilz avoient bancquetté, non par espoir que
jamais guerist, mais afin que Pantagruel le veist.
Toutesfoys Panurge les reconfortoit, disant : « Si je ne le guery, je veulx perdre la teste. . .
laissez ces pleurs et me aydez. » Adoncq nettoya très bien de beau vin blanc le col et puis la
teste et y synapiza de pouldre de aloès, qu'il portoit tousjours en une de ses fasques ; après les
oignit de je ne sais quel oingnement, et les afusta justement, veine contre veine, nerf contre nerf,
spondyle contre spondyle, affin qu'il ne feust tortycoUy, car telles gens il hayssoit de mort. Ce
faict, luy fist à l'entour deux ou trois poins de agueille affin qu'elle ne tumbast de rechief, puis
mist à l'entour ung peu de unguent qu'il appeloit resuscitatif.
Et soubdain Epistemon commença à respirer, puis, à ouvrir les 3-eulx, puis à baisler, puis à
estemuer, puis fist un gros pet de mesuage. Dont dist Panurge : « A ceste heure est il guery
asseurement » et luy bailla à boire un voirre d'un grand villain vin blanc avecques une roustie
sucrée. En ceste faczon feust Epistemon guery habillement, excepté qu'il feut enroué plus de
troys sepmaines et eut une toux seiche, dont il ne peut oncques guérir sinon à force de boire.
Notre conviction absolue est qu'on se trouve ici en présence d'une parodie
des deux miracles les plus considérables du Nouveau Testament, à savoir : la
résurrection de la fille de Jaïre et celle de Lazare. Certains traits sont visible-
ment empruntés au premier de ces miracles ', certains autres au second - .
1. Saint Luc, VIII ; saint Marc, V, et saint Mathieu, IX. Le récit le plus circonstancié est
celui de saint Luc.
2. Saint Jean, XL
XLVIII INTRODUCTION
Avant de les énumérer, notons une première allusion qui peut s'appliquer
à l'histoire du martyre de saint Denis, quand Epistémon nous est représenté
ayant la tête entre ses bras, toute sanglante. Mais suivons Tordre du récit.
Après l'émouvante lamentation d'Eusthènes, la grande douleur de Pantagruel,
qui va jusqu'cà lui inspirer, un moment, l'idée du suicide, et l'affection vibrante
que le prince exprime à l'égard d'Epistémon ont leur pendant, si l'on peut
dire, dans la tendresse de Jésus-Christ à l'égard de Lazare et dans la grande tristesse
qu'il manifeste de sa mort. « Or, Jésus aimait... Lazare... Jésus, lorsqu'il vit
pleurer Marie, et qu'il vit les Juifs qui étaient venus avec elle, pleurer aussi,
frémit en son esprit et se troubla lui-même... Et Jésus pleura. Les Juifs dirent
donc : Voyez comme il l'aimait... Jésus, frémissant de nouveau en lui-même,
vint au sépulcre >-) Quand Panurge dit : « Enfans, ne pleurez goutte ! il est
encores tout chault, je vous le gueriray aussi sain qu'il fut jamais », la concor-
dance n'est-elle pas saisissante ? Jésus-Christ, dans le récit qu'offre saint Luc de la
résurrection de la fille de Jaïre, recommande de même aux assistants de ne
pas pleurer : « Or, tous pleuraient et se lamentaient sur la jeune fille. Mais il
dit : « Ne pleurez pas; la jeune fille n'est pas morte, mais elle dort » Dans
l'évangile de saint Marc, les paroles sont à peu près semblables : « Et étant
entré, il leur dit : a Pourquoi êtes-vous troublés et pleurez-vous ? La
jeune fille n'est pas morte, mais elle dort. » Le parallélisme se déroule d'une
manière frappante avec l'affirmation de Panurge qui suit : Ne pleurez goutte :
il est encores chault, je vous le guérira)^ aussi sain qu'il fut jamais ». N'est-
ce pas là le pendant véritable de « la jeune fille n'est pas morte, mais elle
dort » ? Si le récit qui concerne le frère de Marthe et de Marie ne contient pas
la recommandation de Jésus relative aux pleurs, il offre, par ailleurs, une donnée
équivalente à celle que vient de fournir l'épisode de la fille de Jaïre : « Lazare,
notre ami, dort, mais je vais le réveiller ».
Cependant Eusthènes et Carpalim transportent le corps d'Epistémon, non
dans l'espoir qu'il guérisse jamais, mais afin que Pantagruel le voie. Panurge
les réconforte et affirme qu'il guérira leur ami : « Laissez ces pleurs et aidez-
moi », répète^ t-il. Pareillement, Jésus dit à Marthe : « Ton frère ressuscitera...
Et il dit : Où l'avez-vous mis ? Ils lui dirent : Seigneur, venez et voyez. » Le
dernier mot se trouve employé d'un côté comme de l'autre.
Puis Panurge commence les opérations de la résurrection. Le rôle essentiel
de l'onction est spécifié par trois fois. Pour qu'on ne s'y trompe pas, Rabelais
risque cette précision, pourtant dangereuse au premier chef, qu'il s'agit d'un
onguent appelé resuscitatif . Or, l'onction se retrouve comme élément prin-
cipal dans les récits de la guérison miraculeuse du sourd-muet et surtout de
CRIlICIUi; RATIONALISTE DI-.S MIRACLES XLIX
celle de l'aveugle-né. D'autre part, Rabelais a dû songer, en décrivant cette
opération, à la prétendue résurrection d'un jeune Angevin, que \e Journal d'un
Bourgeois iic Paris raconte sous la date du 19 septembre 1528 :
Il fut pendu et estranglé à la potence, mais par le vouloir de Dieu et de la Vierge Marie
Nostre Dame de Recouvrance des Carmes, à laquelle il s'estoit recomman dé, quand on le pendist,
il fut ressuscité... Puis fut seigné et donné un breuvage, fut oingt et frotté la gorge et le col
d'huilles, et fut un temps sans parler et voir, comme environ au lendemain, mais à la fin il bust
et mangea peu après.
Voici maintenant les deux passages des Évangiles :
Et on lui amena un homme sourd et muet, et on le suppliait de lui imposer les mains. Alors
Jésus, le tirant à part de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles et lui toucha la langue avec sa
salive. Et levant les yeux au ciel, il soupira, et lui dit : Ephphéta; c'est-à-dire : Ouvre-toi. Et
aussitôt ses oreilles furent ouvertes, et le lien de sa langue fut rompu, et il parlait distinctement
(saint Marc, VII). — Jésus, en passant, vit un homme aveugle de naissance... Après avoir dit cela,
il cracha à terre, et fit de la boue avec sa salive ; puis il oignit (linivit) de cette boue les veux de
l'aveugle. Et il lui dit : Va, lave-toi dans la piscine de Siloé. Il y alla donc, se lava et revint
voyant (saint Jean, IX).
Epistémon commence à respirer, à ouvrir les yeux, etc. Panurge constate
qu'il est guéri. L'auteur n'ose dire : ressuscité, voulant éviter d'attirer par
trop l'attention sur le sens caché de l'épisode, et sentant qu'il en a dit assez
pour être compris des initiés. Le choix même du mot guéri, employé ici
inexactement par l'écrivain qui eut à si haut degré le sens du mot propre, nous
apporte encore un nouvel indice. Panurge baille à boire à Epistémon un verre de
vin blanc avec une rôtie sucrée. La concordance s'affirme de la sorte jusqu'au
bout, d'autant mieux que le récit de la résurrection de la fille de Jaïre contient
aussi le même élément : « Et Jésus dit de donner à manger à la jeune fille »
(saint Marc). « Et l'esprit de la jeune fille revint, et elle se leva aussitôt. Et il
ordonna de lui donner à manger » (saint Luc). On vient de voir que le récit
du Bourgeois de Paris présentait le même élément. Terminant son récit, l'au-
teur prend soin de déclarer de nouveau : « En ceste faczon fut Epistémon
guery. » La précaution qu'implique cet euphémisme, employé par deux fois,
n'était pas inutile.
Xous arrivons ainsi, par l'étude de cet épisode, à une conclusion décisive.
Un changement appréciable doit s'ensuivre dans le domaine des études rabe-
laisiennes.
Cette nouvelle compréhension de Pantagruel paraît bien s'imposer à tous
ceux qui prétendent rompre l'os et sucer la « sustantificque » moelle. Un autre
Rabelais, qui ne croit guère au miracle évangélique et par là-même au chris-
PANTAGRUEL. VII
L INTRODUCTION
tianisme, se dresse devant nous. Plus d'hésitation possible : l'auteur de ce livre
a adhéré, au début de sa carrière littéraire^ à la foi rationaliste, à ce que les
modernes appellent la pensée indépendante.
Ressuscité, Epistémon commence à parler, disant qu'il avait vu les diables,
parlé à Lucifer familièrement et fait grand'chère en enfer et par les Champs-
Elysées. Il assurait devant tous que les diables étaient bons compagnons. Au
regard des damnés, il dit qu'il était bien marri de ce que Panurge l'avait si tôt
révoqué en vie.
Car je prenois, dibt-il, un singulier passetcmps à les voir. — Comment ? dist Pantagruel.
— L'on ne les traicte (dist Epistémon) si mal que vous penseriez ; mais leur estât est changé en
estrange façon, car je vais Alexandre-le-Grand qui rapetassoit de vieilles chausses et ainsi gai-
gnoit sa pauvre vie.
Suit i'énumération célèbre des renversements de situations qu'Epistémon a
constatés aux Enfers. Après les faits qui ont été précisés plus haut, ce développe-
ment, tant de fois cité, prend un sens inattendu. Le regret manifesté par le
ressuscité offre une portée qu'on ne saurait méconnaître. L'homme qui avait
osé concevoir la critique des miracles que Ton vient d'exposer continue d'appli-
quer le même scepticisme caustique au dogme de l'enfer et des tourments éter-
nels. Sa liste des changements élyséens comprend d'abord trente princes et
héros de l'antiquité classique, puis les chevaliers de la Table-Ronde, puis encore
une quinzaine de rois et princes grecs et latins. Après quoi l'auteur énumère
pêle-mêle une trentaine de personnages appartenant aux temps antiques, au
moyen âge et même, pour deux ou trois, à une époque plus récente :
monarques, papes, héros de chansons de geste et de romans. Il termine par
les noms d'une dizaine de femmes, dont la moins lointaine est Cléopâtre. On
n'a pas remarqué, croyons-nous, que cette longue liste révèle, à l'égard de la
papauté, une intention exceptionnellement agressive. En effet, les seuls person-
nages historiques empruntés à une époque proche de celle de Rabelais ou aux
derniers siècle du moyen âge, sont des papes : Jules II, Boniface VIII, Nicolas III,
puis Alexandre, Sixte, Calixte et Urbain, plus vaguement désignés. Il s'agit évi-
demment d'Alexandre VI '. Le pape Jules II est de nouveau évoqué à part, en
un épisode particulier, et dans quelle posture grotesque ! Aucun prince moderne
ne figure parmi tous les personnages ainsi ridiculisés. Les seuls contemporains
mis en cause sont des souverains pontifes. Le Maire, qui a traité les papes de la
I. Le pape Sixte, « gresseur de vérole », est apparemment Sixte IV, Calixte, « barbier de mau-
joinct », Calixte III ; en ce qui touche Urbain, « croquelardon », on peut hésiter entre Urbain V
et Urbain VI, qui appartient à la série romaine du grand Schisme.
Li;Mur.H m: lucii-:x u
manière que l'on sait, joue, dans cette page, le rôle que légitimaient les écrits
qu'il avait dirigés contre le Saint-Siège et contre son action politique et finan-
cière. Sous l'apparente confusion, f;iite par Rabelais, des souverains et des papes,
la satire n'atteint en réalité que ces derniers, puisque tous les autres appartiennent
à l'antiquité ou au folk-lore '. Si l'on peut observer que dans ce second épisode du
chapitre xxx, le dogme n'est pas directement mis en cause, ainsi que dans le
premier, il n'en est pas moins vrai que l'attaque dont l'Eglise et la Papauté
sont l'objet, y apparaît comme voulue et violente entre toutes. L'épisode des
Décrétales, au IV^ livre, certes, ne l'est pas moins, mais il vise surtout un abus
célèbre, souvent combattu, de l'institution papale. Or, cet abus était, on le sait,
tout spécialement désagréable à la royauté française. Les Décrétales servent
d'un bout à l'autre de prétexte à la satire ; elles la justifient pour ainsi dire,
même dans ses parties les plus mordantes. Ici, par contre, c'est l'institution
elle-même qui se trouve bafouée. Ajoutons encore que l'idée de ce renversement
des destinées, dont le Chinonais a su tirer un parti si imprévu, lui a été four-
nie par Lucien dans le dialogue intitulé Menippus seu Necyomantia.
On arrêtera, avec ce chapitre, d'ailleurs voisin de la fin, l'enquête relative au
premier ouvrage littéraire et personnel de Rabelais ^. Nous connaissons mainte-
nant le dessein secret de celui qui a créé, suivant une expression célèbre, les lettres
françaises. Nous savons pourquoi il a composé et publié son roman. Ce n'est
plus un adepte plus ou moins timide, un partisan, malgré diverses réserves,
de la Réforme : on découvre en lui un émule de Lucien et de Lucrèce, qui est
allé plus loin que tous les écrivains contemporains dans la voie de l'opposition
philosophique et religieuse.
Ce n'est pas ici le lieu d'étendre cet ordre de recherches aux livres qui virent
le jour après Pantagruel. Il suffira de dire qu'aucun d'entre eux ne recèle un
aussi grand nombre d'allusions antireligieuses voilées, ni surtout d'aussi
graves. Gargantua, qui suivit Pantagruel deux ans plus tard, offre, toutefois,
dès le début, un symbole d'une portée exceptionnelle, encore que plus difficile
peut-être à reconnaître. Il s'agit de l'étrange venue au monde de Gargantua
(chap. vi). Cette naissance, qui s'accomplit par l'oreille gauche de Gargamelle
suscite, de la part de l'auteur, les réflexions suivantes :
1. Le seul personnage authentique du moyen âge qui soit cité est Godefroy de Bouillon, qui,
dans l'espèce, — aussi bien que don Pietro de Castille, évoqué ailleurs — fait figure légendaire,
et qui appartient d'abord, en réalité, à l'histoire religieuse.
2. Nous avons laissé de côté certaines allusions ou plaisanteries d'allure agressive, sous le
rapport religieux et ecclésiastique, parce que nous les considérions comme secondaires et n'excé-
dant pas le degré de raillerie que les moeurs d'alors pouvaient autoriser (Allusions à Enoch et à
Elle, à David, à sainte Marguerite, saint Pansart : heati lourdes, sitio, lama ha-abtbani, etc.).
LU IXTRODUCTION
Je me double que ne croyez cisseurement ceste estrange nativité. Si ne le croyez, je ne m'en
soucie, mais un homme de bien, un homme de bon sens, croit toujours ce qu'on luy dict et qu'il
trouve par escript. Ne dict pas Salomon, (Proverbiorum 14), : « Innocens crédit omni verbe
etc. », et Sainct Paul, prime Corinthio, 13 : « Charitas omnia crédit » ? Pourquoyne lecroyriez
vous ? Pour ce (dictez vous) qu'il n'y a nulle apparence. Je vous dictz que pour ceste cause
vous le debvez croyre en foy parfaicte. Car les Sorbonistes disent que foy est argument des
choses de nulle apparence. Est-ce contre la Saincte Escripture? De ma part, je ne trouve rien
escript es Bibles qui soyt contre cela. Mais, si le vouloir de Dieu teleust esté, diriez vous qu'il ne
l'eust peu fayre? Ha, pour grâce, ne emburelucocquez jamais vos espritz de ces vaines pensées,
car je vous diz que à Dieu rien n'est impossible, et, s'il vouloit, les femmes auroyent doresnavant
ainsi leurs enfans par l'aureille.
Bacchus ne feut il pas engendré par la cuisse de Jupiter ?. . . Minerve ne nasquit elle pas du
cerveau par l'aureille de Jupiter?... '
Maintenant que les convictions profondes de Rabelais nous sont devenues
familières, il n'est plus possible de méconnaître le but qu'il poursuivait en évo-
quant ces naissances extraordinaires et en insistant sur l'action toute-puissante
de la volonté divine, comme aussi sur les préceptes de l'Ancien et du Nouveau
Testament touchant la foi. A n'en pas douter, ce développement, qui contraste
si fort avec le réalisme général du livre, s'applique au dogme chrétien de la
naissance du Christ. Fort à propos, les enfantements étranges et contre nature,
narrés par Pline, viennent détourner le lecteur de toute conjecture dange-
reuse. Déjà, quelques lignes plus haut, l'adroite pointe dirigée contre la Sor-
bonne avait contribué à égarer les soupçons. La précaution n'était point mau-
vaise puisqu'elle a suffi à préserver l'écrivain de l'accusation redoutable de
sacrilège, qui eût pu lui coûter la vie, et que cette manière d'immunité a duré
jusqu'à nos jours. On peut affirmer, avec une vérité que n'implique pas tou-
jours cette expression, qu'il a joué avec le feu ^
Il reste à élucider encore — et ce ne sera pas la partie la moins délicate de
notre tâche — comment Rabelais a pu introduire des éléments d'une signifi-
cation si redoutable dans son œuvre, dont ils sont en partie la raison d'être, sans
encourir des poursuites criminelles, en d'autres termes, sans risquer de gravir
le bûcher où plusieurs de ses émules sont montés pour avoir osé beaucoup
moins.
L' « éclat de rire énorme « qui jaillit de son roman nous fournit la première
explication, la plus naturelle aussi. C'est ce rire, magnifié au seuil de Gargantua,
qui fut son sauveur, ainsi qu'il l'avait espéré par avance. Ses contemporains,
1. Edition originale de Gargantua, non datée.
2. On devrait encore citer nombre d'autres faits, par exemple, l'absence de l'église dans la des-
cription de Thélème (V. notre tome ler, p. xxv).
LL: Di:SIK 13H PROPAGAN'Di: il II
attentifs, avant toute chose, aux soupçons d'hérésie, et gagnes par ce flux inin-
terrompu de plaisanteries joyeuses, n'ont pas songé — sauf exception, comme
on le verra — à rompre l'os. L'érudition moderne ne les a-t-elle pas, au reste,
imités sur ce point? Cela est si vrai que lorsque Rabelais, assagi, devenu prudent
et tenant compte des obligations qu'une situation quasi officielle lui imposait,
se décida à expurger son œuvre, en 1542, il lit disparaître ou atténua un
certain nombre de passages fleurant l'hérésie protestante ou attaquant par trop
rudement la Sorbonne. Par contre, il ne modifia en rien les épisodes si carac-
téristiques que nous venons d'analyser. Leur mystère les préserva. Il ne pou-
vait avouer, un seul moment, ses secrètes intentions. Le plus faible change-
ment eût constitué un aveu qui aurait pu le trahir. Il maintint avec une tran-
quillité confiante et imperturbable ces allusions prométhéennes et n'y toucha
jamais. Nul satirique, pas même Voltaire, n'a atteint, semble-t-il, un pareil
degré d'habileté et de calcul dans l'art de doser les négations les plus hardies.
Un mot de plus, et le sens véritable se laissait surprendre. Quelle puissance
d'ironie latente et contenue ! Cet aspect inconnu du génie de l'écrivain réserve
encore aux studieux de l'œuvre rabelaisienne, en dehors même des idées mises
en cause et de leur portée historique, de multiples étonnements.
Pourtant, si la masse des lecteurs de 1532 et des années suivantes ne put
soupçonner une entreprise d'une si périlleuse témérité, est-il admissible que
personne n'ait alors deviné quelque chose des intentions de l'auteur, surtout
en présence des indices qui, çà et là, ne manquaient pas ? Et puis, s'il a risqué
ces morceaux symboliques, Rabelais devait bien espérer qu'ils seraient compris
de quelques-uns. On ne saurait admettre qu'il ne les ait écrits que pour sa
seule satisfaction. Ne s'adressait-il pas en réalité aux esprits indépendants qui
étaient susceptibles de le deviner, sans le trahir : au groupe des initiés qui devaient
reconnaître leurs propres conceptions à travers les siennes ? Son but certain
était de les atteindre, de les maintenir dans leur foi et aussi de faire de nou-
veaux adeptes parmi les lecteurs que des réflexions préalables auraient inclinés
déjà vers le credo rationaliste. La conception même de son dessein laisse sup-
poser, chez lui, un vif désir de propagande. S'il a composé Pantagruel, c'est
qu'il prétendait atteindre, par cette œuvre, tous ceux qui à travers le monde
rêvaient d'une émancipation religieuse totale. Le simple fait de la publication de
ce livre atteste que les esprits gagnés à ces idées de liberté étaient, vers 1532,
plus nombreux qu'on n'aurait pu le croire. Il prouve que les doctrines que
Pomponazzi et l'école de Padoue avaient contribué à répandre à travers l'Italie
s'étaient introduites également en France. A tous égards, l'apparition de Panta-
gruel représente donc, dans l'histoire intellectuelle de notre pays, une date de
LIV INTRODUCTION
haute importance ; elle marque le commencement d'une ère nouvelle. Après
un silence de douze siècles, la pensée antique suscite un nouveau Lucien sur
le vieux sol gaulois; elle sort des cénacles proprement philosophiques pour
pénétrer, grâce à un chef-d'œuvre littéraire, dans des milieux plus variés. Sans
doute, elle se présente munie d'un masque, mais ses amis, connus ou inconnus,
et quelques-uns de ses adversaires ne pouvaient manquer de reconnaître
d'instinct, si j'ose dire, le son de sa voix.
C'est ce qui arriva. Interrogeons tout d'abord les adversaires. Il ne faut pas
oublier, en effet, que le second livre fut censuré par la Faculté de théologie,
moins d'un an après sa publication, vers octobre 1533. La perte du registre
des délibérations de la Faculté ne nous permet plus aujourd'hui de retrouver
les motifs de cette décision. Calvin qui, seul, nous l'a fait connaître au cours
d'une lettre de sa jeunesse, cite Pantagruel en même temps que plusieurs autres
livres qu'il qualifie d'obscènes. Mais il est fort possible, et même tout à fait
vraisemblable, que les censeurs aient vu plus loin, spécialement au point de
vue de l'hérésie pure, sans comprendre toutefois le sens des diverses satires
allégoriques expliquées plus haut. L'avantage du « lucianisme », c'est d'être
par essence insaisissable, ou du moins fort difficile à dépister. Certes, les allu-
sions relatives aux choses de la Réforme ou les saillies irrévérencieuses à
l'égard des Sorbonistes devaient attirer, de prime abord, l'attention des théolo-
giens, mais comment tenter de discuter sérieusement et gravement tant de plai-
santeries bouffonnes? Quoique peu sensibles au ridicule, les censeurs com-
prirent qu'il valait mieux renoncer à scruter cette ironie, trop subtile pour leur
entendement et pour leurs besicles. En tablant sur leur méfiance limitée et mou-
tonnière, l'auteur avait vu juste.
Cependant, dans les années qui suivirent, plusieurs théologiens et publicistes,
cathoUques et protestants, s'aperçurent de l'inquiétante audace du Chinonais à
regard des choses sacrées, et la dénoncèrent. Des accusations violentes de
lucianisme et d'épicuréisme se succédèrent contre l'auteur de Pantagruel. Elles
furent alors assez nombreuses et assez caractérisées pour que nous ayons le
droit d'en conclure que, pendant une partie du xvi^' siècle, les intentions redou-
tables de sa satire avaient été aperçues par certains de ses contemporains, en
dehors, bien entendu, du groupe des " libertins » à qui le livre s'adressait en
première ligne '. Chose curieuse, les réformés s'entendirent sur ce point avec les
catholiques. Pour commencer par Calvin, chacun connaît sa première appré-
ciation, déjà si hostile, formulée en 1533. Par la suite, il ne cessera de dénoncer
Rabelais, qui le considère, de son côte, comme un adversaire implacable. Dans
I. Xous employons ce mot dans le sens qui prévalait au xvi^ siècle.
CALVIN" COXTKi: RABHLAIS LV
VExcuse aux Nicodémites (i)4^), Calvin vise nettement notre écrivain en toute
une série Je passages. Citons seulement celui-ci, où il l'attaque, avec d'autres,
sous le nom qui lui fut couramment donné au xvi' siècle : « Quant aux
Lucianiques ou Epicuriens, c'est à dire tous contempteurs de Dieu, qui font
semblant d'adhérer à la paroUe, et dedans leurs cueurs s'en moquent, et ne
l'estiment non plus qu'une fable, je n'en ay pas voulu ici parler. Car ce seroit
bien temps perdu, de les vouloir gaigner par admonition '. » Par le traité des
Scandales (1550), il renouvelle cette attaque, d'abord en un passage consacré
aux Lucianiques et Epicuriens en général, et ensuite dans ces lignes célèbres :
Chacun sait qu'Agrippa, Villeneuve, Dolet et leurs semblables, ont toujours orgueilleusement
contemné l'Evangile : en la fin ils sont tombés en telle rage, que non seulement ils ont desgorgé
leurs blasphèmes exécrables contre Jésus Christ et sa doctrine, mais ont estimé quant à leurs
âmes, qu'ils ne differoient en rien des chiens et des pourceaux. Les autres comme Rabelais,
Desgovea, Deperius et beaucoup d'autres que je ne nomme pas pour le présent, après avoir
gousté l'Evangile, ont esté frappez d'un mesme aveuglement. Comment cela est-il advenu, si
non que desja ils avoyent par leur outrecuidance diabolique profane ce ^age sainct et sacré de la vie
éternelle} ^... Les chiens dont je parle, pour avoir plus de liberté à desgorger leurs blasphèmes
sans reprehension/o«/ des plai sans : ainsi voltigent par des banquets et compagnies joyeuses, et
là en causant à plaisir, ils renversent, en tant qu'en eux est, toute crainte de Dieu : vrav est,
quils s'insinuent par petits brocards et farcerics sans faire semblant de tascher sinon à donner passe-
tevips à ceux qui les escoutent : neantmoinsleur fin est d'abolir toute révérence de Dieu. Car après
avoir bien tourné à l'entour du pot, ils ne feront point difficulté de dire que toutes religions ont
esté forgées au cerveau des hommes : que nous tenons qu'il est quelque Dieu, pource qu'il nous
plaist de le croire ainsi : que l'espérance de la vie éternelle est pour amuser les idiots : que tout
ce qu'on dit d'enfer, est pour espouvanter les petis enfans. Ces propos sont propres à séduire
ou amieller beaucoup de gens : mais c'est quand desja ils sont chatouilleux d'eux mesmes. Car
nous en voyons plusieurs qui appctent si fort de rejetter tout sentiment de Dieu qu'à grand
peine auront ils ouy quelque son confus de vaines paroles, qu'ils s'aliéneront pleinement de la
vérité...
Diverses autres allusions se retrouvent à travers les Sermons, spécialement
dans le 3^ sermon sur le chapitre xiii du Deutéronome (1555), où l'on rencontre
toute une page dont le sens n'est pas douteux :
Toutesfois revenons au propos. \'oila un Jiomme qui par une sotte dévotion aura voulu per-
vertir la vérité, et la tourner en mensonge : celuy la doit mourir. Or voici un rustre qui aura des
brocards vilains contre TEscriture saincte : comme ce diable qui s'est nommé Pantagruel, et toutes ces
ordures et vilenies : tous ceux la ne prétendent point de mettre quelque religion nouvelle, pour
dire, qu'ils soyent abusez en leurs folles phantasies : mais ce sont des chiens enragez qui des-
1. Corpus Reformatorum , Calvini Opéra, t. VI, col. 602. Ces textes ont été commodément
groupés par M. Thuasne, Etudes sur Rabelais, Paris, 1904, p. 400 et 447. Nous y renvoyons.
2. C'est-à-dire l'Evangile.
LVI INTRODUCTION
gorgcnt leurs ordures à l'encontre de la majesté de Dieu, et ont voulu pervertir toute religion :
faut-il que ceux la soyent espargnez ? Mais quoy ? Ils ont les cardinaux pour leurs suppôts, ils
sont favorisés d'eux, et les supportent : et mesmes on verra les noms de messieurs les cardinaux
blasonnez en ces beaux livres, qui sont pour se moquer autant de Dieu que de Mahomet... »
Nul n'ignore de quelle encre maître François a répondu au Réformateur
genevois, au chapitre xxxii du livre IV de Pantagruel. L'intérêt de ces textes est
de nous montrer que Calvin avait rompu, à sa manière, Tos médullaire de son
grand adversaire. Notons encore que l'auteur de l'Institution chrétienne signale
que Rabelais avait un moment goûté l'Evangile, c'est-à-dire la doctrine évangé-
lique des premiers réformés, mais apparemment avant l'apparition de Pantagruel.
Un autre protestant notoire, Robert Estienne, dans la préface qui précède
l'évangile de saint Matthieu publié par lui en 1553, reprochait aux théologiens
de Paris de n'avoir pas fait brûler l'athée François Rabelais, cet impie, cet
insulteur, avec Gargantua et Pantagruel^ ses ouvrages maudits et blasphé-
matoires ^. Henri Estienne, à son tour, dénonce, en 1566, le nouveau Lucien
au cours de son Apologie pour Hérodote :
Q.ui est donc celuv qui ne sçet que nostre siècle a faict revivre un Lucian en un François
Rabelais, en matière d'escrits brocardans toute sorte de religion ? Qui ne sçait quel contempteur
et mocqueur de Dieu a esté Bonaventure des Périers, et quels témoignages il en a rendus par ses
livres ? Sçavons nous pas que le but de ceux ci et de leurs compagnons a esté, en faisant semblant
de ne tendre qu'à chasser la melancholie des esprits et leur donner du passetemps, et en s'in-
sinuant par plusieurs risées et brocards qu'ils jettent contre l'ignorance de nos prédécesseurs...
c'est à dire donner des coups de bec à la vraye religion chrestienne ? Car quand on aura bien
espluché tous leurs discours, ne trouvera on pas que leur intention est d'apprendre aux lecteurs
de leurs livres à devenir aussi gens de bien qu'eux ? c'est à dire de ne croire en Dieu et de sa
Providence non plus qu'en a creu ce meschant Lucrèce ? de leur apprendre que tout ce qu'on
croit, on le croit a crédit ? que tout ce que nous lisons de la vie éternelle, n'est escrit que pour
amuser et repaistre d'une vaine espérance les pauvres idiots ? que toutes les menaces qui nous
sont faictes de l'enfer et du dernier jugement de Dieu, ne sont non plus que les menaces qu'on
faict aux petis enfans du loup garou ? et pour conclusion, que toutes religions ont esté forgées es
cerveaux des hommes ? Or Dieu sçait si tels maistres ont faute d'escholiers prestans l'oreille à
telle leçon... Je di que les livres de ces deux que nous avons nommez et de leurs compagnons,
sont autant de filets tendus pour prendre ceux qui ne sont bien armez de la crainte de Dieu ; et
que ces filets sont d'autant plus malaisoz à voir qu'ils sont mieux couvcrs de propos plaisans et
chatouillans les oreilles.
Sébastien Castellion lui-même, si tolérant, se croira obligé pour défendre
1. Thuasnc, op. cit., p. 400.
2. Edit. Ristelhuber, Paris, 1879, ^°' ^- ^j P- 1S9.
UN'Ii AMITIi: BRISHi: LVII
Servet, de dire qu'il ne faut pas le confondre avec Rabelais, ni avec Dolet, ni
avec Villeneuve, qui n'ont ni Dieu ni Christ. On connaît assez les sentiments
de Th. de Bèze.
Dans le camp adverse, les témoignages relatifs aux sentiments antichrétiens
de Rabelais sont, comme on peut l'imaginer, encore plus nombreux. Un
poète tel que Voulté, qui avait commencé par admirer Pantagruel et Gar-
gantua, dirigea peu après, dès 1538, de virulentes attaques contre ces livres et
leur auteur. Une des raisons qui contribuèrent à la rupture des deux écrivains,
causée, d'ailleurs, par des motifs exclusivement religieux, fut ce fait qu'aussi
souvent que Voulté parlait du Christ dans ses vers, Rabelais se plaisait à le
railler, en niant la latinité du nom divin et, par surcroît, la rédemption. Le
poète espéra, quelque temps, ramener le romancier à d'autres sentiments, le
priant, en des termes empreints d'une affectueuse tristesse, de revenir au Christ;
autrement il prévoit la chute imminente et irréparable de celui qui naguère
était encore son ami. Puis, les anciens liens se brisèrent et l'amitié fit place à
la haine. Trois pièces publiées par le poète latin dans ses Hendecasyllabes, et
intitulées : Sur un sectateur irréligieux de Lucien et : Sur un singe de Lucien^, cons-
tituent des réquisitoires terribles. Le poète y représente son adversaire comme
taxant de « stupide crédulité » l'ensemble de la foi chrétienne. Rarement, l'im-
piété et l'athéisme de Rabelais ont été dénoncés avec une énergie plus âpre.
A eux seuls, ces deux morceaux suffiraient à prouver la vérité de nos déduc-
tions. Il y faudrait joindre les vers, non moins violents, de Chesneau.
En 1543, Guillaume Postel, dans son ouvrage : Alcorani seu legis Maho-
meti et evangelistarum concordiœ Liber (Pa.vis, Gromorsus, in- 12), au cours d'une
page fort curieuse sur les négations dont le christianisme était alors l'objet,
cite au premier rang, comme étant les ouvrages les plus dangereux du temps :
le traité des Trois prophètes de Villanovanus -, le Cyjubalum Mundi, Pantagruel
et les Nouvelles Iles, affirmant que leurs auteurs avaient été autrefois des Cené-
vangélistes notoires, c'est-à-dire des partisans de la première Réforme. On
verra plus loin le rapport inconnu et tout à fait saisissant qui rapproche à bon
droit le Cymbalum et Pantagruel, rendant ces deux œuvres en quelque sorte
solidaires. J. -César Scaliger (1557), avec une violence et une insistance extraor-
dinaires, Scévole de Sainte-Marthe, Etienne Pasquier s'accordent à caractériser
l'auteurde Pantagruel comme unmoderneLucien, unathéecynique. J.-A. deThou
attaque même sa vie : « Totus se vitae solutœ ac gulœ mancipavit \ » Le cha-
1. Vulteius ou Visagier. Éd. de 1538, p. 10, 30 v° et 71 vo. La troisième pièce offre le même
titre que la première, moins le mot irreligiosuvi.
2. Le traité dit aussi des Trois Imposteurs, qu'on n'a jamais retrouvé. Il s'agit de Simon
Villanovanus, de Padoue, qui fut le maître et l'ami d'Etienne Dolet. R. E.R., VIII, p. 573.
5. R. E.R., IV, 1906, p. 33.
PANTAGRUEL. VIII
LVIII INTRODUCTION
noine breton Doremet dénonce « ses bouffonnesques lucianismes et impies épi-
curéismes '. » Enfin, en 1586, un Saint-Julien de Balleure, doyen de Chalon,
place Rabelais au nombre des apôtres de la liberté de conscience, — qu'il
réprouve d'ailleurs, — en le taxant de Lucien français \ L'évêque de Châlon,
Ponthus de Thiard, qui fut membre de la Pléiade, écrit, à son tour ceci : « Un
imitateur français de ce même Lucien, qui ne manquait certes point de science»
connut un grand succès en notre siècle. Très habile à plaisanter les mœurs de
tous les hommes et leurs religions et à en faire un sujet de risée, se raillant
des passions et de toutes choses, il conquit la première place entre tous les
moqueurs. C'est le fameux Rabelez'. »
Certains écrivains, d'allure neutre, qui, sans être hostiles, cherchent à définir
l'ancien cordelier de Fontenay-le-Comte, Joachim du Bellay, Delaporte, l'auteur
des Epithêtes, etc., le dénomment pareillement un nouveau Lucien, le Lucien
français, « celuy qui faint si bien le nez de Lucian )>, ou le moderne Epicure.
Le furieux pamphlet du religieux de Fontevrault, Gabriel de Puy-Herbault
intitulé Theotimiis (1549) '' qui ne tendait à rien moins, dans la pensée de
son auteur et de ses inspirateurs, qu'à faire monter Rabelais sur le bûcher,
insiste, comme bien l'on pense, sur l'action délétère exercée parles ouvrages du
romancier et sur son dessein évident. Il proclame le Chinonais « d'autant plus
méchant, d'autant plus violent qu'il est instruit, et faisant si peu d'état de Dieu
et des choses divines qu'à part l'Impudence et l'Outrage, ces déesses à qui les
Athéniens sacrifiaient sur les autels, il semble ne reconnaître aucun culte. Le
doux Charles de Sainte-Marthe est d'accord avec lui pour dénoncer les blas-
phèmes rabelaisiens.
En 1552, Pierre du Val, dans le Triomphe de FmVéf proclame que le livre de
Rabelais est le plus mauvais, le plus dangereux, le plus condamnable de son
époque et affirme qu'entre tous les ouvrages lascifs, ineptes, faux ou impies,
il se place sans conteste au premier rang >. D'autres classent le Maître parmi
les anabaptistes, considérés comme les plus redoutables adversaires de la religion.
Il est piquant de constater qu'Henri IV, qui prit, par ailleurs, du plaisir à la
lecture de Pantagruel, n'hésitait pas à traiter l'auteur d'athée avéré.
Il résulte de ces textes, de dates assez diverses, que certains contemporains
ont nettement aperçu le péril que faisait courir à la foi chrétienne la diffu-
sion d'une telle œuvre. C'est là, en définitive, un aspect essentiel du roman
rabelaisien que la critique moderne semble avoir totalement négligé et qui,
seul, nous rend compte du véritable but poursuivi par l'écrivain.
1. Voy. notre ouvrage, Les Navigations de Pantao^ruel, p. 60.
2. R. I:.R., X, p. 145.
5. De recta nominum impositione (Lyon, 1603, in-80).
4. Voy. notre étude : Rabelais, les Sainte-Marthe et Venraigé Pnlherhedan'i R. E. R., IV, p. 537.
5. R.E.R.,yUl p. 95.
LA LErrUH DANTOlXi: iu.MHr: lix
Or, la tentative ainsi commencée, des 1532, par le Chinonais, avec une audace
à peine concevable, qu'il n'a plus dépassée ni même atteinte dans les livres
suivants, n'est pas isolée : elle se rattache, de toute évidence, à un mouvement
de la plus haute portée qui a été jusqu'ici, à peine soupçonné par les historiens.
En attendant qu'une prochaine thèse ' nous le fasse connaître dans son
ensemble, nous croyons nécessaire d'en indiquer ici quelques éléments essen-
tiels, d'autant mieux que cette étude nous donnera l'occasion d'expliquer une
production célèbre de la même époque, dont le sens n'avait pu être encore
dégagé et qu'elle nous aidera grandement à déterminer la physionomie véri-
table du grand Rieur. Tant de témoignages divers offrent un sens.
Il existe, sur ce qu'on peut appeler la propagande rationaliste pendant la
première partie du xvi' siècle, un texte du plus vif intérêt, sur lequel
M. Henri Hauser a eu le mérite - d'attirer, assez récemment, l'attention des
savants. C'est une lettre d'Antoine Fumée à Calvin, envoyée de Paris, et qui
doit être datée de 1542 ou 1543. Ce document nous fournit des renseignements
à la fois précis et sûrs sur le développement croissant pris parle groupe des pen-
seurs indépendants^ que Fumée appelle i'/picTTcov, c'est-à-dire non chrétiens et
qui était composé surtout de lettrés et de savants. Ces humanistes, qui ont
passé par la Réforme et se sont ensuite détachés d'elle, en connaissent le fort
et le faible. Ils sont d'autant mieux pourvus d'arguments pour la combattre.
Leur secte est, d'ailleurs, mystérieuse ; leur langue varie suivant le degré de confiance que
leur inspirent leurs interlocuteurs. Ils se montrent, en effet, religieux avec les gens de foi,
savants avec les doctes, bigots avec les bigots, changeant de peau avec facilité, véritables
navo-jovol, ce qui fait qu'ils ne sont pas aisément reconnus par ceux qui ne sont pas sur leurs
gardes. Fumée les a entendus nier d'abord le caractère du Nouveau Testament, puis de l'Ancien,
qu'on alléguait comme preuve du nouveau. L'Ecriture, disent-ils, est l'œuvre « d'un érudit de
beaucoup d'esprit, de sagesse et d'habileté, un homme quasi-divin, une sorte de Platon, nul-
lement un dieu... » Bien des philosophes ont écrit « des choses divines, plus divines même que
l'Ecriture », et pourtant c'étaient des hommes. Et, après tout, sont-elles si vraiment saintes, ces
Ecritures, « toutes pleines de paroles et de chansons impudiques, par exemple dans le Cantique»,
dont ces hardis commentateurs rejettent l'explication symbolique ? Ils interprètent en purs phi-
1. Celle de M. l'Abbé Busson, ancien membre de ma conférence d'histoire littéraire delà
Renaissance, à l'École pratique des Hautes-Études, qui doit être soutenue prochainement. Bien
que je n'aie pas eu encore cette thèse entre les mains, je puis dire, d'après l'exposé que l'auteur
m'a fait de son plan et de ses conclusions générales, que j'en attends d'importants résultats.
L'explication donnée plus haut, au sujet du sens caché de la résurrection d'Epistémon, doit s'ac-
corder avec la sienne.
2. H. Hauser, Etudes sur la Reforme française, p. 56 et suiv. La lettre en question se trouve
dans la. Correspondance de Calvin (éd. du Corpus Reformatorum, t. II, p. 490, et dans Hermin-
jard. Correspondance des Réformateurs dans les pays de langue française, t. VIII, p. 228. V. aussi le
Compte rendu du Congrès des Sociétés savantes de 1896.
LX INTRODUCriOX
lologues le sens du terme Fils de Dieu : celui qui suit en tout la sagesse divine ; comme il est
écrit : ailleurs Montagne de Dieu, c'est à dire montagne fertile. » Ils rajeunissent, pour ruiner la
divinité du Christ, le vieil argument d'Evhémère: « C'est, disent-ils, une invention semblable à
celle des poètes qui divinisent les personnages éminents par leurs vertus. » Essaie-t-on de leur
opposer la perfection de la vie du Christ? Ils nient ses actes ; et, pour ses paroles, elles sont d'un
docteur qui n'a pas fait de trop bonnes études ; la conception en est vulgaire, le tour en manque
d'élégance ; bref, Jésus n'était pas humaniste.
Jamais attaque plus redoutable, plus froidement réfléchie, plus radicale n'avait été avec plus
d'ensemble dirigée contre le christianisme. C'est la religion tout entière avec ses dogmes fon-
damentaux, dans son principe, dans ses preuves historiques, dans ses preuves morales que ces
nouveaux libertins s'acharnent à renverser ; et leur critique annonce déjà les travaux des exégètes
et les plaisanteries des impies, toutes les objections de la science, celles de la raison, celles du
bon sens, celles du sens commun, celles de la sottise, si bien que Richard Simon et Bayle,
Voltaire, Strauss et Renan, tout comme M. Homais, ont également des ancêtres parmi ces
interlocuteurs d'Antoine Fumée '.
Fumée affirme que le nombre de ces adeptes ne cesse de s'accroître et qu'il
s'agit d'une contagion quasi publique. Il nous présente des délicats, des épicu-
riens gros mangeurs et grands buveurs, avides de toutes les jouissances. Per-
suadés que tout finit avec la mort, ils cherchent à oublier leurs maladies, en se
vautrant dans les voluptés. Ces hommes vont affirmant un peu partout que
notre religion ne consiste qu'en paroles, que personne ne l'a jamais observée
ni n'a pu y conformer sa vie ; ayant toujours à la bouche ces trois mots : vivre,
boire et se réjouir ; en un mot faisant figure non de oi'ho'yzozi atXi çiAi^wc. Par
exemple, s'ils ont à parler de Moïse, ils ne cachent pas qu'ils le considèrent
comme un chef et conducteur militaire très prudent, qui était censé s'entretenir
avec Dieu, tel queNuma avec son Egérie. Ils insinuent aux novices et naïfs que
Dieu, l'être bon par excellence, n'a pu créer l'homme pour le livrer ensuite à
un supplice éternel. Une pareille conception serait impie à son égard. Le feu
éternel est de leur part l'objet d'étonnants sarcasmes. Ils ont, du reste, au
plus haut degré, l'art d'envelopper leurs plaisanteries sacrilèges de discours
très divertissants. On sait que Calvin, dûment informé par Fumée, répondra,
dès 1545, à son vibrant appel, en engageant une lutte vigoureuse contre les
« libertins qui se disent spirituels ». En 1550, il publiera son célèbre Traité des
Scandales qui prouve à quel point le Réformateur français regarde au delà des
hérésies particulières. Avec son sens aigu des réalités, il se rendait compte que
le fond de la Renaissance, comme on l'a dit avec justesse, c'était la libre pensée,
qui constituait l'hérésie par excellence, le péché contre le Saint-Esprit.
Commentant l'exposé présenté par Antoine Fumée des ravages de cette libre
I. Hauser, op. cit., p. 57.
LE c( CYMBALUM MUN'DI » LXI
pensée, M . Hauser ne peut s'empêcher de constater que « bien des traits font
penser à Rabelais dans la peinture que l'ami de Calvin trace de ces gens qui
boivent vaillamment, dont la devise est « vivre, boire et se réjouir », et
dont on ne sait si l'auteur, en les traitant de -avcjpYsl, veut les appeler des
scélérats ou bien encore des Panurges. « Cependant, conclut-il, on ne nous
fera pas croire que le pantagniélisine (voir surtout les livres de MM. Stapfer et
Millet) ait jamais admis de telles débauches d'esprit ni de conduite. Ce por-
trait convient tout au plus à Des Périers et, — peut-être, — à Dolet. Mais
Rabelais n'attaqua jamais ni Dieu, ni l'immortalité de l'âme, ni même « le
divin Servateur », pas plus dans le Quart Livre que dans les précédents. C'est
même dans ce livre que se rencontre (ch. xxviii) l'épisode célèbre de la mort
du grand Pan ' . »
La démonstration qui a été faite plus haut prouve que l'hypothèse rejetée
par l'excellent historien, suivant en cela la quasi-unanimité des biographes et
des commentateurs de Rabelais, constituait cependant une vérité non douteuse.
C'est bien Rabelais qui se trouve visé en première ligne à travers la plupart des
accusations de ce réquisitoire mémorable. Ainsi, l'enchaînement de tous les
textes qui se présentent à notre examen s'affirme avec une évidence croissante.
Et voici que de nouvelles concordances, non moins décisives, s'offrent encore
à notre examen, qui devront intéresser singulièrement les historiens des lettres
françaises aussi bien que ceux de la vie intellectuelle et religieuse.
Une œuvre considérable de cette époque, demeurée jusqu'à présent énig-
matique, va recevoir, en effet, de ces constatations successives, une lumière
inattendue et nous hvrer en même temps son secret. S'il y eut, entre 1530 et
1540, un ouvrage notoire en prose digne de figurer à côté de Pantagruel, c'est
assurément le Cymbalum Muiidi en françoys contenant quatre dialogue poétiques
fort antiques, joyeulx et facétieux, de Bonaventure Des Périers, publié pour la
première fois en 1537 -. Ce petit livre, poursuivi et supprimé par la Sorbonne,
dès son apparition, soulève, on le sait, les plus graves problèmes. Il est hors
de doute qu'il doit être considéré, d'un bout à l'autre, comme l'attaque la moins
déguisée et la plus violente qui ait été dirigée, au cours du xvi= siècle, contre
l'essence même du christianisme. Le Cymbalum Mundi, que nous expliquons
1. Hauser, op. cit., p. 60.
2. Le seul exemplaire connu de l'édition originale est celui de la bibliothèque de Versailles
(fonds de l'abbé Goujet). Cette circonstance semble prouver combien l'ouvrage a été détruit avec
soin. La meilleure édition moderne est celle de Félix Frank, publiée chez Alphonse Lemerre, en
1873 (in-i6). Nous avons consacré à l'œuvre de Dos Périers un cours d'explication, au Collège
de France, en 19 12, qui nous a conduit aux résultats qui vont être exposés ici.
LXII INTRODUCTION
par ces mots : la cloche destinée à être entendue du monde entier pour appeler
les hommes à la vérité, ne tend à rien moins qu'à saper les bases de toute
religion fondée sur la révélation. Il est adressé par Thomas l'Incrédule à son
ami Pierre Croyant.
Ces quatre dialogues, conçus à la manière de Lucien, nous offrent une série
d'allusions satiriques ou de mythes transparents qui s'appliquent aux Ecritures
en même temps qu'aux dogmes et mystères les plus sacrés de la religion, au
Christ, sous le nom de Mercure, à ses miracles et à ses enseignements.
Félix Frank y voit un Contre-Evangile : « les quatre Dialogues de Bonaventure
sont les quatre Evangiles qu'il oftre au monde ; le symbole de l'avenir y est
contenu, la satire est grosse d'une révélation. Ces quatre Dialogues se tiennent
par un lien intime et logique. Ce livre est une page d'histoire, un pamphlet et
une prophétie : il retrace l'état des esprits et des mœurs en ce temps-là, il
s'attaque au sanctuaire et ouvre sur les destinées humaines des jours surpre-
nants... ' » Le dialogue IV est intitulé : De deux chiens, Hylactor et Paniphagus .
Hylactor apparaît le premier. Il se plaint d'être le seul chien à qui le don de la
parole ait été octroyé et de ne pouvoir s'entretenir avec un autre animal de
son espèce, languissant ainsi dans une solitude douloureuse. Il a beau faire des
tentatives auprès de tous les chiens qu'il peut joindre, en leur disant quelque
chose à l'oreille, il ne réussit jamais à se faire comprendre et encore moins à
obtenir une réponse. Les hommes, auxquels il aime à jouer de plaisants tours,
n'arrivent pas à se rendre compte du privilège extraordinaire qu'il possède.
Mais, soudain, Gargilius apparaît dans le voisinage allant à la chasse avec tous
ses chiens. Nouvelle tentative faite en vain auprès de ces derniers : Hylactor
désespéré voudrait renoncer à son privilège. Mais, voici que, par hasard, un
chien interpellé répond enfin.
Pamphagus. Qui appelles tu matin ? Matin toy niesmes !
Hylactor. He mon compagnon, mon amy pardonne moy, s'il te plait, et m'accoUe, je te
prie. Tu es celuy que j'ay le plus désiré et cherché en ce monde. Et voyla ung sault pour
l'amour de Diane, qui m'a rendu tant heureux en ceste chasse, que je y ay trouvé ce que je
cherchoye. En voyla encores ung autre pour toi gentil Anubis. Et cestuy la pour Cerberus, qui
garde les enfers. Dy moy ton nom s'il te plaît ?
Pamphagus. Pamphagus.
Hylactor. Est ce toy, Pamphagus, mon cousin, mon amy ? Tu cognois donc bien Hylactor.
Pamphagus. Voire dea, je cognois bien Hylactor, où est-il?
Hylactor. C'est moy.
Une cicatrice au front, et une oreille coupée, qui ont un peu changé l'aspect
I. Ed. citée, p. LM.
HYLAcroR i;r pampiiagus lxih
d'Hyhictor, expliquent que son ancien compagnon ne l'ait pas reconnu. Il
racontera quelque jour, à celui-ci, comment la chose est arrivée.
Hylactor. Parlons d'autre matière. Où as tu esté, et qu'as tu faict depuis que nous per-
disnies nostre bon maistre Acteon ?
P.\MPHAGUS. Ha, le grand malheur, tu me renouvelles mes douleurs ! O que je perdiz beau-
coup, Hylactor mon amy : Car je faisove grand chère lors, où maintenant je meurs de faim.
Tout le passage qui suit prouve qu'Actéon doit être identifié ici avec le
Christ. Du jour où les deux amis l'ont perdu, tout ce qui faisait la sécurité de
leur vie matérielle a disparu. C'est surtout Pamphagus qui constate ce fâcheux
changement. Le nouveau maître qu'il sert ne se soucie guère de lui assurer sa
provende : les gens du logis les battent et les chassent, lui et ses semblables,
quand on les trouve en cuisine. Hylactor, conseille à son compagnon de
s'armer de patience et propose de profiter de leur rencontre fortuite pour
deviser un peu à loisir. L'un et l'autre se retirent à l'écart, en un bocage voisin.
Hylactor demande à son nouveau confident s'il sait pourquoi ils parlent tous
deux, alors que tous les autres chiens sont muets.
Pamphagus explique, pour sa part, le don qui lui a été dévolu, par un fait
étrange qu'il rapporte. Lorsque iMelancheres, Theridamas et Oresitrophus —
Mélanchthon, Zwingle et probablement Luther — saillirent sur Actéon « leur
bon maistre et le nostre », lequel Diane avait nouvellement transformé en
cerf, Pamphagus le mordit en la langue et avala même un lopin de celle-ci.
Hylactor se rappelle alors qu'il en avait fait autant de son côté : de là, sans
nul doute, le privilège insigne dont ils jouissent. Chemin faisant, nous appre-
nons que Pamphagus sait également lire, avantage que son compagnon lui
envie beaucoup. Mais à quoi sert tant de science ? lui répond Pamphagus, qui
aurait préféré assurément rester simple chien et continuer de vaquer aux tâches
diverses qui incombent à ses semblables '.
Hylactor... Comment ? Tu n'as donc point eucores donné à entendre aux gens, que tu sçais
parler ?
Pa.mphagus. Non.
Hylactor. Et pourquoy ?
Pamphagus. Pour ce qu'il m'en chault : car j'ayme mieulx me taire.
Hylactor. Toutesfoys si tu voulois dire quelque chose devant les hommes, tu scais bien que
I. « Ung chien ne doibt autre chose scavoir, sinon abayer aux estrangers, servir de garde à
la maison, flatter les domestiques, aller à la chasse, courir le lièvre, et le prendre, ronger les os,
lescher la vaisselle, et suivre son maistre. » Ce charmant tableau rappelle maint passage de
Rabelais.
LXIV INTRODUCTION
les gens de la ville non seulement te iroyent escouter, s'emerveillans, et prenans plaisir à te
ouyr : mais aussi ceulx de tout le pays à l'environ, voire de tous costez du monde viendroyent
à toy, pour te veoir et ouyr parler. N'estimes tu rien veoir à l'entour de toy dix millions
d'oreilles qui t'escoutent, et autant d'yeulx qui te regardent en face ?
Pamphagus. Je scay bien tout cela. Mais quel prouffit m'en viendroit dadvantage ? Je n'ayme
point la gloire de causer, affîn que je te le dye : car avec ce que ce me seroit une peine, il n'y
auroit si petit coquin à qui il ne me faillist tenir propos, et rendre raison. On me tiendroit en
chambre, je le scay bien, on me froteroit, on me pigneroit, on m'accoustreroit, on m'adoreroit,
on me doreroit, on me dorelotteroit '. Bref je suis bien asseuré que l'on me vouldroit faire
vivre aultrement que le naturel d'ung chien ne requiert. Mais...
Hylactor. Et bien, serois tu pas content de vivre ung petit à la façon des hommes ?
Pamphagus. A la façon des hommes ? Je te jure par les trois testes de Cerberus, que j'ayme
mieulx estre tousjours ce que je suys, que plus avant ressembler les hommes, en leur misé-
rable façon de vivre, quand ne seroit jà que pour le trop parler dont il me fauldroit user avec
eulx.
Hylactor insiste; il ouvre à Pamphagus les plus séduisantes perspectives.
Peine perdue : celui-ci tient bon. Les hommes, assure-t-il, se fatigueront vite
de l'entendre ; ils réclameront bientôt d'autres distractions. Car le temps envieil-
lit toutes choses et leur fait perdre la grâce de nouveauté. On voudrait ensuite
ouïr parler d'autres animaux. « Et puis qu'auroit l'on davantage quand tout
seroit dict ? Si tu considères bien, il vault mieulx que tu soys encores à parler,
que si tu eusse desjà tout dict ».
Hylactor affirme encore que, pour son compte, il ne résisterait pas au désir
de parler. Cette déclaration ne surprend pas son compagnon. « On te prisera, lui
dit-il, on te comblera de bons morceaux, ... car tu ne bois pas de vin% mais aussi
plus de liberté. Il te faudra parler quand tu voudrais dormir. Enfin, peut-être se
fâchera-t-ondetoi. » Cependant, le moment est venu pour eux de rejoindre leurs
gens, tout en faisant semblant d'avoir couru et d'être hors d'haleine. Mais voici
qu'un paquet de lettres, venues des Antipodes par le centre de la terre, s'offre à
leurs yeux. Tous deux conviennent de les cacher, pour les lire plus tard, à un
moment propice. Hylactor apprendra alors à son ami quelques belles fables,
parmi lesquelles celles de Prometheus et de Erus qui ressuscita, et la chanson de
Ricochet K Mais celui-ci se déclare déjà « tout bersé de telles matières ». Sur
quelques réflexions de Pamphagus, en aparté, les deux chiens se séparent.
1. Notons encore la ressemblance frappante, de ce passage avec le style de Rabelais.
2. « Tu seras bien servy de tout, excepté que l'on ne te dira pas : Duquel voulez-vous i car
tu ne boys pas de vin, comme je croy ». Cette remarque curieuse est bien à sa place dans la
bouche de Rabelais.
3. Citée par Rabelais. L'allusion à Erus (Henis, maître, seigneur) offre un sens facile à saisir.
l'AMPllAGUS RST RABi-LAIS I.XV
Lorsqu'il édita ce texte, en 1873, Félix Frank avait indiqué avec clairvoyance
les raisons qui autorisent à identifier Pamphagus avec Rabelais. Depuis, sa
démonstration n'a été reprise par personne. Chose étonnante, ce texte, précieux
entre tous, n'a jamais été utilisé par les biographes ni par les éditeurs de Rabe-
lais, et les révélations qu'il nous apporte sur le Maître sont restées tout à fait
lettre morte. Aucune hésitation n'est, toutefois, possible : Pamphagus ' figure
sûrement Rabelais. Ce surnom, pendant exact du nom de son héros "" et qui
évoque en quelque sorte l'idée de faim insatiable, aussi bien que Pantagruel
celle de soif inextinguible, dut être, assez naturellement, forgé de fort bonne
heure. C'est un vocable qui s'imposait pour désigner familièrement, et sans
doute, à l'origine, avec un sens favorable, l'auteur de Pantagruel et de Gargantua
et son insatiable curiosité.
Un premier argument en faveur de cette identification est fourni par les
poésies latines de Joachim du Bellay \ Il s'y rencontre une pièce intitulée
Pamphagi medici, dont tous les traits concrets s'appliquent sans exception au
seul Rabelais. C'est une épitaphe d'allure bachique, absolument analogue à
celle que Ronsard a consacrée à l'auteur de Pantagruel, et sur l'interprétation
exacte de laquelle on a beaucoup discuté ces derniers temps. Il n'est pas à pro-
pos de revenir sur cette question +. Ce qu'il importe de retenir présentement,
c'est que ce dernier texte s'applique d'une manière incontestable à Rabelais.
Par conséquent, le ton et le fond de l'épitaphe composée par du Bellay, ami de
Ronsard, ne sauraient étonner personne, puisqu'ils sont, en somme, iden-
tiques à ceux-là mêmes dont a usé le chef de la Pléiade .
Tu t'étonnes que ce tertre funéraire recouvre un autre tertre ? Mais toi-même en admettras encore
bien davantage, quand tu auras entendu mon nom. C'est moi Pamphagus, qui gis ici enseveli sous
la masse immense de l'énorme ventre qui me ser de tertre funéraire. Le sommeil et la gour-
mandise, le vin, les femmes et la raillerie furent mes seules divinités, pendant ma vie. Qui donc
peut ignorer le reste ? J'ai possédé l'art et la pratique de la médecine, mais ma plus grande occupa-
1. Qui mange, dévore tout.
2. Pantagruel, et peut-être aussi du nom de Panurge.
3. Joachimi Bellaii Andini Poematutn lihri quatuor . Paris, 1558, 8°, fo 56 vo.
4. Au reste, les données qu'on va lire permettront sans doute de la résoudre. Le fait que
du Bella\-, qui parle en général de Rabelais avec une sympathie visible, a pu lui consacrer une
épitaphe de ce genre, semble bien indiquer que le texte de Ronsard, conçu dans un esprit ana-
logue, ne doit pas être prisa la lettre. Il est probable que la légende de Rabelais s'est formée très
tôt, en concordance avec ses oeuvres. Nous renvoyons, sur ce point, aux pages que nous avons
publiées dans R. E.R., 1905, p. 59-65. Voy. aussi R. E. R., 1903, p. 205, et Revue du Seiiume
Siècle, 1921, p. 148.
PANTAGRUEL. IX
LXVI INTRODUCTION
tion fut de pratiquer le rire '. Toi de même, Passant, n'accorde pas de larmes, mais un rire
joyeux à ma cendre, si tu désires te montrer reconnaissant à mes mânes.
Il s'agit donc clairement d'un homme célèbre ^ qui fut un médecin réputé
et qui pratiqua surtout le culte du rire. On reconnaîtra sans peine, dans le vœu
final, l'équivalent de celui qui termine l'épitaphe rabelaisienne rimée par
Ronsard :
[Or toy quiconques fois qui passes
Sur sa fosse repen des taces,
Repen du bril et des flacons,
Des cervelas et des jambons :
Car si encor dessous la lame
Quelque sentiment a son ame.
Il les aime mieus que des lis
Tant soyent ils fraîchement cueillis 5.
L'épitaphe latine que nous venons d'emprunter aux œuvres de du Bellay est
suivie de celle-ci, qui n'a que deux vers, dont Pamphage forme également l'objet.
Du même.
S'il était une chose dont tu aies pu me reprocher d'avoir douté, lorsque je vivais, cesse de
m'en vouloir, étranger, car, maintenant que je suis mort, j'apprends à connaître tout ce dont je
doutais.
Ce second texte ne suggère-t-il pas un rapprochement piquant avec le propos
légendaire attribué à Rabelais mourant, par tous ses anciens biographes : « Je
vais quérir un grand Peut-être » ?
Beroalde de Verville (?) dans les Muses inconnues ou la Seille aux Bourriers ■^
consacre trois pièces à Rabelais, désigné, selon Jules Gay et Frank, sous le nom
de Pamphage.
Il est curieux de constater, d'autre part, que, Voulté, dans une des deux
pièces citées plus haut : Contre un singe de Lucien (1538), fait dire à Rabelais,
qu'il suppose devoir se repentir un jour de son exécrable impiété : « J'ai vécu,
non comme un homme, mais comme un chien. » Calvin se sert de la même
expression.
1. CîEtera quis ncscit? fuit ars mihi cura medendi;
Maxima ridendi sed mihi cura fuit.
2. Cxlera quis nescit ? V'mà.'\.(\\!i& clairement. La pièce Pamphagi medici est précédée d'une
poésie intitulée ŒnophiJi, qui célèbre un grand buveur mort de son vice. Il est possible qu'un
rapport unisse les deux pièces.
3. Ronsard, Œuvres complètes, éd. Laumonier, Paris, Lemerrc, t. VI, p. 211.
4. Cité par Frank, p. 112 et 126, d'après la réimpr. de Jules Gay, 1862, in-i8.
LAPPi;i. A I.A PROPAGANDE LXVII
Dès lors, tout devient aisé a comprendre : le sens profond du dernier dia-
logue de Des Périers, qui ne saurait être séparé des trois autres, se détache en
pleine lumière. Il est extrêmement vraisemblable que le chien Hylactor '
représente ici, non pas Dolet ou Marot, comme l'a cru M. Frank, mais Bona-
venture en personne. Au cours de ces pages mystérieuses, Des Périers s'est
assurément mis en scène, en même temps que Rabelais. Il use de cette allé-
gorie dialoguée pour le supplier d'entrer résolument en lice et d'exprimer sans
détours les idées qu'il professe sur le christianisme et ses mystères. Qu'il renonce
aux symboles pour parler clair ! Là est l'explication définitive de ces pages.
Qu'on les relise avec soin, et l'on verra que cette interprétation s'impose avec
certitude. Bonaventure sent qu'il n'a pas l'envergure nécessaire pour entamer le
grand combat : il est propre tout juste à exciter, c'est-à-dire à aboyer, mais son
rôle reste limité. Il considère son émule comme beaucoup mieux qualifié que
lui-même, pour exercer une action étendue. La science et l'éloquence de Rabe-
lais le rendent apte à se faire écouter et comprendre par les hommes. Tout le
désigne pour être le porte-parole de ceux qui partagent leurs communes
convictions. Hylactor lui prédit un succès et une gloire dignes de ses efforts
passionnés : « N'estimes tu rien veoir à l'entour de toy dix millions d'oreilles
qui t'escoutent et autant d'yeulx, qui te regardent en face ? » Quel accent
déjà moderne dans cette adjuration !
Avec une impartialité touchante. Des Périers met dans la bouche de Rabelais
les motifs puissants qui conseillent l'abstention. Certes, les perspectives ouvertes
par Hylactor sont grandioses, mais en même temps redoutables. L'arrivée du
paquet de lettres des Antipodes ^ survient à propos pour interrompre la
réponse judicieuse et nuancée de Pamphagus. Hylactor garde toute confiance
en l'avenir. D'ailleurs, il se promet de révéler bientôt à son ami quelques belles
fables antiques : dernière allusion qu'il n'est pas malaisé de comprendre. Mais
Pamphagus, on l'a vu, fait observer qu'il est lui-même « tout bercé de telles
matières ». En somme, le Cymbalum Mundiet Pantagruel ont, si j'ose dire, partie
liée.
Ainsi s'expliquent les censures et les poursuites dont Rabelais a été l'objet;
ainsi s'expliquent ses disparitions successives restées mystérieuses. Si ses attaques
contre les superstitions, les moines, les scolastiques et la Sorbonne avaient été
les seules causes des difficultés de sa carrière, les réformés n'auraient pas com-
battu ses doctrines avec une si grande violence. Leur attitude suffit à nous
1. L'Aboyeur : Acutae vocis Hylactor, dit Ovide, Métam., III.
2. Evoqués par Rabelais, diverses reprises. On sait que l'un des discours de Panurge est en
« langaige des antipodes ; le diable n'v mordroit mie. »
LXVIII IXTRODUCTIOX
éclairer. Sousl'w éclat de rire énorme » du grand satirique se dissimulent les visées
les plus audacieuses. Le masque de la folie n'est qu'un moyen dont il a usé
pour lancer à travers le monde les vérités et les négations qu'il était impossible
de faire entendre autrement.
Rabelais représente donc le penseur vers lequel, principalement de 1532 à 1538,
ou environ, tous ceux qui rêvent de s'affranchir des dogmes et d'obtenir la véri-
table émancipation intellectuelle que la Renaissance semblait promettre, tiennent
les yeux fixés. Il est à la fois leur espoir et leur fierté. On se rend compte qu'une
poésie telle que celle qu'on va lire, saluant en l'auteur de Pantagruel une sorte
de prince de la philosophie, ait pu paraître en 1538.
A la Philosophie, à propos de François Rabelais.
Des plumes plus que Dédaliennes garnissent tout ton corps, et ce n'est pas inutilement ni
sans motif. Grâce à elles, tu t'élèves à travers les airs, laissant sous tes pieds les nuages humides
jusqu'à ce que tu sois arrivée dans les régions où le ciel est émaillé d'étoiles. Dans ces espaces,
pendant le jour, Phœbus brûle de mille feux ; la nuit, Diane répand sa pâleur glacée. De là, le
maître des airs contemple la mer que sillonnent les voiles, et les terres immobiles et les enfers.
Un tel privilège ne suffit pas encore à te rendre pleinement heureuse ; tu entraînes et ravis
jusque dans les espaces éthérés tes fidèles, ô divine. Parmi eux, au premier rang, apparaît
Rabelais, maître suprême dans les études qui te révèlent, ô Sagesse sacrée ' .
Les principaux adeptes du mouvement rationaliste durent former à travers la
France, une sorte d'entente amicale, de sodalitîuni secret, étroitement uni. Deux
chapitres de Pantagruel nous en apportent une preuve assez inattendue. Quand
Rabelais confère à Briand Vallée, seigneur du Douhet, une autorité si excep-
tionnelle, le proclamant le plus savant, le plus expert et prudent de tous les
jurisconsultes de son temps ^, une telle marque d'estime ne s'explique pas seu-
lement par la valeur juridique de ce personnage. Il faut remarquer, en effet,
1. Gilbert! Ducherii Vultonis Aquapersani Epigrammatoti libri duo. Apud Seb. Gryphium.
Lugduni, 1538, in-12, p. 54 :
In primis sane Rabelaesum, principem eundem
Supremum in studiisdiva tuis Sophia.
Voy. notre art. R. E. R., 1903, p. 202. Il existe un entretien philosophique de Rabelais, qui
off"re les plus sérieuses garanties d'authenticité. Rapporté par Charondas, en 1556, il date des
derniers mois de la vie de notre écrivain. Il serait intéressant d'en comparer la doctrine avec
celle de Pantagruel. On remarque, en lisant ce texte, que les principes auxquels aboutit le
Ve livre, d'après l'épisode final de l'Oracle, sont absolument d'accord avec ceux qui sont exposés
dans les propos philosophiques notés par Charondas.
2. Livre II, chap. x, v. aussi livre IV, chap. xxxvii. Dans ce second passage, Rabelais le
cite encore comme « le tant bon, tant vertueux, tant docte et équitable président Briend Valée,
seigneur du Douhet ». Cette insistance est quasi unique chez Rabelais.
uni: l-IXIGMK POUR LA FOSlliRlll-: LXIX
que Briand Vallée figurait au premier rang du groupe des penseurs indépen-
dants qui reconnaissaient en l'auteur de Pantagruel l'un des interprètes les
plus qualifiés de leurs doctrines. Celui-ci n'a pas manqué d'attester — et même
par deux fois — le lien philosophique qui l'unissait au magistrat philosophe.
Il est probable que les membres de ce groupe aimaient à conférer ensemble
de leurs doutes et, d'accord avec Pantagruel, à en chercher « la resolution
jusques au fond du puits inépuisable auquel disoit Heraclite estre la vérité
cachée ».
De quelle justesse nous paraît empreinte l'assertion du médecin Pierre Bou-
lenger, écrivant, en 1587, dans son admirable « Epitaphe de Rabelais » : « 7/
sera wie énigme pour la postérité... Non, non, ce ne fut point un bouffon, ni un
charlatan de place publique, mais un homme qui, grâce à la pénétration de son
esprit d'élite, saisissait le côté ridicule des choses humaines... un autre Démo-
crite qui se riait des vaines terreurs, des espérances non moins vaines du vulgaire et
des grands de la terre, ainsi que des labeurs anxieux qui remplissent cette courte
vie'. »
Abel Lefranc.
I. Au moment où s'achève l'impression de cette étude, nous rencontrons une série de textes
qu'il importe d'ajouter à tous ceux qui ont été cités plus haut. Ils se rencontrent dans l'ou-
vrage de Charles de Sainte-Marthe: In Psalnnim XC. pia meditatio, 1557, (°^ 14, 18, 19, 20,
29, 51, 37-40, 45, 47 et 50. On sait l'animosité personnelle qu'avait vouée ce savant lettré à
Rabelais, considéré comme l'ennemi de sa famille (voy. notre étude citée plus haut, p. lviii,
n. 4). Il n'est pas douteux que les violentes attaques dirigées contre les incrédules et contre
l'Athée, en particulier, par Sainte-Marthe visent tout particulièrement le Chinonais. Celle qui suit
(f» 19 v»), traduite ici pour la première fois, s'apphque de tout point à l'auteur de Pantagruel :
« Certes, lorsque l'homme pieux entend le propos blasphématoire de l'Athée : Il n'y a pas de
Dieu ; lorsqu'il l'entend se jouer de l'Évangile, rire des divines promesses, se déchaîner contre
le Christ, les anges, les saints, les rois, les ministres de l'Église, les magistrats, enfin braver
impudemment le ciel et la terre, et faire tout cela tantôt ouvertement, tantôt secrètement,
parant son impiété de sarcasmes et de plaisanteries, afin que les lecteurs naïfs ayant bu et
mangé comme Sardanapale, deviennent fous à force de rire, pour mourir en fin de compte
misérablement ; lorsque cet homme pieux entend les paroles épicuriennes, impies et bestiales de
cet Athée: Mange, bois, vis le mieux possible, car après la mort, il n'y a plus de volupté ; et,
au reste, il n'a pas seulement l'occasion d'entendre, il peut lire aussi les écrits, comme s'il
n'était pas assez impie de professer l'épicuréisme en esprit et qu'il fallût encore que les Chrétiens
fussent invités par ces livres à mener le genre de vie le plus dépravé : je dis bien des livres
d'une impudicité si effrénée qu'ils font rougir les prostituées : qui oserait croire que de si
grands blasphèmes puissent être entendus et lus avec patience ? » Toutes les allusions s'ap-
pliquent visiblement à Rabelais, et spécialement au second livre de Pantagruel (chap. xxix,
les anges ; chap. x, les magistrats ; pour tout le reste voir notre exposé p. lui et suiv.). Cela
LXX INTRODUCTION
est si cvidentque M"'' Ruutz-Rces, l'excellent auteurde Charles de Sdi)ile-Mditbt' (Paris, Champion,
1919, p. 116), prononce aussitôt le nom de Rabelais, en citant ce texte sous sa forme latine. D'ail-
leurs, le volume auquel nous venons de l'emprunter renferme, à la fin, une lettre de Charles de
Sainte-Marthe, datée du 19 juin 1550 et adressée à Puy-Herbault, laquelle évoque Rabelais de
toute évidence. Il y félicite le religieux de Fontevrault de sa campagne du Theotitnus, composé contre
les athées du temps, et où figure le plus terrible réquisitoire qui ait jamais été dressé contre le
Chinonais, en spécifiant que certains de leurs ennemis communs, les athées et les épicuriens,
ont été nominativement flétris par Puy-Herbault. Or, le seul auteur contemporain et vivant nommé
par ce dernier se trouve être justement François Rabelais. Il n'y a donc pas à s'y tromper :
l'Athée par excellence que visent tous ces témoignages, qu'ils émanent de catholiques ou de
protestants, n'est autre que l'auteur de Pantagruel .
NOTRE TEXTE
DE « PANTAGRUEL «
I
ÉNONCÉ ET DONNÉES DU PROBLEME
Comme nous l'avons fait pour Gargantua, au tome I de cette édition, il nous
faut ici déterminer :
1° Quel est le dernier texte de Pantagruel au tome I de cette édition, revu
et corrigé par Rabelais ;
2° Quels sont les textes antérieurs à celui-là qu'il a revus et corrigés.
Nous devons reproduire, en effet, Pantagruel sous la forme définitivement
arrêtée par l'auteur et indiquer les variantes des rédactions antérieures, de
manière que l'on puisse suivre sur notre édition les états successifs de l'œuvre.
Voici d'abord la liste sommaire des textes actuellement connus de Pantagruel.
Il n'en existe pas de manuscrit; nous n'avons que des éditions imprimées.
Celles qui l'ont été avant la mort de Rabelais sont les suivantes :
A. — Pantagruel. Les horribles et espouuetables faictz îs: prouesses du tres-
renôme Pantagruel Roy des Dipsodes, filz du grant geât Gargantua, côposez
nouuellement par maistre Alcofrybas Nasier... Lyon, Cl. Nourry, [s. d.], in-4°.
(Bibl. nat., Rés. Y^ 2146.)
B. — Pantagruel. Les horribles et espouuetables faictz & prouesses du tres-
renôme Pàtagruel roy des Dipsodes, filz du grant géant Gargâtua, côposez
nouuellemët par maistre Alcofrybas Nasier... Paris, [Jean Longis], in-8°.
(Collection Rothschild, Catalogue Picot, n° 1508.)
G. — Pantagruel. Les horribles et espouentables faictz et prouesses du tres-
renômé Pantagruel Roy des Dipsodes, filz du grant géant Gargantua : côposes
nouuellement p maistre Alcofribas Nasier. [Poitiers, Marnef?], 1553, in-S".
(Bibl. nat., Rés. Y- 2147.)
LXXII INTRODUCTION
D. — Pantagruel. Les horribles et espouentables faictz et prouesses du tres-
renomme Pantagruel roy des Dipsodes, filz du grât géant Gargantua. Composez
nouuellement par maistre Alcofrybas Nasier. [Paris ? s. d.], in-8°.
(Bibl. nat., Rés. Y^ 2143.)
E. — Pantagruel. |1 Les horribles et espouentables || faictz et prouesses du tres-
renom||me Pâtagruel roy des Dipso||des, filz du grant géant |j Gargâtua. Com-
po||sez nouuellemêt || par maistre Al||cofrybas Najlsier. [S. 1., s. d.], in-8°,
goth. 104 feuill., titre rouge et noir.
(British Muséum, G 10420.)
F. — Pantagruel. Les horribles et espouentables faictz et prouesses du tres-
renomme Pantagruel roy des Dipsodes, filz du grât géant Gargantua, composez
nouuellement par maistre Alcofrybas Nasier. On les vend à Paris au bout du
pont des meusniers, à l'enseigne S' Loys. [Guillaume Bineaulx, s. d.], in-S".
G. — Pantagruel. lesvs Maria. Les horribles et esporuentables faictz et prou-
esses du tresrenôme Pantagruel, Roy des Dipsodes, filz du grât géant Gar-
gantua, côpose nouuellement par maistre Alcofrybas Nasier. Augmête et corrige
fraichement par maistre Jehan Lunel, docteur en théologie. Lyon, François
Juste, 1333, in-8°.
(Bibl. royale de Dresde, libr. rar. 9-166.)
H. — Pantagruel. ATAOH TYXH. Les horribles faictz et prouesses espouetables
de Pantagruel roy des Dipsodes, composes par M. Alcofribas, abstracteur de
quinte essence. [Lyon, François Juste], 1534, in-8°.
(Musée Condé, n° 1638.)
L — Pantagruel. ATAOH TYXH. Les horribles faictz et prouesses espouentables
de Pantagruel Roy des Dipsodes, côposez par M. Alcofribas abstracteur de
quinteessence, M D XXXV. On les vend a Lyon en la maison qui fut du feu
Prince, par Pierre de saincte Lucie : près nostre dame de Confort, in-4°.
(British Muséum, 245 f 43.)
J. — Les horribles faicts & prouesses espouetables de Pantagruel, roy des
Dipsodes, composez par feu M. Alcofribas, abstracteur de quinte essence.
MDXXXVIL On les vend a Lyon, chez Françoys Juste, devant nostre dame
de Confort, in-8°.
(Bibl. nat., Rés. p. Y^ 164.)
K. — Pantagruel. S. 1., 1537, in-8°.
(Bibl. nat., Rés. Y^ 21 32.)
XOIRI- TliXTli LXXIII
L. — Pantagruel. S. 1., 1538, in-S".
(Bibl. des Beaux-Arts, fonds Lesoufaché, G' 25.)
M. — Pantagruel, Roy des Dipsodes, restitue a son naturel, avec ses faictz
et prouesses espouen tables: côposez par feu M. Alcofribas, abstracteur de quinte
essence. Lyon, Fr. Juste, 1542, in-8°.
(Bibl, nat., Rés. Y-, 213e.)
N. — Pantagruel, roy des Dipsodes, restitué à son naturel : avec ses faictz
& prouesses espouuentables : composé par feu M. Alcofribas, abstracteur de
quinte essence... Lyon, Estienne Dolet, 1542, in-8^.
(Bibl. nat., Rés, Y^ 2145.)
0. — Pantagruel, Roy des Dipsodes, restitué a son naturel, avec ses taictz
& prouesses espouentables : composez par feu M. Alcofribas, abstracteur de
quinte essence.
(Bibl. nat., Rés. Y^ 2138.)
Seconde partie, avec une série particulière de signatures, des Grâds AnnaJes
ou crmicques Tresueritabks..., parues à Lyon, chez Fr. Juste, en 1542.
F- — Second livre de Pâtagruel, Roy des Dipsodes, Restitué à son naturel :
avec ses faictz & prouesses espouentables : composez par M. Franc. Rabelais,
Docteur en Médecine, & Calloier des isles Hieres... Valence, Claude La Ville,
1547, in-8°.
(Bibl, Mazarine, 22204, A,)
P bis. — Il existe une contrefaçon de cette édition, qui porte la même date
et le même titre, et dont on ignore la date véritable.
Q. — Le second livre de Pantagruel restitué à son naturel. Lyon, P, de Tours,
s. d. in-8°.
(Bibl. nat., Rés. Y^ 2141.)
R. — Les oeuvres de M. François Rabelais, Docteur en Medicine, contenansla
vie, faicts et dicts Héroïques de Gargantua & de son filzPanurge... [S. 1.], 1553,
in-8°.
(Bibl. nat., Rés. Y- 2174.)
PANTAGRUEL. X
LXXIV rN'TRODUCTION
II
REMARQUE PRELIMINAIRE
Nous avons démontré au tome I que c'est l'édition de Lyon, François
Juste, 1542, qui nous donne le texte de Gargantua définitivement arrêté par
Rabelais. Or, à cette même date de 1542, François Juste a réédité Pantagruel
en même temps que Gargantua. Nous avons donc quelque raison de supposer
a priori que l'édition de Juste, 1542, nous offre le texte revu par Rabelais de
Pantagruel, comme elle nous l'offre de Gargantua.
Mais ce n'est là qu'une hypothèse. Il faut la vérifier, et pour cela examiner
les éditions postérieures et les comparer à celle de Juste 1542 que nous appe-
ons M.
III
EXAMEN DES ÉDITIONS POSTÉRIEURES A M
N, 0, P. — Il a paru en 1542 trois éditions différentes des deux premiers
livres : ce sont les éditions M (dont nous venons de parler), N etO. Nous avons
conté leur histoire en étudiant les textes de Gargantua ' ; il n'y a qu'à la rappeler
brièvement ici.
Peu de temps après ou avant la publication de François Juste, Etienne Dolet
fit paraître un Gargantua et un Pantagruel (N). Il y réimprimait certains pas-
sages compromettants, prudemment supprimés par Rabelais dans l'édition de
Juste, et ignorait en revanche les additions et corrections apportées par Maître
François à son texte. C'est donc bien certainement à l'insu ou contre l'aveu de
l'auteur qu'il publiait son édition (N). Il en résulte que nous devons écarter
celle-ci.
Rabelais et son éditeur Juste (ou Pierre de Tours, successeur de Juste)
furent certainement très mécontents de l'indélicatesse de Dolet. C'est pourquoi,
sans doute, ils insérèrent en tête d'un certain nombre d'exemplaires de leur
édition M (probablement les exemplaires non vendus et qui restaient en maga-
sin) un carton de quatre feuillets contenant un avis de Vimprimeur au lecteur
où Dolet était violemment pris à partie (M his).
I. Au t. I de notre édition critique, p. cxiii sq.
NOTRE TEXTE LXXV
Et ils tirent encore paraiiic une réimpression de leur premier texte (M) avec
cet avis de L'iinpriniciir au lecteur (M bis) : c'est l'édition O. Il est possible que
ce ne soit pas eux, mais un autre libraire de Lyon qui ait publié O. Peu nous
importe. Ce qui nous intéresse, c'est que O ne soit qu'une réimpression hâtive
de M sans addition ni correction d'auteur. Voici en effet les plus importantes
variantes de M et O :
M O
Ch. I : Auquel tant sommes obligez. Auquel tous sommes obligez.
Ch. V : Livres tant beaulx, tant aornés. Livres tant beaux, tant énormes.
Ch. X : Les gentilzhommes. Les deux gentilshommes.
Ch. XI : Portoit vendre des œufz. Portoit le soupper aux bœufz.
Ch, XVII : La relation du sergent. La relation du seigneur.
Ch. XXI : RecuUa plus de cent lieues. Reculla plus de sept lieues.
Ch. XXIV : Athéniens. Anatheniens.
Ch. XXXII : Mon bulletin. Mon butillon.
Les autres variantes sont purement typographiques. Et aucune ne dénote la
main de l'auteur. Nous n'avons donc pas à retenir O.
D'autre part, l'édition P reproduit le texte de Dolet (N) et notamment les
dangereuses attaques contre la Sorbonne désavouées par Rabelais. Il convient
par conséquent de l'écarter, tout de même que N et O.
Q, R. — R, publiée en 1553 (donc au plus tôt quelques semaines avant la
mort de Rabelais), est une réimpression textuelle de Q, sans valeur critique par
conséquent.
L'édition Q, en revanche, est intéressante. Donnée par Pierre de Tours, elle
n'est pas datée; mais elle a certainement été publiée du vivant de Rabelais.
A-t-elle été corrigée par lui ?
Nous avons montré ', en étudiant Gargantua, qui forme le tome I de notre
édition, que l'orthographe en est plus simple que celle de l'édition de Juste,
1542, et qu'aussi elle contient moins de coquilles; mais nous avons observé que
cette meilleure correction typographique ni ces graphies nouvelles ne peuvent
suffire à prouver que l'auteur est interx^enu ; — d'autant qu'on ne relève, en
comparant l'édition de Pierre de Tours à l'édition Juste, aucune addition,
comme Rabelais n'aurait pas manqué d'en faire à son propre texte, selon sa
I. Loc. cit.
LXXVI
INTRODUCTION
coutume invariable, ni môme aucune correction « d'auteur », c'est-à-dire por-
tant sur le style et la langue ; — qu'en outre l'examen de certaines variantes
donne à penser que Rabelais n'a pas dû même relire les épreuves ; — et qu'enfin
il est certain que l'édition de Pierre de Tours a été imprimée d'après un exem-
plaire de l'édition Juste.
Si Rabelais n'a pas revu le Gargantua de Pierre de Tours, sans date, nous
sommes d'abord inclinés à croire qu'il n'en a pas revu davantage le Pantagruel.
Mais ce n'est qu'une hypothèse. Pour la vérifier, nous avons conféré M et Q.
Or nous avons obtenu des résultats analogues à ceux que nous avait donnés la
comparaison du Gargantua de Juste à celui de Pierre de Tours. Voici en effet
le tableau des principales variantes de ces deux éditions :
M
PROLOGUE
[i] ceux qui vouldroienî maintenir que
si, réputés les abuseurs.
[2] Montevieille.
[3] Tout renforcé de vif argent.
Chapitre I
[4] qui sont bien espoventables et
matières tant dures.
[5] joyeuse et deïficque liqueur.
Ch. II
[6] si vous voulez taster.
Ch. V
[7] les painctres et les poètes.
Ch. VIII
[8J A laquelle entreprinse parfaire... je
n'ay rien espargné, mais ainsi y ay je
secouru...
Ch. IX
[9] Zuvor, lieber Juncker, ich lass euch
wissen... unnd wcr vil darvon zu sagen...
Luft.
[10] Signor mio... non suona mai.
PROLOGUE
et ceulx qui vouldroient ce maintenir,
qu'ilz soient reputez abuseurs.
Monteville.
Tout manque [et le vers est faux].
Chapitre I
qui son cas bien espouvantables et
matières tant dures,
et manque.
Ch. II
vous manque.
Ch. V
les painctres et poètes.
Ch. VIII
A laquelle entreprinse parfaire... je
n'ay rien espargné, mais ainsi ay je
secouru.
Ch. IX
Luvor, lieber Junker, ich lass eucli
wissen... unnd wer vil darvon zu sagen...
Lust.
Saigfnor mid... non suona ma.
NOTRE TlIXTl'
LXXVIl
[il] Ghest... viois... discrivis.
[12] Hondovan.
[15] ... Wordt... ulacrt ghenonch wat
ie heglere ; orheest mv...
[14] A lo que es.
[15] ... Bocen ... maghered uudviser
allygue klalig... och lyksalight.
habdeca . . . hemeherah.
metaxy . . . amphibetu-
[16] A doni .
[17] Atlhios.
men.
[18] ... Ada
\\.. . aunculis carere.
Ch. XII
[19J aux bavars de godale.
Gest... vioiss... discriviss.
Hondavan.
Wbord... uclaert ghenonch bbat ie
heglere ; ghcest my...
A lo qu'es.
Boeen... magerheb wduyscr alligue
klalig... ochyk salight.
A don... hebdeca... hinieherah.
... Athlios... metaxy... emphibetumen.
... A dagii âuricularis carere.
Ch. XII
aux bavars de confort.
M
Ch. XIV
[20J Auquel commencèrent rire.
[21] et sentant jà la fumée.
[22] je fis le signe de la croix.
[23J bossu par le devant.
[24] je me retourné en arrière.
Ch. XV
[25J De compotationibus mendican-
tium.
Ch. XVII
[26] De ma part, je n'en gaignoys.
[27] « Diliges Domiiun », et : « Dilige ».
[28] changer de maistre .
[29] Sophistes.
Ch. XX
[30] [Le titre du chapitre manque.]
[31] une lycisque orgoose en laquelle
il lya.
Ch. XXIV
[32] Et et voyant.
[33] De literis illegibilibus.
O
Ch. XIV
Auquel mot commencèrent rire.
jà manque.
je fis le signe la croix,
bossu par devant.
je me retourné arrière.
Ch. XV
De compotationibus medicantium.
Ch. XVII
De ma part, n'en gaingnois.
« Diliges Dominum », id est : « Dilige ».
changer maistre.
Artiens.
Ch. XX
Comment Thaumaste racompte les ver-
tuz et sçavoir de Panurge.
une lycisque orgoose laquelle il lya.
Ch. XXIV
Et voyant.
De literis illeo;ibilibis.
LXXVIII
IXTRODUCTIOX
Ch. XXVIII
Ch. XXVIII
[34] qui doibt estre consommé par le qui doibt estre consommé par feu.
feu.
[35] que les dieux marins, Neptune, que les dieux marins, Neptune, Pro-
Protheus, Tritons, aultres les persecu- theus, Tritons et les autres les persecu-
toient.
Ch. XXVIII
[36] Galiaht.
Ch. XXIX
[37] comme nous avons dict.
[38] tomba comme une grenoille sus
ventre.
Ch. XXXII
[59] Comme délibérez.
[40] commencèrent à se tresmousser.
[41] les contrées de deçà et delà les
montz.
Ch. XXXIII
[42] ses midicins le secoururent, et
très bien.
Ch. XXXIV
[43] Pardonnate my .
toient.
Ch. XXVIII
Galiath.
Ch. XXIX
comme avons dict.
tomba comme une grenoille sur le
ventre.
Ch. XXXII
Comme tous délibérez,
commencèrent se tresmousser.
les contrées de deçà et de delà les
montz.
Ch. XXXIII
ses medicins le secoururent très bien.
Ch. XXXIV
Perdonnaie my.
Nous avons jugé inutile de relever dans le tableau ci-dessus les variantes
purement typographiques provenant de coquilles ou de coquilles corrigées, qui
ne sauraient rien prouver quant à l'intervention de l'auteur. Les autres, celles
qui portent sur la forme même de l'œuvre, sont très peu nombreuses, comme
on voit, et sans grand intérêt.
Un certain nombre ne résultent que de la suppression ou de l'adjonction
d'une conjonction, d'un article, d'un pronom, modifications sans aucune
importance et indifférentes à l'effet de la phrase (var. 5, 6, 7, 8, 21, 23, 24, 34, 37,
38, 39, 40, 41, 42). D'autres ne sont, à y bien regarder, que des erreurs typo-
graphiques, des mots sautés ou des mots sautés rétabHs (var. 2, 3, 4, 20, 22,
25, 26, 28, 31, 32, 33, 35, 36, 43). Les variantes 9 à 18, que nous fournissent
les discours en langues étrangères de Panurge dans les deux éditions, sont peu
intéressantes; pourtant, Q est encore plus incorrect que M (Lttvor pour Ziivor,
eiicli pour euch, Saignor mid pour Signor mio, ma pour mai, etc.). En somme,
il n'est que les variantes 1,19, 27, 29 et 30 qui aient l'apparence de corrections
XOTRI-: TEXTE LXXIX
d'auteur. Si donc Rabelais a revu l'édition Q, il nous faudra admettre qu'il
s'est borné à corriger « ceux qui voiild raient maintenir que si, répiités-Jes ahuseiirs »
par « ceux qui vouldroient ce maintenir, quil:;^ soient réputé:;^ abuseurs » ; — « bavars
de godaïe » par « bavars de confort » ; — « Diliges Dominum et Dilige » par « Dili-
ges Dominum, id est Dilige » ; — « Sophistes » par « Ar tiens », — et enfin à don-
ner un titre au chapitre xx qui en manquait. On avouera que c'est peu. Or,
l'habitude de Rabelais est au contraire de corriger et modifier très sensiblement
son style dans ses diverses rédactions, comme nous l'avons déjà observé en étu-
diant Gargantua, et elle est aussi d'interpoler, d'ajouter des passages souvent
considérables : il n'est besoin, pour s'en assurer, que d'examiner les variantes de
M et des autres éditions.
S'il avait revu et corrigé le texte de Q., il ne se serait pas borné aux rares
et peu intéressantes variantes que nous venons d'indiquer, mais selon son usage,
il aurait probablement interpolé et certainement amélioré beaucoup de ses
propres phrases. Quoi qu'il en soit, il n'y a rien, dans aucune des rares variantes
de Qj qui révèle indubitablement sa main et qui nous permette de considérer
comme la rédaction définitive le Pantagruel de l'édition de Pierre de Tours,
sans date, quand nous savons que Rabelais n'en a pas corrigé le Gargantua.
IV
EXAMEX DES ÉDITIOXS ANTÉRIEURES A M
A. — C'est la première édition connue de Pantagruel, et apparemment l'édi-
tion originale du livre. Le seul exemplaire qui nous en demeure est malheu-
reusement incomplet d'un feuillet.
L'ouvrage eut un immense succès, comme on sait. C'est pourquoi Pantagruel
fut contrefait aussitôt après sa publication. A Paris furent mises en vente les
éditions B, D, E, et, peut-être à Poitiers, l'édition C. Aucune d'elles n'est
datée ; mais qu'elles soient antérieures à la deuxième édition donnée chez juste
et qui représente la seconde rédaction de Rabelais (G), c'est certain, puisqu'elles
n'en ont pas profité.
B. — L'édition B a été donnée à Paris, et Jacques-Charles Brunct a reconnu
que les caractères en sont les mêmes qui ont servi pour les Mots dorés de Caton,
imprimés par Jean Longis en 1530 et 1533 '. C'est une réimpression de A, avec
quelques variantes sans importance, dont le tableau suivant donnera quelque
idée :
I. Rechercljes bibliographiques et critiques sur les éditions originales des cinq livres du roman sati-
rique de Rabelais, p. 49-50.
LXXX
IXTRODUCTION
Queritans leur stipe
hostiatement.
De quoy le monde ne
se advysa point que la
nuict ensuyvant, car ung
chascun se sentit tant al-
téré de avoir beu de ces
vins poulsez qu'ilz ne fai-
soienl que cracher aussi
blanc comme cotton, di-
sans :
De optimate tripatum.
Le ravasseux des cas de
conscience.
Vocaverat eum fripona-
torem... friponatores.
Ramonneur d'astrolo-
Chapitre Y\
B
Queritans et le noble
Pantagruel leur stipe hot-
hiatement [les quatre mots
ajoutés font un non-sens].
Chapitre VII
De quoy le populaire
de la ville ne se en advisa
point que la nuict ensuy-
vant, car tous les gens de
la ville estoient tant alté-
rez de avoir beu de ces
vins poulsez qu'ilz ne fai-
soient autre chose que cra-
cher aussi blanc comme
cotton, en disant :
[Même erreur.]
[Même leçon.
\'ocaverat eum fripon-
natorem . . . friponnatores.
Ramonneur d'astralo-
M
[Même leçon que A.
De quoy le monde ne
se advisa que la nuyct en-
suyvant, car un chascun
se sentit tant altéré de
avoir beu de ces vins poul-
sez qu'ilz ne faisoient que
cracher aussi blanc comme
cotton de Malthe, disans :
De optimate triparmn.
Le ravasseur des cas de
conscience.
Vocaverat eum frippo-
natorem... friponnatores.
Rammonneur d'astro-
logie.
Qui non d'harnovsmais
de bon sens vestuz.
Enseignement que en-
gin.
Mais à qui.
Doncq a et cbevance
et honneur.
Le pied droict.
Les aesles de deux bi-
tars, les piedz de quatre
ramiers manque.
Ung meschant chau-
dron tout pertuvse.
Chapitre XXVIl
[Même leçon.]
[Même leçon.]
[Même leçon.]
Dont a et chevance et
honneur.
[Même leçon.]
[Même leçon.]
Et ung meschant chaul-
deron tout pertuysé.
Qui de bon sens non de
harnois vestuz,
Enseignemens que en-
gin.
Ains à qui.
Doncques a chevance
et honneur.
Lez piedz droitz.
Les aesles de deux bi-
tars, les piedz de quatre
ramiers.
Un meschantchauldron
tout pertuisé.
Ce fut icy que à l'hon-
neur de Bacchus — Fut
bancquctc par quatre bons
pyons — Qui gayenient
tous mirent à baz culz —
Soupples de rains comme
beaux carpions.
Poursuyvoient... point
peremptoire.
A grand peine voit on
arriver... beaux... d'es-
tandart.
NOTRE TEXTE
[Même leçon. J
[Même leçon.]
[Même leçon.]
Chapitre XXX
LXXXI
Ce feut icy que mirent
à baz culz — Joyeusement
quatre gaillars pions —
Pour bancqueter à l'hon-
neur de Baccus — Beu-
vans à gré comme beaux
carpions.
Poursuivoyent. . . poinct
peremptoire.
A grand poine voit on
advenir... beaulx... d'es-
tandartz.
Dans ce chapitre xxx, où Epistemon énumère les professions pitovables qu'ont aux
enfers les grands de ce monde, B apporte quelques modifications à la liste, dont cer-
taines ont été évidemment commandées par la prudence. Ainsi Godefroy de Billon est
remplacé par Doîin de Mage ne e ; Charlemaigue estoit houssepaillier par Rohoastrc estait
houssepailler, [dans M ce sera Nerva]; le pape Jules par Ganimedes (et également plus
loin); Nicolas pape tiers par le roy Gadiffer ; le pape Alexandre par le bossu de Suahe ; le
roi Pépin [dans M : Tigranes] par Oberon ; enfin, à la liste de A, B ajoute : te tors de
perdrac, grand rostisseur de saiilcïsses et Damant Vcnchauteur se congnoissoit fort bien à
acûustrer des merlus.
C. — Brunet croyait que l'édition C a été imprimée à Poitiers. Montaiglon^
dans son Rabelais, estime qu'elle est plutôt de Paris. Et M. P. -P. Plan se range
à ce dernier avis en citant La Caille. Mais c'est Brunet qui a raison '.
Nous avons relevé les principales variantes de A avec C, comme nous avons
fait pour A et B. Certaines sont intéressantes, comme on le verra :
Chapitre I
A
C
...si bien qu'ilz s'en servoientde ceinc-
ture, le redoublant à cinq ou six foys par
le corps, et s'il advenoit qu'il feust en
poinct...
... Qui engendra Etion, qui engendra
Enceladus.
I. Rev. Et. Rah., t. III, p. 97.
PANTAGRUF.L.
... Si bien qu'ilz s'en servoientde cein-
ture, le redoublant à cinq ou six foys par
le corps, et carré à l'advenant, car deux
radz de front chascun une hallebarde au
col eussent peu facillement marcher et
passer dessus, et s'il advenoit qu'il feust
en poinct...
... Qui engendra Etvon, qui engendra
Badeloury qui tua sept vaches pour man-
ger leur foye, qui engendra Enceladus.
LXXXIl INTRODUCTION
Chapitre II
... fille du roy des Amaurotes. ... fille du roy Amaurotes.
... il estoit si grand. ... il estoit si merveilleusement grant
[cette leçon se trouve dans M].
... les vouloir regarder de son œil de ... (ce clémence manque).
Clémence en tel desconfort.
Dans ce même chapitre, à la suite des mots saidmerc pire et plus salée que n'est
l'eau de mer, G ajoute un paragraphe qui ne se trouve pas dans les autres édi-
tions et que voici :
Une aultre plus grant adventure arriva celle sepmaine au géant Gargantua. Car ung
meschant vestibousier chargé de deux grands poches de sel avecques ung os de jam-
bon qu'il avoit caché en sa gibessiere entra dedans la bouche du pauvre Gargantua,
lequel dormoit la bouche ouverte à cause de la grant soif qu'il avoit. Ce mauvais
garson estant entré la dedans a getté grant quantité de sel par le palais et gousier dudit
Gargantua, lequel, se voyant tant altéré et n'avoit aucun remède pour estaindre icelle
altération et soif qu'il enduroit, de grant raige estrainct et serre si fort les dentz et les
faict heurter si rudement l'une contre l'autre qu'il ressembloit que ce feussent batailtz
de moulins. Et ainsi que le gallant m'a despuis dict et racompté (auquel on eust facil-
lement estouppé le cul d'ung boyteau de fain) de paour qu'il eut se laissa cheoir comme
ung homme mort et habandonna ses deux sacz plains de sel dont il tourmentoit si fort
le pauvre Gargantua. Lesquelz furent soubdainement transgloutis et abiomez. Ledit
gallant revenu de pasmoyson jura qu'il s'en vengerait. Lors a mis la main en sa gibes-
siere et tira ung gros os de jambon fort salle, auquel estoit encores le poil long de
deux grands pieds et quattre doigs, et par moult grant yre le mect bien avant en la
gorge dudit Gargantua. Le pauvre homme, plus altéré qu'il n'estoit paravant et sen-
tant le poil dudict os de jambon qui luy touchoit au cueur, fut contrainct de vomir et
getter tout ce qu'il avoit dedans le corps, que dix huyt tumbereaulx n'eussent sceu
traîner. Le compaignon qui estoit mucé dedans l'une de ses dentz creuses fut con-
trainct de desloger sans trompette, lequel estoit en si piteux ordre que tous ceulx qui
le vcoient en avoient grant horreur. Gargantua, adressant sa veue contre bps, advisa
se maistre Caignardier qui se tournoit et viroit dedans celle grant mare taschant se
mettre hors. Et pensa en luy mcsmes que c'estoit quelque ver qui l'avoit voulu pic-
quer au cueur, et fut bien joyeulx qu'il estoit sailly de son corps. Et parce que en ce
propre jour...
De même, à la fin du même chapitre, on lit dans G :
Il est né à tout le poil, le dyable l'a chié en voilant, il fera choses merveilleuses et
s'il vit il aura de l'aage. Ceulx sont descenduz de Pantagruel qui boyvent tant au soir
XOTRii TEXTE
LXXXIII
que la nuvt sont contrainctz de eulx lever pour boire et pour estaindre le trop grant
soif et charbon ardant que ilz ont dedans la gorge. Et ceste soif se nomme Pantagruel
pour convenance et mémoire dudit Pantagruel.
Du...
Cette addition ne reparaît pas dans les autres éditions, non plus que celle-ci,
au chapitre suivant :
Apporte du meilleur, rince les verres et les fringues à la gallantine et qu'il/, soient
bigarrés de vin clairet. Boutte la nappe...
Ch.'^pitre I\'
... les dentz luy estoient desja tant
crues et fortifiées.
... ung grand morceau, comme tirs bien
apparoist.
... il n'en eut jamais aiiltrement.
... comme vous feriez d'une saulcisse,
et quand l'on luy voulut oster l'os, il
l'avalla bien tost comme ung cormaran
feroit un petit poisson...
... d fortifiées manque.
... comme très bien apparoist manque.
... aultrement manque,
[ces mots manquent].
Chapitre VI
nous invisons les lupanares de Champ-
gaillard, de Matcon, de Cul de Sac, de
Bourbon, de Huslieu et en ecstase...
... queritans leur stipe hostiatement.
...ce faisant la vengeance divine.
Chapitre VII
... nous invisons les luppanares de
Champgaillard, de Mascon, de Cul de Sac,
de Bourbon, de Glatfigny, de Husleu et de
Grenetal. Et en ecstase.
... queritans et le uohh Pantagruel leur
stipe hostiatement.
[ces mots manquent].
... fut advert}' qu'il y avoit une grosse tX
énorme cloche à Sainct Aignan dudict
Orléans .
... De quoy le monde ne se advisa
point que la nuict ensuyvant, car ung
chascun se sentit tant altéré...
... le peuple de Paris est sot...
une moult errasse ei énorme Cloche...
... De quoy le populaire de la ville ne
se advisa point que la nuyt ensuyvant,
car tous les gens de la ville estoient tant
altérés.
... le peuple de Paris maillotinier est
sot. . .
LXXXIV INTRODUCTION
Voici maintenant le catalogue de la librairie de Saint-Victor, dans ce même
chapitre vu, tel que nous le présente C :
Bigua Salutis.
Bragueta juris.
Pantoufla decretorum.
Malogranatum vitiorum.
Le peloton de théologie.
Le vistempenard des prescheurs, composé par Pépin.
La couillebarrine des preux.
Les hanebanes des evesques.
Marmotretus de babonynis et cingis cum commente Dorbellis.
Decretum universitatis Parisiensis super gorgiasitate muliercularum ad latitum.
L'apparition de saincte Geltoud à une nonnain de Poissy estant en mal d'enfant.
Ars honneste petandi in societate per M. Ortuinon.
Le moustardier de pénitence.
Les houseaulx alias les bottes de patience.
Formicarium artium.
Le cabas des notaires.
Le pacquet de mariage.
Le creusiou de contemplation.
Les Foribolles de droit.
L'aguillon de vin.
L'esperon de fromaige.
Decrotarion scolorium.
Tartaretus de modo cacandi.
Bricot de difïerentiis soupparum.
Le culot de discipline.
La savate de humilité.
Le tripier de bon pensement.
Le chauldron de magnanimité.
Les hanicrochemens des confesseurs.
Les lunettes des romipetes.
Majoris de modo faciendi boudinos.
La cornemeuze des prelatz.
Beda de optimate tripatum.
Le masche fain des advocatz.
Le ravasseux des cas de conscience.
Sutoris adversus quendam qui vocaverat eum friponnatorem et quod friponnatores
non sunt damnati ab ecclesia.
Cacatorium medicorum.
Le ramonneur d'astralogie.
\oiRi-. ri-XTri Lxxxv
Le tire pet des apotycaires.
Le baise cul de chirurgie.
Antidotarium anime.
M. Coccaius de patria diabolorum.
Dont les aucuns sont ja imprimez et les aultrcs l'on imprime de présent en ceste
noble ville de Tubinge.
Chapitre IX
[Nous réimprimons les discours de Panurge en langues étrangères, tels qu'ils figurent
dans C :]
I
. . . gemanicque : « Juncker goh geb euch gluck unnd bail Lunor uber junker ich
las euch wissen das da ir mich von fragt, ist ein arm unnd erbardmglich ding unnd
wer vil darvon zu sagen welches euch veldruslic zu hoeren, unng mir zu ezelen wer,
wiewol poeten unng orators vorzeit en haben gesagt in iren sprûchen unng sentenzen?
das die gedechtnus des ellends unng armuot vorlangs erlitten, ist ain grosser lust. »
A quoy respondit...
2
... Al barildim gotfano dec min brin alabo dordin talbroth rigam albaras. Nin porth
zadikin almucathim mikoprim al elmin entoch dal eben esovim min michas im endoth,
pruch dal marsouyn hol moth danriskin lupaldas im voldemoth. Nin hur diavolth
mnarbothin dalgousch dal frapin duch im scothpruch galet dol Chinon min foultrich
al conin butba then doth pal prim.
Signor mio, voi videte per exemple che la chernamusa non suona mai s'ela non a
il ventre pieno. Cosi io parimente non vi saprei contare la mie fortune se prima il
tribulato ventre non a la solita refectione, al quale e adviso che le mani et li denti
abbui perso illoro ordine naturale et del tuto annichilati.
Heere, ie en spreke anders gheen ta cle, my dankersten ta elle, dunct noctans, a
en seg ie uniet een ubordt (ou wordt), myven noot vertclaer ghenonch wat ie beglerc
gheestmy unyt bermherticheyt per waer un ie ghevoet mach zung.
5
Seignor, de tanto hablar yo soy cansado, porque supplico a vostra reverentia que
mire a los preceptos evangelicos para que ellos mouvant vostra reverentia a loques de
conscientia y sy ellos non bastarent para mover vostra reverentia a piedat, supplico
que mire a lo piedat natural, laquai yo creo que le moura co es de razon v con esto
non diso nias.
LXXXVI
INTRODUCTION
6
Adoni Scholom lécha imischar ha rob hal haldeca bemeherah thithen li kikar lehem,
chantathub la ah al adonai cho nen rai.
7
Despota, tynin panaga te disti sy mi uc arto dotis. Horas gar limo analischomenon
eme athlios, ce en to metaxy eme uc eleisudamos zetis de par emuha uchre, ce homos
philologi pandes homos logusi totc logus te ce themata peritta hyparchin, opote
pragma afto pasi delon esti. Entha gar anancei monon logi isin, hina pragmata (hon
péri amphibetumen), me phosphores epiphenete.
8
Agounou dont ouyssis voudenaguez alga rounou den farou zamist vou mariston
ul brou fousquez von brol tam bredaguez moupreton den goulhoust daguez nou cropis
fost bar dou noflist nou grou. Agou paston toi nal prissis hourtoulos ecbatanous, prou
dhou quys brol banygou den bascrou nou dous caguous goulfren gouî oust troupas-
sou.
9
Jam toties vos per sacra pcrque deos denoque omnis obtestatus sum, ut si quas vos
pietas permovet, egesiatem meani solaremini. Nec hylum proficio damans et eju-
lans. Sinite queso, sinite, viri impii, quo me fata vocant abire, nec ultra vanis vestris
interpellationibus obtundatis, mcmores veteris illius adagii quo venter famelicus auri-
culis carere dicitur.
Chapitre X
... ung d'entre eulx nommé Du Don-
het...
... les loix sont extirpées du meillieu de
philosophie...
... ledict Du Douhet...
Chapitre X\
... ils sont tous benistz ou sacrez.
... dist Pantagruel, et quel? — C'est
que les niousches...
Il fauldroit très bien les esmoucheter...
... le blessa énormément en une
cuvsse...
Duhouhet..
meilleur...
Duhouhet...
ou sacrez luainjue.
et quel numquc.
très bien wauque.
énormément manque.
XOTRl-; THXTJ^
LXXXVll
... lequel voulcntiers regaid^i...
... plus de deux charretées. Mais le re-
onard l'advisa.
... voulcntiers manque.
... plus de deux charretées, et bien puis
que Dieu le veult et tousjours fourroit
dedans. Mais le regnard l'advisa.
Chapitre X\'I
[Dans A manque ici un feuillet.]
... mais en leur sacristie, mesmement
quand il y auroit des femmes, car ce leur
seroit occasion de pécher du péché d'en-
vie...
...ce n'est sinon parce que leurs mères...
beaulx pères tant Sainct Anthoine large,
c'est qu'ilz...
. . . une aultre poche toute pleine de
alun.. .
... robbe neufve, il leurs engressoit...
... la maie tache y demouroit perpétuel-
lement que le diable n'eust pas ostée...
... un grant trou devant vous...
... la belle lingere des galleries de la
Saincte Chappelle...
Chapitre XVII
... es escholes de Sorbonne, en face de
tous les théologiens...
... ronger leur fraiii, les conseillieres
leurs feissent de belles baverettes...
... nous ferions diables...
... es escolles de Sorbonne en face de
tous les autres sophistes...
... frain que les coiiseiîliers et aàvocat\...
... nous serions diables...
Chapitre XVIII
parens et maison.
... parens et atnys et maison.
Chapitre XXI
si veulx bien moy de vous...
comme ilz font autour d'une chienne
chaulde. . .
... moy manque.
... à Vcntour d'une chienne quand ilx^ la
sentent chaulde.
LXXXVIir INTRODUCTIOX
Chapitre XX\'I
. . . deux selles d'armes des chevaliers... ... des chevaliers desconfit':^. . .
... et firent leur roustisseur leur pri- ... et firtnt leur rost de /^?/r prisonnier.
sonnier...
... grand chère à force vinaigre... ... grant chère et vin aigre...
Pleut à Dieu... Pleust ores o mon Dieu...
... au remuement de woz hadigoinces . ... babiolles.
De tous pays et toutes langues y en a... ...et toutes contrées y en a...
... le roy y est il ? ... le roy y est il présent ?
Chapitre XXVIII
... roustir cruellement tous les... ... cruellement manque.
... luy entonner vin en gorge... ... en gorge manque.
Chapitre XXIX
... versa le reste du sel en terre... ... du sel manque.
... estonné(/z/'M?/g fondeur de cloches... ... que ne fut oncques fondeur de
cloches...
... ne peulx gueres bien cagar. ... chier...
Chapitre XXX
[Dans ce chapitre, C donne les mêmes variantes que B.]
Chapitre XXXI
roy de troys cuilies... ...roy de trois civiittes.
Chapitre XXXII
... les gens de delà les dentz estaient ... les gens de delà les dentz, mais il
mal vivans et brigans de nature, à quoy je faict beaucoup meilleur deçà... [les ligne
congneu que, ainsi comme nous avons les ont dû être sautées par distraction].
contrées de deçà et de delà les monts, aussi
ont ili deçà et delà les denl-^, mais il faict
beaucoup meilleur deçà...
XOlKi: TliXTE LXXXIX
Chapitre XXXIII
... et fl/;;5? l'avalla Pantagruel... ... ainsi manque.
... cl fiicillewoil les mist dehors... ... facillcment manque.
... sortirent hors de leurs pilulles ... joyeusement manque,
joyeusement. . .
... par ce moyen fut guery et reâu\t à sa ... par ce fut guery, et de ces pillules...
première convalescence. Et de ces pillules...
Chapitre XXXIV
... l'histoire horrificque mon maistre et ... l'histoire horrificque de Pantagruel
seigneur Pantagruel... mon maistre...
Table des Matières de C.
S'ensuyt la table des chapitres de ce présent livre.
Et premièrement :
Chapitres.
De l'origine et antiquité du grant Pantagruel i
De la nativité du très redoubté Pantagruel ii
Du dueil que mena Gargantua de la mort de sa femme m
De l'enfance de Pantagruel un
Des faictz du noble Pantagruel en jeune aage v
Comment Pantagruel rencontra ung lymousin qui contrefaisoit le françoys. vi
Comment Pantagruel vint à Paris vu
Comment Pantagruel estant à Paris receut lettres de son père Gargantua et
la copie d'icelles viii
Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il ayma toute sa vie ix
Comment Pantagruel equitablement jugea d'une controverse merveilleuse-
ment obscure et difficile si justement que son jugement fut dit plus admirable
que celuy de Salomon x
Comment Panurge racompte la manière qu'il eschappa de la main des Turcs. xi
Comment Panurge enseigne une manière bien nouvelle de bastir les
murailles de Paris xii
Des meurs et conditions de Panurge xiu
Comment ung grant clerc d'Angleterre vouloit arguer contre Pantagruel et
fut vaincu par Panurge xiiii
Comment Panurge fut amoureux d'une haulte dame de Paris et du tour
qu'il luy fit xv
Comment Pantagruel partit de Paris oyant nouvelles que les Dipsodes enva-
hyssoient le pays des Amourottes et la cause pour quoy les lieues sont tant
petites en France et l'exposition d'ung mot escript en ung anneau xvi
PAXTAGRUEL. XII
XC INTRODUCTION
Comment Panurge, Carpalim, Eusthenes et Epistemon, compaignons de
Pantagruel, desconfirent six cens et soixante chevaliers bien subtillenient xvii
Comment Pantagruel érigea ung trophée en mémoire de leur proesse et
Panurge ung autre en mémoire des levraulx et comment Pantagruel de ses petz
engendroit les petitz hommes et de ses vesnes les petites femmes et comment
Panurge rompit ung gros baston sur deux verres xviii
Comment Pantagruel eut victoire bien estrangement des Dipsodes et des
geantz xix
Comment Pantagruel desfist les trois cens geantz armez de pierre de taille de
Loupgarou, leur capitaine xx
Comment Epistemon qui avoit la teste trenchée fut guery habillement par
Panurge et des nouvelles des diables et des damnez xxi
Comment Pantagruel entra en la ville des Amourottes et comment Panurge
maiya le roy Anarche et le feist cryeur de saulce vert xxii
Comment Pantagruel de sa langue couvrit toute une armée et de ce que l'ac-
teur veit en sa bouche xxiii
Comment Pantagruel fut malade et la façon comment il guérit xxiiii
FIK DE LA TABLE
Comme ce tableau le montre, G est une réimpression de B, dont elle repro-
duit certaines erreurs ou leçons caractéristiques (voir notamment la deuxième
variante du ch. vi, la deuxième variante du ch. vu et celles du ch. xxx). Ce ne
saurait être B, en effet, qui fût une réimpression de C, puisque B ne donne
aucune des additions de cette dernière édition.
Jacques-Charles Brunet (p. 63) remarque que l'éditeur de C a parfois « fait
preuve d'une intelligence que n'ont pas montrée les imprimeurs parisiens». Dans
la liste des grands de ce monde rencontrés par Epistemon aux enfers (ci-dessus,
ch. xxx), B avait si singulièrement altéré les lignes relatives à Jean Le Maire
de Belges que son texte ne présente aucun sens :
Je veis Jehan Le Mayre qui contrefaisoit de ce monde faisoit baiser ses pieds...
Le texte correct de A est le suivant :
Je veiz maistre Jean Le Mayre qui contrefaisoit du pape et à tous ces pouvres roys
et papes de ce monde faisoit baiser ses pieds...
L'éditeur de C a su rétablir le sens en substituant à quelques mots du texte
de B qu'il avait sous les yeux des mots équivalents et il a imprimé :
Je veiz maistre Jehan Le Mayre qui contrefaisoit du pardonneur, et à tous ces
pauvres disciples subjects de ce monde faisoit baiser ses pieds.
D'ailleurs, on aura remarqué, dans le tableau des variantes précédentes, que
C apporte quelques additions, dont uneassez longue, au texte original de Pan-
XOTRE TEXTE XCl
tagnu'J. Que ces additions n'aient pas Rabelais pour auteur, il buflit de les avoir
lues pour en être certain. Au reste, aucune d'elles n'a été adoptée par lui dans
les éditions successives qu'il a données de son livre, ce qui montre qu'il ne les
approuvait point.
C'est pourquoi, dans notre texte critique, nous avons écarté C, simple
réimpression de l'édition B, qui elle-même n'est qu'une contrefaçon de A.
D. — D est également une réimpression de B, qu'elle reproduit page par page
et ligne pour ligne, « excepté au verso du septième feuillet et au recto du hui-
tième feuillet du cahier M, dit Brunet (p. 55), à cause d'une ligne supprimée
au commencement de la première de ces deux pages, ce qui fait que la seconde,
où se termine le chapitre xx (xxi), a une ligne de moins que dans l'édition
de Jean Longis [B]. Malgré l'espace vide que ce déficit laissait au bas de ladite
page, il est à remarquer qu'il y manque également les mots le présent n'est pas
de refus, et, preuve évidente que l'édition n'a été imprimée qu'après l'autre «,
D est un peu plus correcte que B quant à la typographie et sa valeur critique
est nulle. Nous nous bornons à en réimprimer ici la table.
?[ ENSUYT LA TABLE
Chapitres.
De l'origine et antiquité du grant Pantagruel i
De la nativité du très redoubté Pantagruel 11
Du dueil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec m
De l'enfance de Pantagruel un
Des faictz du noble Pantagruel en son jeune aage v
Comment Pantagruel encontra ung lymosin qui contrefaisoit le françois. . . vi
Comment Pantagruel vint à Paris vu
Comment Pantagruel estant à Paris receut lettres de son père Gargantua. . . . viii
Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il ayma toute sa vie l\
Comment Pantagruel jugea d'une controverse merveilleusement obscure. . . x
Comment Panurge racompte la manière qu'il eschappa de la main des Turcs. x
Comme Panurge enseigne une manière bien nouvelle de bastir les murailles
de Paris xi
Des meurs et conditons de Panurge xn
Comment ung grant clerc de Angleterre vouloir arguer contre Pantagruel et
fut vaincu par Panurge xni
Comment Panurge fut amoureux d'une dame de Paris et du tour qu'il luy
fist XIIII
Comment Panurge partit de Paris et la cause pourquoy les lieues sont tant
petites en France xv
Comment Panurge, Carpalim, Eustenes et Epistemon, compaignons de Pan-
tagruel, desconfirent vi': lx chevaliers bien subtilement xvi
XCII INTRODUCTION
Comment Pantagruel érigea ung trophée en mémoire de leur proesse el
Panurge ung autre en mémoire des levraulx et comment Pantagruel de ses
petz engendroit les petis hommes et de ses vesnes les petites femmes xvii
Comment Pantagruel eut victoire bien estrangement des Dipsodes et des
geans xviii
Comment Pantagruel deffit les trois cens geans armez de pierre de taille et
Loupgarou, leur cappitaine xix
Comment Epistemon, qui avoit la teste trenchée, fut guery abillement par
Panurge et des nouvelles des dyables et des damnez xx
Comment Pantagruel entra en la ville de Amaurotes et comment Panurge
maria le roy Anarche et le fist crieur de saulce verte xxi
Comment Pantagruel de sa langue couvrit toute une armée et de ce que
l'aucteur veit dedans sa bouche xxii
Comment Pantagruel fut malade et la façon comment il guérit xxiii
*i FIN DE LA TABLE
E. — De même que les éditions précédentes, l'édition E, sans lieu ni date, est
une réimpression pure et simple de B ; c'est ce que fera voir le tableau suivant.
L'édition n'est connue que par un unique exemplaire conservé à Londres : il
nous a donc paru utile de reproduire ici la liste complète des variantes inté-
ressantes que nous en a données la collation avec le texte de Juste, 1542 (M),
lequel est notre texte de base.
PROLOGUE
Le Dizain de Maistre Hugues Salel manque comme dans toutes les éditions anté-
rieures à M — creues tout ainsi que texte de Bible ou du Sainct Evangile et y avez...
— ung chascun laissast sa propre besongne, et mist ses affaires... — Jusques a ce que
l'on les sceust par cueur... — ^ et à ses successeurs... caballe manque — voiler pour
faulcon — d'aultres sont par le monde (et ne sont pas fariboles) — sans en rien pro-
fiter manque — comme à ung verrat que les vaultrez et levriez ont chassé sept heures;
que faisoient ilz alors — ... payeray chopine de tripes. Non Messieurs non. Il n'y en
a point. Et ceulx qui... — reputez les abuseurs et séducteurs — Fesse pinte Orlando
furioso manque — mais elles ne sont pas à comparer à celluy dont nous parlons —
voulans donc moy vostre... — ... asseurer chose que ne feust véritable : agentes et
consentientes, c'est à dire qui n'a conscience n'a rien. J'en parle comme sainct Jehan
de l'apocalipse : quod vidimus testamur — et sçavoir s'il y avoit encores en vie nul
de mes parens — le man fin de rique raque — en cas que vous croyez.
Chapitre I
Ce ne sera point inutile ne oysivité de vous remembrer la... — ainsi ont leurs
cronicques [traité manque^ — non seulement des grecz les arabes et Ethniques, mais
XOTRE TEXTE XCIII
aussi les aucteurs de la saincte Hscripture, comme monseigneur sainct Luc mesmement
et sainct Mathieu. Il vous convient donc... — Je parle de loing... antiques druides
manque — En ycelles... mi oust en may manque — car de cela... guarder manque — le
soleil... à gauche et manque — et feust manifestement... Faictes vostre compte que
manque — nectaricque, précieuse, céleste et deificque liqueur — Mais il leur en
advint beaucoup d'accidens : car — cnfleure bien estrange — car les ungs enfloyent
— desquelz il est escript : ventrem omnipotem \sk'\, et de ceste race nasquit —
Les aultres enfloient en longitude — Et de ceulx la c'est perdu la race comme disent
les femmes — Autres... des chausses manque — c'estoient grues ou gens bien — Es
aultres tant croissoit le nez... Ne reminiscaris manque — D'autres par les oreilles les-
quelles ilz avoient si grandes... — que en Bourbonnois encores en a de l'heritaige —
lequel fut... gobeletz manque — lequel premier... Bartachim manque — Enceladus —
Cens — Typheus — Alocus — Othus — Briareus — Antheus — Porus — qui premier...
d'autant manque — terriblement manque — Ormedon — Sisiphus — qui fut... des
mains manque — lequel premier... bezicles nmnque — .Merlinus Coccaius — Ferrag"ud
— qui premier... les jambons manque — lequel avoit... de cormier manque — Brule-
fer — Engoulevent — lequel fut inventeur des flacons manque — Myrelangault —
Roboastre — Connimbres — Dannoys per de France — Fontasnon — Videgrain —
Grantgousier — ... ou j'ay... gallefrete manque — alegueray l'auctorité des Massoretz
interprètes des sainctes lettres hebraiques lesquelz disent que sans point de faulte ledit
Hurtaly n'estoit point dedans... — mais estoit dessus l'arche a cheval — comme les
petis enfans sus des — et comme le... sans poinct de faulte manque — Et en ceste
façon — après Dieu manque — Et ceulx de dedans luy envyoient des vivres — Avez
vous... fist elle manque.
Chapitre II
Merveilleusement grand et si manque — que celle année il y avoit une si grand
seicheresse en tout le pays de Aftricque pour ce que il y avoit passé plus de xxxvi moys
sans pluye... — du soleil manque — les arbres à verdeur les rivières, les fontaines à
sec, povres poissons... [les manque^ — pitoiable cas veoir — églises qu'elle ne feust...
— quelque petite goutelette aprocha de la terre — combien que... Hercules
manque — la terre tant eschauffée [fut ma)ique'] — si voulez — letanies et beaux
manque — de clémence manque — fut veu de la terre... — n'est l'eaue de la mer —
charrettes de poreaulx doulx, d'oignons — Aussy bien... en lancement manque.
Chapitre III
La souriz empeigée manque — Ha pauvre... dame très aymée manque — Taille ces
souppes manque — baille leur ce qu'ilz demandent manque — je ne suis... vieulx
manque — da jurandi manque — ou sont elles... peulx veoyr manque — mais beuvez
quelque peu devant
XCIV INTRODUCTIOX
Chapitre IV
Riens de Hercules qui estant encores — tant creues qu'il en rompit du tybre ung
grant morceau — il n'en eut jamais, comme dit l'histoire — avecques le foye et les
roignons manque — aux jambes manque — comme vous feriez d'une saulcisse... petit
poisson manque — voiage du sel de Lyon, comme sont ceulx de la grant navire — à
point manque — pour le lyer fist faire — en ce temps à cause — et pacificque Panta-
gruel, car... — reculorum. Voicy qu'il fist. Il essaya... — dehors se avalla — et mist
son berceau — par despit manque — jamais y retourner.
Chapitre V
Oysillons qui est de présent en la grosse tour de Bourges; puis... — et partez,
escripre — n'est nul passé en la matricule — de l'oncle de la bruz manque — visitant
le noble Ardillon abbé manque — par Celles, par sainct L3'gaire, par Colonges... —
saluant le docte Tiraqueau manque — qu'il n'y avoit point d'autre cause — à la mort,
l'on lui a faict quelque tort dont il... — Ainsi s'en retourna non pas à.... il vouloit
— s'en vint à Bordeaulx, mais il ne trouva pas grant exercice, sinon... — Et par ce
vouloit — que il n'y avoit que troys taigneux et ung pelé — et l'amphithéâtre de
Nîmes manque — plus digne que humaine... — voulentiers au serre cropiere [parce
que c'est terre papale manque — Et à troys pas et un sault manque — la glose de
Acursius tant salle — Voy vous la passé coquillon.
Chapitre VI
Comme Pantagruel recontra ung Lymosin — le françoys — quelque jour que
Pantagruel — Il rencontra ung escolier — lupanares de Champgaillard, de Mascon,
de Cul de sac, de Bourbon, de Husleu, etc.. — du Castel manque — libentissi-
mentent {sic') — point en mes locuUes — queritans et le noble Pantagruel leur stipe
— Seigneur, mon génie [missayre maïujue] — de locupleter — pour tout potaige
manque — corne my de bos quelle civetelle — comme disoit César : que il fauet
éviter les motz absurdes.
Chapitre VII
Comme — et des beaulx livres de la librairie de Saint \'ictor manque — a Orléans
— il se délibéra de visiter la très renommée université... — il fut adverti qu'il y avoit
une moult grosse et énorme cloche à Sainct Aignan dudict Orléans, qui estoit en
terre près de trois cens ans y avoit, car elle estoit si grosse que par nul engin l'on ne la
povoit mettre seulement hors de terre — de redificatoria {sic), Euclydes, Archime-
nides et Hier, de ingeniis — Et de faict s'en vint Pantagruel au lieu... — devant qui
la portast [Pantagruel juanque] — le populaire de la ville ne se en advisa point que la
\OTRE TEXTi: XCV
nuict ensuivant, car tous les gens de la ville estoient tant altérez — aultrc chose que
cracher... — de Halke manque — en disant — par bequare et par bémol manque — une
librairie près Sainct Victor en ung nouveau hermitage fort magnificque... — desquelz...
et primo manque — composé par Turelupin manque — d'Orbelles — De brodiorum...
beliné en court manque — tresfanfares de Rome manque — La croquignolle... clercz
de finesse manque — Dabe de optimate tripatum (sic) — La complainte... concilie
Constantiensi manque — Barbouillamenta... incornifistibulée en la Somme angelicque
manque — La bedondaine... des abbez manque — campi clysteriorum per § C
manque — Justinianus de cagotis tollcndis manque.
Chapitre Mil
Créateur sauveur du monde qu'ilz mourroient — ce que deperissoit enfans — l'heure
du grant jour du jugement final — la paix désirée sera consummée et que toutes choses
— équitable cause rends grâces — je ne me reputeray point totallement mourir, mais
plustost transmigrer d'ung lieu en autre — Et ce que présentement... l'advenir
manque — mais ainsy te y ai je secouru — à peine seroys je receu — qui en aage
virille estoys non à tort — ne de Cicero — n'y avoit point de telle commodité d'es-
tude comme il y a maintenant — les boureaulx manque — Que dirai je manque — Il
n'est pas les femmes qui ne ayent aspiré — louenge et à ceste manne... — mon père
créateur — et en vertus manque — comosgraphie de ceulx qui ont [en manque'] — Les
libéraux [ars manque] — conférer avec la philosophie — que je voye une somme de
science — du monde et ne metz point — affin que je voye — les brandes il l'avoit
[tant manque].
Chapitre IX
Qu'il feust eschappé aux chiens — Lard ghest... jocststzampenard manque — A
quov dist... dist Panurge manque — Min Herre... dist le compaignon manque — au
jardin de France [c'est Touraine manque] — appétit strident manque — en sorte qu'il...
à table manque.
Chapitre X
Fut dit le plus admirable que celluy de Salomon — de sept cens soixante en tout
sçavoir — réfection. Non pas qu'il engardast lesdictz théologiens sorbonicques de
chopiner et se refraichir à leurs beuvettes accoustumées. Et à ce assister entre la plus
part — Et notez qu'il y en avoit qui prindrent — engiponnez manque — si merveil-
leux qu'il n'y avoit pas les bonnes femmes... — ganivelieres et autres — que quant —
ne dissent : c'est luy — vieulx rabanistes manque — un d'entre eulx, nommé Du
Bouchet — vouloir ung peu veoir le procès et leur en faire le rapport tel que luy
sembleroit — Messeigneurs ne vault il mieulx les ouyr de leur vive voix narrer leur
débat que lire ces baboyneries ici... — ny Ciceron, ny Pline, ni Senecque... — tous
ces papiers, secondement... — ledit Du Douchet — replicques, duplicques, reproches
— équité philosophicque et evangelicque — Etes vous qui avez — dirent ilz, iMon-
seigneur — osteray la teste dessus.
XCVI INTRODUCTION
Chapitre XI
Comment les seigneurs... chapitre xi manque — Baise cul manque — Monsei-
gneur — six blans manque — zénith diamétralement oposez troglodites par autant
— de balivernes manque — l'on donne la souppe aux beufz — les bulles des
postes à pied et laquais à cheval pour — Oceane qui estoit grosse d'enfant
selon... — manger des choux gelez à la moustarde — aller boter après les
mignons ainsi se pourmener durant le service divin, car les marrouffles... —
nazardes manque — Antithus des Cressonnières — ipsi manque — leschast bas et royde
ses doitz — de quinquenelle manque — talemouses manque — Vrayement dist le sei-
gneur de Baisecul, c'est bien ce que l'on dit qu'il fait bon adviser aucunes fois les
gens, car ung homme advisé en vault deux. Or, monsieur, ladicte... — par la ver-
tuz... l'Université manque — seignast de la main gaulche la bonne femme se print à
esveiller les soupes par la foy des petis poissons couillastrys... estoient pourtant pour
lors... — brimballetoyre manque — adverse en sa foy ou bien in sacer... — sans des-
guainer manque — des cocquecigrues — fait à porter des patins — que l'arrest en est
grefe de céans.
Chapitre XII
Comment... chapitre xii manque — catégorique manque — quatrebeufz manque
— de dumet manque — au pair manque — quant, il ne voit ne ot goutte — plus hon-
nestement se asseoir à table... — en plate forme sur beaulx escarpins déchiquetez à
barbe d'escrevisse — l'ung se desbauche, l'autre se cache le museau pour les froidures
hybernalles et si la court... — gens dignes de mémoire — xxx et six j'avoys achepté
ung — vin en plain minuict — que de faulcher en esté en... — il y eust rien meil-
leur— que perdre une liasse — liée de trois cens avec mariatz et... — veau meilleur
— veulx autrement dire que tousjours ambezars, ternes et trois guare d'az... — frin-
guez la manque — avecques la tourelouha la la et vivez en souffrance et me peschez
force grenoilles à tout beaux houseaux [coturnicques niaiique] — Mais le dyable — Her
manque — tringue tringue das sticotz frelorum bigot paupera guerra fuit et m'esbahys
bien fort comment les astrologues s'en empeschent tant à leure astralabes et almucan-
tarath. Car il n'y a nulle apparence de dire que — pour six blancs... — bonnes mai-
sons que quant l'on va à la pipée — il est trop hault et qu'il le luy belle, incontinent
les lettres veues... — Je ne dis pas — Tune... minoribus manque — doit en temps de
peste charger son povre membre de mousse alors qu'on se morfont...
Chapitre XIII
Comment Pantagruel... chapitre xiii manque — jeignoit d'angustie et petoit d'ahan
comme ung asnc... — considéré que le soleil décline bravement de son solstice —
d'entre — Humvesne, dist — licifuges nicti eoraces qui sont inquillinés du climat dia
NoiRiz 'inxTn xcvii
Romes d'ung crucifix à cheval bendant une arbalestre aux reins... — comme il v a de
poil de dix huyt vaches — cas de crime qu'on pensoit... — panier lymitrophe — en
brimballant muiique — assimentez prelorelitentees et gaudepiscces — et sans despens
et avoir cause — car venu n'estoyt.. arrest def^mûi maïujue — esvanoys niavque.
CWAPlTRli XI\^
Manière qu'il eschappa — chapitre \i — et croy que si... de bonne heure manque
— si vous avez point quelque bon poinsson de vin, voulentiers j'en receveray le pré-
sent — alloit du pied [il manque] — quelque ung l'admonnesta en disnant disant :
comme père tout beau... [à demye... vermeil /;w;7(///e] — Je donne au diasble... passe-
reaux o compaing manque — Par Sainct Thibault, dist il, tu dys vray et si je montasse
aussi bien comme je avalle... — A quoy se prindrent à rire les assistans — ■ uns; con-
nil pour me faire rostir tout vif — Ainsi je prens avec — où il y avoit force paille —
Je suis à demi rosty — elle n'estoit pas assez agûe — mais bien tu ne tueras jamais
ainsi — Mais où sont... Parisien manque — il n'y retourna point la deuziesme fois —
une jeune Tudesque — mon povre haire qui estoit moult bien esmoucheté — Mais
notez... laissa brusler manque — je me retourné arrière — bruslant comme Sodome
et Gomorrhe dont je fuz tant ayse — dist Panurge manque — plus de six cens chiens
— me enseignant un remède... tenent aux jambes. Mais manque — plantant l'ung
l'autre. Et ainsi — et vive la roustisserie manque.
Chapitre XV
Chapitre xi — Voy ne cy pas de belles murailles pour garder les oizons... —
murailles plus fortes que de la vertu des habitans — Strasbourg ou Orléans [ou
Ferrare manque] — et despens manque — de tant de vitz qu'on couppa en ceste ville
es povres Ytaliens à l'entrée de la royne. Quel diable... — ou sacrez tnanque — et
quel manque — et se y cueilleroyent. . . ouvrage gasté manque — très bien manque —
que met... mendicantium manque — blessa à la cuisse — voluntiers manque — qu'il
s'esmouchast bien que les mouches ne s'i cueillassent point attendant... — l'autre
Dieu le commande. Esmouche... — Un bon esmoucheteur... petit bedaud manque
— Par Dieu mon petit compère — esmoucheteu de la royne Marie ou bien de don...
— qu'il y avoit au derrière encores ung autre pertuis non pas si grant... — portant
plus de troys basles de mousse — mis deux basles et demy — charrettées. Et bien puis
que Dieu le veult et tousjours fourroit dedans. Mais... — non pas mon oppinion —
et si n'y a neuf jours [que manque] voire de mangeresses d'images et de théolo-
giennes, mais à ce matin... — je voy continuellement manque, qu'elle est... — ung
jour cent escuz.
Chapitre XVI
Conditions — chapitre xii — grant, ung peu aquilain — pipeur, beuveur manque
— s'il y en avoit en Paris — infaillible manque — povres maistres es Ars et theolo-
PANTAGRUEL. XIII
XCVIII INTRODUCTION
giens — Et ung jour..., à tous les théologiens de se trouver en Sorbonne pour exa-
miner les articles de la foy, il fit — tout le treillis de Sorbonne en sorte... — qua-
torze... la veroUe manque — et portoit... avancer d'aller manque — bien affilé comme
est une aguille de peletie... — que ung des assistans à la Court dist — mesmement
quant il y auroit des femmes — de pécher da péché — si énormément.. . et renom-
mée manque — et sale manque — lingere des galleries de la Saincte Chappelle — lui
ostant ung poul de dessus son sain — elle est de Fontarrabie et le secouoit.
Chapitre XVII
Comment Panurge. . . chapitre xvii manque — Un jour je le trouvay quelque — et
puis me mis à dire mes menuz suffrages — en la loy : Dominum Deum tuum adora-
bis et illi soli servies, diliges proximum tuum et sic de aliis — et ibi Bartolus manque
— le diable ne les eust pas voulu besongner — monstrerent leurs fondemens manque
— n'eussent point à lire clandestinement les livres des Sentences de nuict, mais de
— ■ en ce es escolliers de Sorbonne en face de tous les théologiens oià je fuz con-
dampné — que les conseilliers et advocatz leur feissent — sans y rompre leurs
chausses aux genoulx — tu n'as nul passetemps en ce monde. J'en ay moi — pécore.
Jesu Christ ne fut il pas pendu en l'air ? Mais à propos ce pendant que ces pages
bancquetent.
Chapitre XVIII
Chapitre xiii — ung grandissime clerc nommé — veoir icelluy Pantagruel — Et
de première entrée voyant tressaillit — ce que dit Platon le prince des philosophes —
avoit {sic) temple et depromer {sic) ses oracles - - transfreta le vaste fleuve de Physon
— gens bien lettrés et de grant auctorité — te veoir, conférer — philosophie, de
magie, de alimie {sic) et de caballe — solution dont il la fault trouver toy et moy et
loue grandement la manière — que font ces sophistes quant on argue — entre nous
n'y ait point de tumulte et que — que jamais il y eut gens plus eslevez — et faictes
tant... le palat manque — Dont dist Pantagruel : Voire mais mon amy Panurge, il est
— que tous les dyables — et quant ce vint à l'heure — croyez manque — n'y ayant
— tous les Sorbonicoles à cest heure — d'ung demy pied hors de la gueuUe — de
sophistes, lesquelz... et débat manque — une pomme d'orange.
Chapitre XIX
Comment... chapitre xix manque — - et spéculant — silence. Panurge sans mot dire
lava les mains et feist — ung tel signe [l'Angloys leva hault en l'air... touchoyt le
dextre. A ce manque] — car de la main — faisoit de la dextre. Et ce dura bien par
l'espace d'ung bon quart d'heure dont Thaumaste commença à pallir — signe que de
la main — Dont le monde qui — ■ que voulez vous dire [là manque] — Dont Thau-
maste de grant hahan se levant il fist — pissa vinaigre bien fort manque — quelque
peu la bouche — II y a mis la main jusqu'au coulde manque — tant qu'il povoit
manque — doid du mcillcu.
NOTRE TEXTH XCFX
Chapitre XX
Mais Thaumaste... chapitre xx manque — des doubles inexpulsables tant de — de
Ailkymie — raporte point la milliesme — et croyez qu'ilz beurent comme toutes
bonnes âmes le jour des Mors, le ventre contre tere, jusques a dire : D'out venez vous
— et flaccons... le diable, boutte manque — Il n'y eut par sans faulte celluy qui n'en
beut XXV ou XXX muys — davantage estoient altérez.
Chapitre XXI
D'une jeune dame de Paris et du tour qu'il luy fist — xiiij — comme Panurge —
broderie à la Tudesque — lesquelz poinct à la chair ne touchent majique — et vous
sçait bien trouver les alibitz [tant manque ] — vous n'estez pas si malle — ceste grâce
de vous accoUer, de vous baiser et de frotter son lart avecques vous — desjà vous me
aymés tout plein — et suis à ce prédestiné des phées manque — pour gaigner temps,
faisons — s'en sortist — et les couppa et les emporta à la fripperie — ce bavart icy
est quelque homme esventé — s'en courroucera — pleine de gettons et luy — s'en-
trayme le plus ou vous — de tel deshonneur. Allez vous en et me rendrez mes pate-
nostres que mon — lingotz d'or — hiacinthes taillez avec les marches de fines tur-
quoyse ou de beaulx topazes merchez de fins grenatz ou de beaulx ballais — coscoté
manque — Maistre Jean Chouart manque — je vous feray pourmener aux chiens.
Chapitre XXII
Lesquelz il craignoit naturellement... chapitre xxi manque — du sacre manque —
une chienne qui estoit en chaleur, laquelle... — et s'en alla à l'église où la dame
devoit aller — ne s'en vinssent à ceste dame pour l'odeur — y venoient après elle la
sentant. Et Panurge les chassa quelque peu arrière et print congié d'elle et s'en alla
en quelque chappelle pour veoir le deduyt, car ces villains chiens la fachoyent moult
beaucoup car il venoient pisser sus ses habillemens tant qu'il y eut ung grant leuvrier
qui luy vouloit pisser sur la teste et luy fist mal sur le col et par derrière, et les
autres aux manches, les autres aux jambes, les petis luy haboyoient moult fort. En
sorte que toutes les femmes de la autour avoient beaucoup — ceste dame là est en
grant peine de ces villains chiens qui la tourmentoient en ceste manière. Et quant il
veit que trestous les chiens — il font autour d'ung loup Pantagruel (sic) et par toutes
les rues où — et yrez vous point à voz compaignons... — de par le diable devant
manque — fut à la procession. Car il se y trouva plus — mille et quatorze manque —
ses beaux acoustremens qu'elle ne sceut y trouver remède sinon s'en aller à l'ostel.
Et chiens — et elle de se cacher et chamberieres de rire manque — Et quant elle fut
— où les cannes eussent bien noué — et c'est celluy... Thoulouse manque.
C IXTRODUCTIOX
Chapitre XXIII
En France, Et l'exposition d'ung mot escript en ung anneau — xv — Enoch et
Helye [au lieu de Ogier et Arius] — tenoient de présent la grant ville — Marotes du
Jac — stades manque — ilz en chevauchoient à chasque bout de champ.
Chapitre XX1\''
Lettres que... chapitre xxxni manque — Laquelle inscription leue, il fut^c'estoit
ung nom hebraïcque — Camp Blanco, qui Senege (sic') — Sperantza Piedsmont scalle
au... (sic) — Uben — port de Achorie (sic) — N'estes vous pas — et vous tenez
asseuré — que ung poinct qui me tienne suspens et doubteux — Moy, dist Panurge,
j'entreprens — et bragmader manque — Moy, dit Eustenes, je entreray — Moi, dist
Carpalim, je y entreray.
Chapitre XX\'
Comme — Eustenes et Epistemon — six cens lx — subtillement — xvi — ilz vont
adviser — bien legiers — car voicy de noz ennemis — car moy tout seul les desconfi-
ray, mais il ne fault pas tarder — sus le tillac manque — ne entendez point au cerne de
ces cordes — A quoy Epistemon commencea de tirer — cordes se vont empesîrer.
Chapitre XXVl
Comment... chapitre xxvi manque — Et incontinent se mist après à courir de telle
roydeur... — l'atrapa en moins d'ung riens — et en courant tua des piedz dix ou
douze que levraulx que lapins... [print de ses mains... pigeons ramies et manque] —
Dix huyt... grands renards manque — Donc il frapa le... rasles et sanglerons manque
— Incontinent Epistemon fistdeux belles broches — et firent leur rost de leur prison-
nier (sic) — grant chère et vinaigre — Pleut ores à mon Dieu que chascun d'entre
vous... — en l'armée y a — de tous pays et toutes contrées y en a — y est il présent.
Seigneur, dist le prisonnier, il y est — n'estes vous point délibérez de venir avec moy?
— que je ne passage en forme commune — Non, non... le monde manque — Non,
non, dist Epistemon — ne sont pas si grant nombre.
Chapitre XXVII
Comme, érigea ung — ung autre — petis — ung — xvij — qui non d'harnovs mais de
bon sens vestus — les aesles de... quatre ramiers manque — Ce fut icy que a l'honneur
de Bachus, fut bancqueté par quatre bons pions qui gayement tous mirent à bas culz
soupples de reins comme beaulx carpions — Il n'est fumée que de tetins et n'est cli-
quetis que de couillons. Puis se levant fit ung pet, ung sault et ung sublet la terre
trembla... air corrompu mfl//(/;/^ — il engendra — et troys manque — qu'il fist manque'
N'OTRi: THXT1-: CI
Chapitre XXVIII
Comme — xviij — comme après — qu'il eust son année sur mer — contîctz...
composiste manque — après que tu auras anoncé à ton roy je ne te dis pas comme les
caphars : Aide toy Dieu te aidera, car c'est au rebours : Ayde toy le dyable te rom-
pra le col, mais je te dis metz tout ton espoir — Ce fait le prisonnier s'en alla et Pan-
tagruel dist à ses gens : Enfans, j'ay donné à entendre à ce (1. 27) prisonnier que nous
avons — fait rostir tous les six cens cinquante et neuf — Et pour le remède ne trouva
allégement — vin avecques ung embut — ilz beurent si bien qu'ilz — beuvons icy à
la Tudesque — composées de trochistz d'alkekangi et de cantharides et autres espèces
diureticques — voix qui est plus espoventable que n'estoit celle de Stentar que fut
ouy par sur tout le bruit de la bataille des Troyens et vous en partez dudit camp —
comme un cochon manque — Mais il s'en partit si roydement que ung carreau —
qu'il fist paouer à tout le monde et sembloit que tous les diables d'enfer feussent —
— sçavez vous bien comment, estourdis comme le premier coup de matines — la
rivière de Rhosne [et le Danouble manque] — Protheus Tritons manque — voicy pareil-
lement le tresbuchet — la merveilleuse et horrible bataille qui.
Chapitre XXIX
Les -CCC" — pierre — cappitaine — xix — voyla les geans — de vostre mast à la
vieille escrime [gualantement manque] — Goliath facillement. Moy doncques qui en
batray douze telz que estoit David — car en ce temps là ce n'estoit que ung petit
chiart — n'en defFeray je pas bien une douzaine. Et puis ce gros... — bren chien
chié en mon nez — par Dieu manque — Et ainsi qu'ilz disoient ces parolles — le
povre Pantagruel dont dist à ses compagnons geans — Mahon, si nul de vous —
comptoit des fables et les exemples — et le conte de la Ciguoingne manque — Alors
Loupgarou s'adressa — deux quarterons manque — d'acier de Callibbes — comme tu
as octroyé — et ministre de ta paroUe — comme bien apparut en l'armée de Senna-
cherib — et un minot manque — Dont irrité fut Loupgarou et lui lancea ung — Quoy
voyant Pantagruel desploye ses bras — jusques à la râtelle — soixante et dix piedz —
Ce que voyant Pantagruel qui se amusoit — - tout net manque — chiquenaude sus ung
mail de forgeron — pour en ferir Pantagruel, mais Pantagruel qui estoit soubdain —
povres gens. Luy frappa du peid ung si grant — Et comme ilz approchoient, Panta-
gruel print — et du corps de Loupgarou armé d'enclumes frapoit — Et Panurge, Car-
palim et Eustenes cependant esgorgettoient — Pantagmel en abbatit ung qui avoit
nom Moricault.
Chapitre XXX
Espistemon — teste tranchée — fut — dyables — dampnez — xx — desconfiture
gygantalle — Dont Eusthenes s'escria — et dist à... trop fallace manque — chaulde-
cil INTRODUCTION
ment, qu'elle ne print vent — Et Eustenes et Carpalim — sinapiza de pouldre de
aloes qu'il — Et ce fait luy fîst deux ou troys pointz de — ung voirre d'ung grant
vin blanc à tout une rôtie — et ainsi gaignoit sa vie — Romule... Nestor harpailleur
manque — Darius estoit cureur le retraitz — Ancus Martius... trinquamoUe manque
— Pharamond estoit lanternier — estoit coquetier — estoient povres gaigne deniers
a tirer à la rame et passer les rivières de Coccitus — gondoliers manque — pain chau-
meny. Plusieurs autres hommes sont là et ne font riens que j'aye veu, mais ilz gaignent
leur vie à endurer force plasmeuses, ciquenaudes, alouettes et grans coups de poing
sur les dentz. Néron estoit vielleux et Fierabras estoit son varlet — Jason et Pompée
— Dolin de Magence estoit dominotier — Jason estoit manillier manque — Dom
Pierre — Julles César souillart de cuysine — Anthiochus — Romulus — Octaviez
estoit ratisseur de papier — Roboastre estoit houssepaillier — Ganimedes cryeur de
petitz patez [mais il... barbe manque] — Jehan de Paris gresseur... — et Artus de
Bretaigne... — Perceforest portoit une hotte : je ne sçay pas s'il estoit porteur de cos-
tretz — Le roy Gadiffere estoit papetier — Le bossu de Suave estoit preneur de ratz.
Le lors de Pedrac grant rôtisseur de saulcisses. Darnant l'enchanteur se congnoissoit
bien à acoustrer des merlus et Pacollet estoit degresseur de verolle. Comment, dist
Pantagruel, veis oncques tant : il y a plus — Jubathar — et remply... Héraclès manque
— Dannois — Le roy Oberon estoit recouvreur — estoit preneur — Hemon estoyent. . .
— Le pape Calixte... crocquelardos manque — Mathabrune — Cleopotra estoit —
Heleine estoit couratiere... — ■ Lucresse... de verdet manque — et paillarde tnanque —
— en sa dextre manque — Je veiz Epictete... desroberent la nuyct manque —
thesaurier de Radamanthe manque — patez que crioit gentil Ganimedes et luy...
— dist le pape manque — Et le povre Ganimedes s'en alloit plorant. Et quant
il fut — Le Maire qui contrefaisoit du grobis [du pape... en faisant manque] —
dist Villon [le dict de manque] — Je veiz de... muys de bière manque — Adonc
dist Epistemon : Je les veiz tous... — mauvaise despeche. Par ainsi — tout ce moys
manque — des munitions du camp manque — Et de quelque mestier sera Monsieur
du sot — icy — de par delà manque — le présent n'est dereffus et manque.
Chapitre XXXI
Fist crieur de saulce verte — chapitre xxi — en pompe iriumphale avec une liesse
divine le conduirent — xviii^ mil sans les — C'est Monsieur du sot de troys civites
— ce diable de sot icv n'est que ung veau et ne vault rien — pour son iniquité — je
ause bien dire que manque — petit bon manque — Ainsi ceste mariée.
Chapitre XXXII
L'aucteur — xxii — tout le monde se rendoit à luy et de franc vouloir — contre et
lui firent — ce ne seroit que une petite venue, mais à toutes fins — comme l'on dit :
au bout de l'arme — de fortes villes — [Ha manque^ Monsieur, dist il, nous ne pou-
XOTRH TEXTE CIH
vons pas estre tous riches : je gagne ainsi... — laquelle je trouvay belle et en bel air
— deux cens mille personnes — les gens de delà les dentz — à quoy je... delà les
dentz manque — Et de quoy vivoys tu ? Que mangeoys tu ? Q.ue beuvoys tu ? —
Vous me faictcs... envers vous manque.
Chapitre XXXIII
xxiiij — médecins le secoururent très bien et avec — lenitives et manque — il gue-
rist de son mal, je laisse comme pour une minorative il print — à l'estomac. Et de
fait l'on feit xvii grosses pommes — • En cinq autres entrèrent d'autres varletz chascun
portant ung pic à son col. En trois autres entrèrent trois païsans chascum ayant une
pelle à son col. Et sept autres entrèrent — cherchèrent plus de demye lieue où
estoient les humeurs corrompues. Finablement trouvèrent une montjoye d'ordure.
Alors les — facillement manque — joyeusement manque — Et par ce fut guery et de
CCS pillules d'arain en avez une à Orléans, sur le clochier Saincte Croix.
Ch.\pitke XXXIV
La conclusion... xxxiii manque — horrifique de Pantagruel mon maistre. Icy —
caria teste — Panurge fut marié... Et comment Pantagruel manque — Inde dit prestre
Jehan — et mist à sac... Proserpine au feu manque — véritables. Ce sont beaulx textes
d'evangilles en françoys — pardonnate — Si vous me dictes : Maistre... jusqu'à la fin
manque.
ENSUYT LA TABLE
Chapitres.
De l'origine et antiquité du grant Pantagruel i
De la nativité du très redouté Pantagruel ii
Du dueil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec m
De l'enfance de Pantagruel un
Des faictz du noble Pantagruel en son jeune aage v
Comment Pantagruel encontra ung lymousin qui contrefaisoit le françois. vi
Comme Pantagruel vint à Paris vu
Comme Pantagruel estant à Paris receut let (sic) lettres de son père Gar-
gantua VIII
Comme Pantagruel trouva Panurge, lequel il ayma toute sa vie ix
Comme Pantagruel jugea d'une controverse merveilleusement obscure x
Comme Panurge racompte la manière qu'il eschappa de la main des Turcz. x
Comme Panurge enseigne une manière bien nouvelle de bastir les murailles
de Paris xi
Des meurs et conditions de Panurge xii
Comme ung grant clerc d'Angleterre vouloit arguer contre Pantagruel et fut
vaincu par Panurge xiii
CIV INIRODUCTION
Comme Panurge fut amoureux d'une dame de Paris et du tour qu'il luy fist. xiiii
Comme Pantagruel partit de Paris et la cause pourquoy les lieues sont tant
petites en France xv
Comme Panurge, Carpalin, Eustenes et Epistemon, compaignons de Panta-
gruel, desconfirent vi^ lx chevaliers bien subtilement xvi
Comment Pantagruel érigea ung trophée en mémoire de leur prouesse et
Panurge ung autre en mémoire des levraulx et comment Pantagruel de ses petz
engendroit les petis hommes et de ses vesnes les petites femmes xvii
Comment Pantagruel eut victoire bien estrangement des Dipsodes et des
geans xviii
Comment Pantagruel deffitles -ccc* geans armez de pierre de taille et Loup-
garou, leur cappitaine xix
Comment Epistemon, qui avoit la teste trenchée, fut guery par Panurge et
des nouvelles des dyables et des dampnez xx
Comment Pantagruel entra en la ville de Amaurotes et comment Panurge
maria le roy Anarche et le fist crieur de saulce verte xxi
Comment Pantagruel de sa langue couvrit toute une armée et de ce que l'auc-
teur veit dedans sa bouche , xxii
Comment Pantagruel fut malade et la façon comment il guérit xxiii
FIN DE LA TABLE
F. — L'édition de Paris « portant pour adresse : On les vend à Paris au bout du
Pont aux Meusniers, a hnseigne sainct Loys », c'est-à-dire notre édition F, « se
conserve à la Bibliothèque impériale de Vienne, mais n'a jamais passé sous nos
yeux », déclarait Jacques-Charles Brunet ', et il renvoyait en note aux Essais
d'études bibliographiques sur Rabelais de Gustave Brunet. Celui-ci dit en effet
(p. i) qu'il tient de M. Kopitar que la Bibliothèque impériale de Vienne
conserve un exemplaire de cette édition, comprenant 104 feuillets. Or,
M. P. -P. Plan a « fait écrire, à ce sujet, au directeur de cette Bibliothèque qui,
en date du 29 août 1903, a répondu que la plus ancienne édition de Rabelais
que possède la Bibliothèque impériale de Vienne est celle des Œuvres de
1553 ^ ». Conclusion : l'édition F est perdue. Tout porte à croire que c'était
une contrefaçon parisienne analogue à celles que nous venons d'étudier.
G. — L'édition G est la seconde édition donnée par François Juste. Elle n'est
plus représentée que par un seul exemplaire conservé à la Bibliothèque royale
de Dresde. Ce précieux volume a été réimprimé par P. Babeau, J. Boulenger
et H. Patry ; je renvoie à la description bibliographique détaillée qui accompagne
1. Op. cit., p. 53.
2. Bibliographie rabelaisienne, p. 47.
XOIRF. TliXTE CV
cette édition '. Le Pantagruel de Dresde a également été reproduit en fac-simi-
lés par MM. Léon Dorez et P,-P. Plan - ; malheureusement, cette publication
est déparée par un grand nombre de fautes : le photographe a en effet fort
retouché ses clichés, il a refait toutes les lettres qui étaient mal venues et par
conjectures, sans se reporter au modèle; d'où, naturellement, une quantité
d'erreurs K Rien n'est plus trompeur que de pareils « fac-similés », dont on
serait porté à se servir avec la confiance qu'on accorderait à l'original.
Que G représente la seconde rédaction de Pantagruel, cela ne fait point de
doute. Le volume publié chez Juste, qui allait devenir l'éditeur ordinaire de
Rabelais, contient des additions fort intéressantes qui ont été conservées par l'au-
teur dans ses éditions postérieures, par exemple une importante série de livres
de Saint-Victor ou le discours de Panurge en anglais. Certains passages de G,
au contraire, ont été modifiés par la suite. Au total, les variantes de G ne sont
pas aussi intéressantes que celles qu'offriront les rédactions suivantes. D'ailleurs,
l'incorrection de la typographie, le format portatif du volume, l'emploi de l'al-
phabet gothique, plus connu dans le peuple que les lettres romaines, la qua-
lité du papier, tout indique que D était une édition populaire, probablement
hâtivement imprimée par Juste sous la surveillance de Rabelais, pour répondre
au succès de l'ouvrage et arrêter les contrefaçons.
H. — C'est dans cette troisième édition donnée par Juste (1534) que paraît
pour la première fois le Dixain de M. Hugues Salel à l'auteur de cestui livre, et il
est suivi de la phrase : « Vivent tous les bons Pantagruélistes. » L'amusant
paragraphe du chapitre i : « Es aultres tant croissoit le nez... Ne reminiscaris »,
s'y lit également pour la première fois. La bibliothèque de Saint-Victor conti-
nue de s'y compléter, ainsi que le chapitre de la descente aux enfers d'Épiste-
mon. Enfin les dernières pages de la conclusion, qui manquaient aux éditions
précédentes, se trouvent dans H, troisième rédaction de Rabelais.
L — L'édition I, dont on n'a jamais étudié les variantes, — non plus, du reste,
que Ton n'a étudié celles de la plupart des autres textes de Pantagruel, — mérite
un examen attentif. Pierre de Sainte-Lucie, qui l'a publiée, était le successeur
de Claude Nourry, lui-même premier éditeur connu de Pantagruel. D'autre
part, on observe que certaines leçons particulières à I reparaissent dans les édi-
1 . Publication de la Société des Études rabelaisiennes (Paris, 1904, in-80).
2. Pantagruel. Fac-similé de l'édition de Lyon, François Juste, ij/^... (Paris, 1903, in-i6).
3. Cf. Rei'iie critique d'histoire et de liltératiire, 14 mars 1904, p. 202-206; Rev. Et. Rab.,
1904, p. 55-58.
PANTAGRUF.L. XIV
CVI INTRODUCTION
rions postérieures, approuvées par Rabelais. Ainsi, au chapitre m, on lit dans I :
Cela me fascbe ; je ne suis plus jeune, ''e deviens vieulx ; le temps est dangereux...
Les mots soulignés manquent aux éditions antérieures ; ils sont une inter-
polation de I. Or, ils reparaissent dans l'édition définitive M ; Rabelais les a
donc adoptés.
De même, au chapitre iv :
A, G, H I, M
Q.ue fist il ? Il essaya. Qiae fist il ? Qu'il fi si, mes bonnes gens ?
Escoute^. Il essaya.
La liste des livres de Saint-Victor est dans I augmentée de quelques unités
que l'on retrouvera dans M. Ce sont :
La Gualimafrée des bigotz.
L'Histoire des farfadetz.
La Belistrandie des millesouldiers.
puis :
Campi clysteriorum, per C.
A la fin du chapitre ix, A, G, H donnent cette leçon :
Dentz aguës, ventre vuyde, gorge seiche, tout y est délibéré.
Après les mots : « gorge seiche », I interpole : « appétit canin ».
Et la leçon définitive de M est :
Dentz aguës, ventre vuyde, gorge seiche, appétit strident, tout y est délibéré.
Au chapitre xxviii, A, G, H donnent :
... les dieux marins, Neptune et aultres, les persecutoient.
I complète l'énumération des dieux marins :
... Neptune, Thetis, les Tritons et aultres...
Et M la fixe ainsi :
... Neptune, Protheus, Tritons, aultres...
Mais à côté de ces quelques leçons de I qui ont été adoptées par Rabelais en
tout ou en partie, il en est une quantité d'autres qui ne reparaissent pas dans
les éditions postérieurement revues par l'auteur. Certaines de ces dernières
étaient pourtant intéressantes :
NOTRE Vl-XTE CVH
Chapitre I
H I
... desquek est cscript : \'cntrem om- ...desquelz est cscript : Vcntrcm om-
nipotentem, lesquelz furent... nipotentem, ventre à pouhnnes, lesquels
furent...
Avez vous bien le tout entendu ? Beu- [Cette phrase qui termine le chapitre i
vez donc un beau coup sans eaue, car, si manque,]
ne le croiez, non foys je, fist elle.
Chapitre II
... voyant, en esperit de prophétie, quil ... qu'il scroil manque.
scroil quelque jour dominat[e]ur...
Chapitre III
H l
feist l'epitaphe pour estre engravé en la // feist et composa l'epitaphe pour estre
manière que s'ensuyt. engravé sur sou vast\ en la manière que
s'ensuyt.
Chapitre V
... Fontenay le Comte, saluant le docte ... saluant le docte Tiraqueau uianque.
Tiraqueau...
Chapitre XII
... beau jeu, bel argent. Tune, Mes- ... beau jeu, bel argent, il/rtwif /a ^//rt;z-
sieurs, quid juris pro minoribus ? titè en funèbre predicament oultrepassee la
qualité de Valmageslé, tune, Messieurs,
quid juris pro minoribus ?
... collet à collet, à la mode de Bre- ... collet à collet, ortail sus urtail, à
taigne. la mode de Bretaigne.
Chapitre XIII
... les maies vexactions des lueifuges ... les maies vexations des lucifuges
nyetieoraees qui sont inquilinés au climat nycticoraces qui font vérité figure ou cli-
dia Rhomes d'un crucifix à cheval ben- mat diarhomes d'un crucifix à cheval ben-
dant une arbeleste au reins. dant une arbaleste au reins.
CVUl
INTRODUCTION
on apporta force vinaigre et eaue rose
pour leur faire revenir le sens.
on apporta force vinaigre et eaue rose
renforcé de grands coups de poing sur les
dents pour leur faire revenir le sens.
Chapitre XIV
Le routisseur s'endorniyt par le vou- Le rostisseur s'endormyt, vouloir de
loir divin, ou bien de quelque bon Mer- quelque bon Mercure qui endormyt eau-
cure qui endormyt cautement Argus qui tement Argus qui avoit cent yeulx ou
avoit cent yeulx. pour mieulx dire du dieu souverain.
Foy d'homme de bien, dist Panurge,
je n'en mentz d'un mot.
Foy d'homme de bien, dist Panurge,
dont je ne tiens que enfrische, je n'en mentz
d'un mot.
toute la ville bruslant.
toute la ville bruslant comme Sodome et
Gomorre.
Chapitre XVII
Elle me valut plus de six mille fleurins
Je puis bien dire pour vray qu'elle me
valut plus de six mille fleurins.
Chapitre XX
H
d'abundant m'a ouvert et ensemble
voulu d'autres douhtes inestimables.
I
d'abundant m'a ouvert et ensemble vou-
lu plusieurs aultres merveilleux et inesti-
mables doubles.
Chapitre XXI
ny à Minerve... tant de prudence en ny à Palas. . . tant de prudence en
Minerve... Palas. . .
Chapitre XXV
met le feu en la trainée et les fist tous là
brusler comme âmes damnées.
met le feu en la trainnée où estait semée
la pouldre, alors les eussiez veu brusler
comme âmes damnées.
NOTRE THXTE CIX
Chapitre XX \ 1
... et chevauche comme le monde. ... et chevauche comme le monde.
Et le bon Pantagruel. Omuis mimdus aut fiilit aiit fiililnr disoit
Bnridan. Et le bon Pantagruel...
Chapitre XX\'1I
El comment Panuige rompit un gros bas- Et du faict de Pniiurgc.
ton sur deux verres.
Il n'est umbre que d'estandartz, il n est II n'est umbre que d'estendars //f fumée
fumée que dechevaulx. que de chevaulx.
... et clicquetys que de tasses. A quoy ... et clicquetys que de tasses. Parler
respondit Panurge. vous (dist Carpalim) du planchicr des
vacches ? Rien, rien (dist Eusthenes), il
nest umbre que de haches, fumée que de sang
frays et clicquetys que d'os brisei. A quoy
respondit Panurge...
Chapitre XXVIII
pleine de euphorbe et de grains de pleine de euphorbe, racine de grenoillct
coccognide. et de grains de coccognide.
il s'en partit si roiddement qu'un quar- il s'en partit si souefvement et si leaiere-
reaud'arbaleste ne va pas plus tost. ment qu'une flesche d'arc ou d'arbalesic ne
va pas plus tost.
Chapitre XXX
H I
des nouvelles des diables et des damnez. des nouvelles des diables et aussi des
damnez.
Lors Eusthenes s'escrya. Lors Eusthenes Jist un gros souspir et
s'escria à haulte voix.
. . . aussi sain qu'il feut jamais. aussi sain qu'il fut jamais, et aussi gail-
lard.
Tarquin tacquin. Tarquin coquin.
ex INTRODUCTION
... et beuvoit du meilleur. Jason et ... et beuvoit du meilleur. Olivier cl
Pompée estoyent guoildronneurs. Roland jouoyenl des goheleli. Jason et Pom-
pée estoyent guoildronneurs.
Chapitre XXXI
en bon ordre et en grande ^om^ç.Xx\um- en bon ordre et pompe triumphale.
phale.
Chapitre XXXII
Et Pantagruel prenait à font plaisir. Et Pantagruel s'en ryoit et y prcnoit un
gros plaisir.
Dans I comme dans H, le texte prend fin au mot pertuys ; mais I ajoute :
Telos. Enfin la table de I est la même que celle de H, sauf une erreur dans la
numérotation des chapitres (dans I le n° ix est répété deux fois, si bien que
l'édition semble ne comprendre que vingt-huit chapitres au lieu de vingt-neuf
qu'elle en a réellement), et ces deux variantes :
Des meurs et conditions de Panurge. Des meurs et conditions du caultcleux
Panurge.
Comment Pantagruel droissa un tro- Comment Pantagruel droissa un tro-
phée en mémoire de leur prouesse et Pa- phée en mémoire de leur prouesse et Pa-
nurge un aultreen mémoire des levraulx. nurge un aultre en mémoire des levraulx
Et comment Pantagruel de ses peti engen- et plusieurs aultres choses digues de me-
droit les petite hommes et de ses vesnes les moire,
petites femmes. Et comment Panurge rompit
un gros haston sur deux verres.
Ces deux leçons de I ne reparaissent p.is dans les éditions suivantes, ft la pre-
mière, qui qualifie Panurge d'une épithète que Maître François ne lui donne
jamais, est aussi peu « rabelaisienne » que possible.
En somme, que faut-il conclure de cet examen ?
I est une réimpression de H dont elle reproduit certaines coquilles ou gra-
phies caractéristiques (bermol pour bémol., sasche pour sache, etc. ; voir l'ortho-
graphe des noms propres, le latin-français de l'écolier limousin, les langues
étrangères de Panurge, etc.); mais c'est une réimpression revue soigneusement
et comprenant quelques interpolations ou corrections de style. Ces variantes
ont-elles pour auteur Rabelais lui-même ? Cinq ou six d'entre elles, tout au
plus, se retrouvent dans les éditions postérieurement données par lui (J, M) ;
dans les autres, on ne sent guère sa manière ; d'ailleurs elles ne reparaissent
\OTRl- Tl-XTE CXI
point dans les éditions suivantes et par conséquent il ne les a pas adoptées.
Nous ne considérons donc pas I comme une édition revue et corrigée par
Maître François; nous nous contenterons d'en signaler les variantes curieuses
au cours du commentaire de Pantagruel.
J. — En étudiant, dans Tlntroduction du tome I de cette édition (p. c\-
cxii), les éditions de Gargantua données l'une par Juste en 1537, l'autre s. 1.
[à Paris ?] la même année, nous avions remarqué :
I" Que le texte du Gargantua, s. 1. (que nous appelions D), avait certaine-
ment servi à établir la rédaction définitive de Rabelais (Juste, 1542);
2° Que le Gargantua de Juste, 1537 (que nous appelions C), était fort incor-
rect et n'offrait pas de variantes intéressantes.
Et nous avions tait une hypothèse : c'est que l'imprimeur ordinaire de Ra-
belais, Juste, avait composé à la hâte son volume pour faire concurrence à la
joHe édition donnée la même année, sans doute à Paris.
L'examen des deux textes de Pantagruel, publiés l'un à Lyon, par Juste en
1537 (J.), l'autre s. 1. [à Paris?], la même année (K), nous amène aux
mêmes conclusions.
J, en effet, n'apporte au texte de M que quelques corrections de style et in-
terpolations qui ne sont pas toujours heureuses. Il est à remarquer que plusieurs
des variantes de J lui sont absolument propres : Rabelais ne les a pas adoptées
dans sa rédaction définitive (M). Il est donc douteux qu'elles soient de lui. Au
chapitre xvii, par exemple. A, G, H donnent :
Les pauvrez havres arressoient comme vieulx mulletz,
texte qui sera repris par l'édition M. J est seule à nous offrir la leçon : inantu-
lerigeoient pour arressoient ; et c'est la seule fois qu'on trouve dans une édition
de Pantagruel ce mot amusant. Voici, au chapitre xxx, une correction malheu-
reuse. Rabelais conte que Pantagruel, prenant Loupgarou par les pieds, s'en
sert pour abattre, comme avec une massue, les autres géants ; à ceste escrime
Loupgarou perdit la teste, nous disent A, G, H, M; J, au contraire, dit: à ceste
escrime Epistcnion perdit la teste, ce qui rend peu concevable qu'un éclat de
pierre vienne encore, trois lignes plus bas. couper la gorge à Epistemon.
Voici, au reste, le relevé d'un certain nombre de variantes que nous offrent
les premières éditions lyonnaises k. G, H, J, M (sauf l'édition de Pierre de
Sainte-Lucie, I, que nous avons négligée, on a vu pourquoi). On verra que les
leçons propres à J n'ont généralement pas été admises par Rabelais dans M,
son édition définitive. Si, toutefois, je n'ai pas jugé à propos d'écarter de notre
texte critique les variantes de J, c'est que cette édition a été donnée par Juste,
l'éditeur ordinaire de Maître François :
CXII
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CXVI INTRODUCTION
K, L. — L'édition L, représentée par un exemplaire actuellement conservé à
la bibliothèque des Beaux-Arts, n'est qu'une réimpression de K sans valeur cri-
tique, que nous écartons par conséquent.
K suit ordinairement le texte de H. Mais on y voit apparaître diverses va-
riantes et interpolations qui seront adoptées par l'édition définitive M. Je n'en
cite que quelques exemples. Au chapitre vu, par exemple, certains livres de Saint-
Victor y sont cités pour la première fois :
La Croquignolle des Curez.
Reverendi Patris Fratris Lubini, Provincialis Bavardle, De croquendis lardonibus
libri très.
Pasquili, Doctoris marmorei, De capreolis cum chardoneta comede, dis tempore
Papali ab Ecclesia interdicto.
L'Invention Sainctc Croix, à six pcrsonnaiges, jouée par les Clercs de Finesse.
Puis :
L'Entrée de Anthoine de Leive es terre de Greczn i.
Il [sic] Marforii. Baccalarii cubentis Rome, de pelendis mascarendisque Cardina-
lium mulis.
Apologie d'icelluy contre ceulx qui disent que la mule du Pape ne mange qu'à ses
heures.
Pronostication, quœ incipit : Silvii Triquebille balata per M. N. Songe Crusyon.
D'autre part, plusieurs titres de chapitres se trouvent également cités pour la
première fois dans K, comme le fera voir la table de concordance des chapitres
qu'on trouvera plus loin.
Il paraît donc certain que le texte de l'édition K a été revu et corrigé par Ra-
belais lui-même, et nous en avons relevé les variantes dans notre édition cri-
tique.
I . M donnera : ^5 terres du Brésil.
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CONCLUSION
On peut consulter six rédactions de Pantagruel :
1° l'édition de Claude Nourry, s. d. (A);
2° l'édition de Juste, 1533 (G);
3* l'édition de Juste, 1534 (H);
4° l'édition de Juste, 1537 (J) ;
5° l'édition s. 1. [Paris?], 1537 (K) ;
6° l'édition de Juste, 1542 (M).
La première rédaction (A) a été contrefaite, s. d., par Jean Longis (B) et
cette contrefaçon (B) a elle-même été réimprimée à Poitiers (G), s. 1. (D),
s. 1. encore (E), et peut-être une fois de plus (F), si l'on en croit Brunet qui
signale un exemplaire aujourd'hui disparu.
La troisième rédaction (H) a été contrefaite en 1537, par Pierre de Sainte-
Lucie (I).
La cinquième rédaction (K) a été contrefaite en 1542, par Etienne Dolet (N),
dont l'édition a été réimprimée à Valence, par Glaude la Ville en 1547 (P),
édition contrefaite elle-même beaucoup plus tard (P bis^
La sixième rédaction (M) a été réimprimée par Juste en 1542 (O), et avec
soin par Pierre de Tours, plus tard (Q) ; il y a enfin une réimpression de Q :
c'est l'édition R.
Nous reproduirons le texte de M, en indiquant les variantes de A, G, H,
J, K.
Pour la transcription du texte, nous suivrons les mêmes règles que nous
nous étions fixées pour Gargantua ' .
jACaUES BOULENGER.
I. Voir au t. I, p. cxxii-cxxiii. — M. Léon Gauthier, archiviste aux Archives nationales, a
bien voulu nous continuer son précieux concours pour l'établissement de ce texte. Nous l'en
remercions vivement.
PANTAGRUEL
ROY DES DIPSODES,
Restitue à son naturel,
AVEC SES FAICTZ ET PROUESSES ESPOVENTABLES
COMPOSEZ PAR FEU M. ALCOFRIBAS
Abstracteur de quinte essence
M.D.XLII
On les vend à Lyon chei Françoy^ juste.
Devant Xostre Dame de Confort
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Di:(^ain de Maistre Hugues Salel '
à V Auteur de ce Livre.
i, pour mesler profit avec doulceur,
On mect en pris un aucteur grandement,
5 Prisé seras, de cela tien toy sceur ;
Je le congnois, car ton entendement
En ce livret, soubz plaisant fondement,
L'utilité a si très bien descripte,
Qu'il m'est advis que voy un Democrite ^
lo Riant ' les faictz de nostre vie humaine.
Or persévère, et, si n'en as mérite
En ces bas lieux, l'auras au hault dommainc^.
Le Diiain manque dans A et G.
Ligne i. H, J, K : ^é; M. Hugues. . . — L 2 . J : autheur de cestuy — H : cestui —
L 3. J : prouffit — H : avecq — L 4. H : auteur — J : autheur — L é. H, J : cognais
— L 12. H, J : en Vault dommaine. Vivent tous bons Pantagruelistes '> .
I. Ce poète, qui jouit de son vivant d'une Harvitt dans Modem Philology,vo\.yi.Nl,n° 11,
grande réputation comme traducteur de diffé- mars 1919. (P.)
rents chants de Y Iliade, était né à Cazals en 2. Cette comparaison de R. avec le philo-
Quercy, en 1504. Comme son compatriote sophe Democrite sera bien souvent rééditée
Marot, il fut valet de chambre de François h^, depuis le xvie s. jusqu'à nos jours. (P.)
qui le fît abbé de Saint-Chéron près de 3. Rire se construit parfois au xvie s. (dans
Chartres. Ses œuvres furent publiées à Paris en Montaigne, par exemple) avec un régime
1540. Il mourut en 1553. Il est cité par direct, dans le sens de railler. (P.)
Paul Angier, en 1544, parmi les bons poètes 4. Au « manoir » des cieux, c'est-à-dire
du temps, avec Marot, Saint-Gelais, Héroet, après la mort. (C.)
La Borderie, Rabelais, Scève et Chappuy. Cf. 5. Sur le sens du mot, cf. livre i, page 2,
R.E.R.X, 2^^, et Hugues Salel, par Miss Helen n. 5.
PROLOGUE DE L'AUTEUR
Très illustres et très chévaleureux ' champions % gentil:^ hommes et aultres,
qui voluntiers vous adonncT^ à toutes gentillesses et honnestete^, vous ave^
na gueres veii, leu et sceu les Grandes et inestimables Chronicques de
5 l'énorme géant Gargantua % et, comme vrays fidèles, lès avé\ creues
gualantement, et y ave^i maintesfoys passé vostre temps avécquesles honorables
dames et damoy selles \ leur en faisans beatdx et longs narrez,^ alors que estiez
hors de propos \ dont este:{ bien dignes de grande louange et mémoire sem-
piternelle.
Ligne i. J : aiitheiir — 1. 2. J : chévaleureux — L 3. G : voulentiers — A : gentilesses
— J : hoiiestetei — L 4. K : cronicques — L 5. A, G, H, J, K: creues tout ainsi que
texte de Bible ou du saiuct Evangile \ 4 — L 7. A : demoiselles — L 8. A, G, J : dont
estes — A -.grand louenge — G : grant — A, G, H, J, K : et mémoire sempiternelle
manque
1 . Vaillants. Terme déjà archaïque au xyi* s.
qu'on lit chez Froissart et Christine de Pisan (S.)
2. Le mot est employé ici dans le sens géné-
ral qu'il avait pris au xvie s., d'iiomme de
guerre courageux et fort. Cf. Perceforest, IV,
f. 24 (d'après Lacurne de Sainte-Palaye) : « Si
demeurèrent illec encore huyt jours pour
l'amour du gentil champion, » et 1. I, ch. XLii,
1. 3 : « Or, s'en vont les nobles champions à leur
adventure. » (P.)
3. Allusion au livret populaire anonyme :
Les grandes et inestimables Cronicques : du grant
et énorme géant Gargantua : Contenant sa généa-
logie, La grandeur et force de son corps. Aussi tes
merveilleux faict:^ d'armes qu'il fist pour le Roy
Artus, comme verre:^^ cy après. Imprimé noielle-
ment ISJ2. {R.E.R. VIII, p. 61 et suiv.) Ce
petit opuscule, dont R. n'est sans doute pas
l'auteur, venait de paraître, probablement à
l'occasion de la foire de Lyon du 3 août. (Cf.
t. I, Introduction, p. xxxviii et suiv.) (C.)
4. Pour faire valoir son livre et ceux qui
sont de même billon, R. proteste plaisamment
qu'ils sont aussi dignes de foi que les Saintes
Écritures, le livre véridique par excellence,
L'éd. de 1542 a prudemment supprimé ce
rapprochement établi entre l'Ecriture et des
hvres de fictions bouffonnes. (P.)
5. Femmes de naissance noble. Cf. 1. I,
ch. XXXV, n. 15.
6. Discours sous forme de récits. Dérivé
datant du xvi^ s., fréquent chez R. et les écri-
vains de l'époque. Cf. Amyot, Flaminius,
ch. XXXIV : « Hz firent un long narré de la
grande multitude des combattans, qui esloient
en l'armée de leur maistre. >■ Le mot a persisté
jusqu'à la fin du xviiie s. (S.)
7. D'entretiens ou d'entreprises galants.
PROr.OGUE
lo Et à la mienne vohinté^ que chascun laissast sa propre hesoigne, ne se
soiiciast de son mestier et mist ses affaires propres en oiihly, pour y ^ vacqiier
entièrement sans que son esperit '° jeust de ailleurs distraict ny empesché'' :
jusques à ce que Ton les tint par cueur, affîn que, si d'adventure l'art de
Vimprimerie cessoit ou en cas que tous livres périssent, on temps advenir
15 un chascun les'peust bien au net enseigner à ses enfans, et à ses successeurs
et survivejis bailler comme de main en main, ainsy que une religieuse
Caballe '' ; car il y a plus de fruict que par adventure ne pensent un tas de
gros talvassiers'^ tous crousteleve^ '\ qui entendent beaucoup moins en
ces petites joyeusetés que ne faict Raclet '^ en l'Institute '^.
20 fen ay congneu de haidti et puissans seigneurs en bon nombre, qui, allant
à chasse de grosses bestes ou voiler '^ pour '-^ canes, s'il advenoit que la beste
Ligne 10. G : voulmté — A, G, H, J, K : que un chascun — A, J, K : besoingne
— G : besongne — A, G, H, J : ne se souciast de son mestier manque — 1. 11. A,
G, H, J, K : afin de y vacquer — 1. 12. A, G : esprit — 1. 13. A, G : Von les sceusi
— A : d'aventure art — 1. 14. A, G, H, J, K : au temps — 1. 15. A : /« puisse —
A, G, H, J : et à ses successeurs. . . caballe manque — 1. 20. A, G, H, J : allans
1. 21. K : à /fl chasse — A, G, H, J, K : pour faulcon
8. Formule de souhait. Puisse-t-il ne avec le sens de doctrine secrète, qu'il aura
dépendre que de ma volonté que. . . ultérieurement. (S.)
9. Aux beaux et longs narrés des Cronicques. 13. Vantards. Cf. 1. I, ch. xxv, n. 25.
10. Sur cette forme, cf. 1. I, ch. x, n. 14. Couverts de croûtes, épithète des véro-
58- lés. Cf. I. I, ch. Liv, n. 45.
11. Embarrassé. Cf. 1. I, ch. xxvin, 1. 46 : 15. II s'agit sans doute de Raimbert Raclet,
« fauldra il que je vous enipesche à me y professeur de droit à Dôle, cité par Gilbert
ayder ? » et n. 27. Cousin dans sa Description de la Fmriche-Comté,
12. Tradition juive touchant l'interprétation en même temps que plusieurs autres « advocati
de la Bible transmise oralement, et par suite : et juris professores, magnâ facundiâ et huma-
doctrine m\stérieuse. Mot attesté pour la pre- nitate ». Cf. Brevis ac dilucida Burgiindix
mière fois dans ce passage. R. en fait ailleurs siiperioris . . . descriptio, per Gib. Cognatum.
un usage burlesque (1. III, ch. xv) lorsqu'il 1552. Pet. in-S». (C.)
parle de la « cabaîle monastique en matière de 16. Les histitutes de Justinien.
bœuf salle «. Le terme hébreu est entré dans 17. Chasser à l'aide d'oiseaux de volerie. Sur
la langue française par l'intermédiaire du bas- cette chasse, pratiquée plus communément que
latin. On le lit déjà vers la même époque la chasse à courre ou vénerie, cf. R.E.R., X,
(1535) dans un vers de Marot, t. I, p. 217 : 359. (P.)
A un poète, à qui on doit lascher 18. On disait d'un oiseau de volerie, qu'il
La bride longue, et rien ne luy cacher, volait pour telle ou telle proie. Cf. R.E.R.,
Soit d'art magicqu', necromanceoucaZ'a//^... X, 359, n. i (P.)
PROLOGUE
5
ne ffiist rencontrée par les brisées "' on qne Je fauJcon se niisl à planer -",
voyant la proye gaigner * ' à tiré cTesle, ili estaient bien marrys, comme
entemh\ asse::^ ; mais lejir refuge de reconfort, et affin dé ne soy morfondre,
25 cstoit à recoJer -^ les inestimables faict:^^ dudict Gargantua.
Aultres sont par le Monde (ce ne sont fariboles')^' qui, estans grande-
ment afflige:^ du mal des dent:^, après avoir tous leurs biens despendii:^ en
médians sans en rien profiter, ne ont trouvé remède plus expédient que de
mettre lesdictes Chronicques entre deux beaulx linges bien chaulx et les
30 appliquer au lieu de la douleur ""^^ les sinapi7aiid-'^ avecques un peu de
pouldre d'oribus ^^.
Mais que diray je des pauvres vérole^ et goutteux ? 0, quantes foys nous
les avons veu, à V heure que il-^ estoyent bien oingt:^''' et engresse-^ à poinct.
Ligne 23. A : praye guaingner à tyre — H : gaingner — J : tire d'aeslc — G : estoyent
— I. 24. A, G : ^^ fie se — 1. 26. A, G : D'atiltres . . . ce ne sont pas — 1. 27. H :
despendu — 1. 28. A, G, K : médecins — K : en riens proiiffiter — A, G, H : sans
en rien profiter mangue — 1. 29. K
quer, sinapiyint — H : sinapi^ans —
: cronicques — G : beulx linges — 1. 30. A : applic-
1. 32. A : fois — 1. 33. A : qu'ils — ■ A, G : à point
19. Branches rompues par le veneur pour
reconnaître l'endroit où il a vu la bête : « Où
tu en perdras la veue [du cert] gette une bri-
sée, quand tu t'en vras. Modus, f» x (dans
Littré). (C.)
20. Le faucon plane, et restreint par consé-
quent son allure, lorsqu'il renonce à attraper sa
proie. (P.)
21. S'enfuir. Cf. Gagner au pied, 1. 1, ch. xii,
n. 58.
22. Rappeler, répéter.
2;. Choses frivoles. Et plus bas, ch. vu :
« Les Fariboles du droict. » Mot provincial
attesté tout d'abord chez R., synonyme de
baliverne, l'un et l'autre d'origine méridionale :
cf. l'agenais/flrjJo/, folâtre, volage, frivole. (S.)
24. Sur ce mode d'emploi de certains livres
édifiants, cf. 1. l, ch. vi, n. 12. (C.)
25. Sinapisant. Terme pharmaceutique tiré
du lat. sinapi:{are (grec : 'jvjo.-'X.zv/) et que R.
a le premier employé. (S.)
26. Poudre de perlimpinpin, remède sans
effet. Appellation burlesque, propr. poudre
d'excréments humains (cf. 1. 1, ch. xxii, n. 88)
svnon\mc de « pouldre de dianierdis >i, 1. II.
ch. XXX. On lit déjà l'expression dans le Mis-
tere de Saint-Quentin, v. 556c :
Pour mengier cuirs et quorions
De ces petaudes qu'on decole.
Il n'est fin brouet que de cole
Avec poitrette d'orihis.
et ailleurs, v. 1 1 899 :
D'ung cocq basile en lieu repus,
De la pourette d'oribus.
De riagal, de gahcant,
D'arsenicq, de souffre puant. . .
L'équivalent moderne d'oribus est fine, l'un et
l'autre termes euphémiques. (S.) — La con-
fection de la poudre d'oribus fait partie des
talents de maislre Hamhreliu, serviteur de
maistre Aliborum (1557). ^W''- poés. franc.,
t. Xm, p. 181. (C.)
27. D'après Ulric de Hutten (De guaiaci
medicina et morbo gallico, Mayence, 15 19), « les
articulations, les membres, la tête, la colonne
vertébrale, la région ombilicale, et quelquefois
le corps tout entier [des véroles] étaient fric-
tionnés d'onguent mercuriel une, deux, trois
et même quatre fois par jour. Les malades
étaient renfermés dans une étuve où la chaleur
PROLOGUE
et le visaige leur rduysoit comme la claveure^^ d'un charnier ^\ et les dent^
35 leur tressailloyent comme font les marchettes '° dhin clavier d'orgues ou d'es-
pinette^' quand on joue dessus, et que le gosier leur escumoit comme à un
verrat que les vauUrés '^ 07it aculé entre les toilles " / Que faisoyent-il^ alors ?
Toute leur consolation nestoit que de ouyr lire quelques page dudict livre,
et en avons veu qui se donnoyent à cent pipes '^ de vieulx diables en cas que
40 ili n'eussent senty allégement manifeste à la lecture dudict livre, lorsqu'on les
tenoit es lymhes ^\ fiy plus ny moins que les femmes estans en mal d'enfant
quand on leurs leist la vie de saincte Marguerite '^
Ligne 34. G: clavefeiire — J : llavcure — 1. 35. A : leurs tressailloient — J : tressail-
coient — 1. 36. G : quant — A : gousier — 1. 37. A : que les vaiiltres et lévriers ont chassé
sept heures —faisoient -1. 38. A : quelque pagée; G, H, J, K : quelque page — 1. 39. A :
donnaient — A, G, H, J, K : cent pippes de diables 1. 41. H, J : estants — I. 42. A : leur
liât — G : leur list — H. Margarite
était maintenue constamment égale, très
élevée; ils y restaient de 20 à 30 jours ». (Le
livre du chevalier allemand Ulric de Hutten,
trad. par le OrPotton. Lyon, 1865, p. 30.) (D-)
28. Serrure. De même ailleurs, 1. IV,
ch. L : « Un gros faratz de clefz, desquelles il
ouvrit à trente et deux claveures. » Cf. Bour-
digné, Faifeu, p. 40 : « Et du celier la daveiire
portoit. » Le mot est encore vivace dans les
patois (Poitou, etc.). (S.)
29. Garde-manger saloir ; proprement :
coffre à garder la chair, c'est-à-dire la viande.
La serrure du charnier, fréquemment ouverte
ou fermée, et préservée, d'autre part, de l'oxy-
dation par la graisse que lui laissaient les mains
qui la maniaient, était naturellement très bril-
lante.
30. Touches. Dérivé qui n'est pas attesté anté-
rieurement à R. Terme conservé aujourd'hui,
avec un sens spécial, chez les oiseleurs. (S.)
31. Le mot, sinon l'objet, était nouveau.
Érasme (né en 1467) remarque que dans sa
jeunesse on ne l'employait pas encore : « me
puero clavicymbalam et harpicordam, nunc
spinetam nominant ». Cf. 1. I, ch. xxiii, n. 64.
(C.)
32. Sortes de chiens destinés à la chasse du
sanglier ; l'équipage composé de ces chiens
s'appelait le vautrait. Le terme s'est conservé
en vénerie. (C.)
33. Grandes pièces de toile, bordées de
grosses cordes, qu'on tendait autour d'une en-
ceinte, où les chasseurs refoulaient les bêtes
noires pour les tuer ou les prendre. 11 existait à
la Cour une charge de capitaine des toiles. (C.)
54. Grande futaille d'un muid et demi. Cf.
1. 1, ch. VII, n. 12.
5 ) . Par analogie avec les limbes (purgatoire
des enfants morts sans baptême et des justes
de l'Ancien Testament), ce mot désigne ici les
étuves où l'on faisait séjourner les véroles
subissant le traitement de la sudation. (D.) —
Le traitement des maladies vénériennes au
xvie s. était des plus violents et les
malades qui ne pouvaient recevoir à domicile
les soins exigés — notamment les bains de
vapeur destinés à faire suer le grand remède, ce
qu'on appelait « aller en surie », — prenaient
pension chez leur barbier. Un des convives des
Serées, t. IV, p. 137, parle ainsi des « pigeons »
qu'un barbier poitevin entretenait chaudement
dans son « colombier ». Le terme est moins
effrayant que celui de limbes. Il est vrai que
c'est un médecin qui l'emploie. (C.)
36. Sur la dévotion à sainte Marguerite, cf.
1. I, ch. VI, n. 12.
PROLOGUE 7
Est ce rien cela ? TroHve[7(\ moy livré, en quelque langue, en quelque faculté
cl science que ce soit, qui ayt telles vertus, propriétés et prérogatives, et je
45 poieray chopine^'' dé trippes. Mon, Messieurs, non. Il est sans pair, incom-
parable et sans parragon '^. Je le maintiens jusques au feu exclusive ''. Et
ceulx qui vouldroicnt maintenir que si, réputés les abuseurs, prestinateurs^°,
eniposteurs-*' et séducteurs ■♦^
Bien vray est il que Ton trouve en aulcuns livres dignes de haulte fustaye*^
50 certaines propriétés occultes, au nombre desquel:{ l'on tient Fessepinte '^'^,
. Orlando furioso *\ Robert le Diable, Fierabras *^ Guillaume sans
Ligne 45. A, G : riens — H : Prouvei moy — K : trouvés moy — 1. 44. G : le pre-
mier et mainjue — 1. 45. A, G, H, J : payeray — K : paieray — A, G, H, J, K :
Non, Messieurs, non. Il n'y en a poind. El ceulx qui vouldroient. . . — I. 47. A, G,
H : réputei l^^ — K : députe^ les — A, G, H, J, K : presiinateurs, emposteurs manque
— 1. 49, A : en d'aulcuns livres — A, G, H, J, K : dignes de mémoire — 1. 50. A :
en nombre — H, J : on nombre — A : Von mect Robert le Diable — G : l'on met
Fesse Pinthe, Robert le Diable — H, J : Fessepinthe.
57. Demi-pinte : 46 centilitres.
38. Modèle. Cf. 1. I, ProL, n. loi.
39. Plaisanterie chère à R., qui la reproduit
1. in, ch. III et VII, et Ane. prol. an 1. IV.
Montaigne se l'est appropriée : « Je suivray
le bon party jusques au feu, mais exclusivement
si je puis. « Essais, 1. III, ch. i. (C.)
40. Ceux qui croyaient au dogme de la pré-
destination, c'est-à-dire vraisemblablement les
Calvinistes, Calvin étant le principal repré-
sentant de cette doctrine au xvi^ s. Le mot
était encore tout récent ; aussi manque-t-il aux
éditions antérieures à 1542. (S.) — L'intro-
duction dans l'édition de 1542 de ce mot, asso-
cié à abuseurs et imposteurs, nous indique que,
dès cette époque, R. avait peu de sympathie
pour Calvin et les Calvinistes, qu'il traitera
plus tard de démoniacles. Cf. 1. IV, ch. xxxii :
« les Démoniacles Calvins... » (P.)
41. Imposteurs. Forme francisée, restée iso-
lée en dehors de R., qui emploie concurrem-
ment imposteurs, en parlant des faux prêcheurs,
1. I, ch. XLV : « telz imposteurs empoisonnent
les âmes », et ailleurs, 1. IV, ch. xxxii : « les
démoniacles Calvins, imposteurs de Genève. »
Néologisme tiré par R. du lat. impostorem et
apphqué spécialement aux Calvinistes. (S.)
42. Au sens théologique : qui détournent de
la droite voie. Cf. 1. I, ch. xx, n. 34. (P.)
43. Et précédemment livre de « haulte
gresse ». Cf. 1. I, Prol., n. 73.
44. Ce titre se trouve déjà cité avec plu-
sieurs livres imaginaires, 1. I, Prol., n. 39. Il
figure ici avec des ouvrages ayant réellement
existé, et on peut se demander s'il n'a pas paru
une publication populaire ayant Fessepinte
(buveur insigne) pour héros. (C.)
45. Roland furieux. Titre du célèbre poème
héroï-comique de l'Arioste paru en 15 16. R.
n'y fait allusion nulle part ailleurs et, en le
rangeant ici parmi les romans de chevalerie, il
semble n'avoir eu en vue que le sujet roma-
nesque de ce chef-d'œuvre poétique. Cf.
R.E.R.,X, 417-418.(8.)
46. C'est le premier roman de chevalerie
qui fut imprimé au xv=s. : Le Roman de Fiera-
bras le Géant, Genève, 1478, in-f". Cf. R.
XVh s., VI, 59. R. fait de ce géant sarrasin un
PROLOG U h
paour ^\ Huon de Bourdeaulx ^^, A'Iontevieille'*'' et Matabrune ^°; mais
il^ ne sont comparables à celluy duquel parlons. Et le inonde a bien congneu
par expérience infallible le grand émolument^ ' et utilité qui venoit de ladicte
5 5 Chronicque Gargantuine : car il en a esté plus vendu par les imprimeurs
en deux moys qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans ''.
Ligne 52. A, G, H, J, K : Monteville — 1. 53. A, G : elles ne sont pas à comparer
à celuy dont nous ■ — H : maisilx. . . — 1. 55, H : chronique — K : cronicquc — A, G,
H, J, K : (fo imprimeurs — 1. 36. A : adapté — K, G : de neuf ans
des ancêtres de Pantagruel, ch. i : « Fierabras,
lequel fut vaincu par Olivier, pair de France. »
Son nom est resté dans la langue pour désigner
un bravache, mais cet emploi figuré ne remonte
pas au delà du xvie s. (S.)
47. Guillaume sans peur. Titre du rema-
niement de la chanson de geste des En-
fances Guillaume. C'est le plus intrépide des
quatre fils d'Aimon de Narbonne, d'un courage
indomptable. Panurge se donne ironiquement
ce nom, 1. IV, ch. xxiii : « Je n'en ay point
[de peur], quant est de moy. Je m'appelle
Guillaume sans peur. » Voir, sur les Enfances
Guillaume, Léon Gautier, Les Epopées, t. IV,
p. 276-307, et Bédier, Les Légendes épiques, t. I,
p. 62-64. (S.)
48. Titre d'un roman de chevalerie imprimé
vers 1 5 16 et tiré d'une célèbre chanson de geste,
de la fin du xii^ s. Le héros, fils du duc Séguin
de Bordeaux, ayant tué le fils de Charlemagne,
l'empereur lui impose comme pénitence des
exploits d'un caractère héroï-comique, entre
autres, de rapporter en France la barbe et quatre
dents du Soudan de Babylone. C'est probable-
ment à cause de ses gestes burlesques, que R.
en fait (ch. xxx) un relieur de tonneaux. Cf.
Léon Gautier, les Epopées, t. III, p. 732-768.
(S.). — Il fallait vendre bien des grosses de
ces livres de « haulte fustaye » pour enrichir
un imprimeur. Un pamphlet de 1612, Voyage
de Me Guillaume en l'autre monde, parle du
« carrefour de Universalibus où se vent Hiiou
Je Bordeaux, Jean de Paris, et semblables
petits livres à deux iards (i/c)la douzaine ». Cf.
R.E.R.,m, 386. (C.)
49. Var. de l'édition princeps : Monteville.
Forme latine du nom de Mandeville dont les
Voyages en Egypte, en Terre-Sainte et dans l'Ex-
trême-Orient jouirent d'une grande popularité
du xiv^au xvie s. R. range ces Voyages, à cause
de leur caractère romanesque, parmi les romans
de chevalerie. Il en a tiré d'ailleurs certains
détails relatifs au Prêtre- Jean. Cf. R.E.R.,
IX, 265-275. (S.)
50. On ne connaît pas de roman de cheva-
lerie portant ce titre. Il s'agit peut-être d'un
livre de colportage, analogue aux Chroniques
gargantuines, extrait d'un remaniement de la
Chanson du Chevalier au Cygne, imprimé à
Paris par Pierre Desrey en 1504 (cf. R.E.R.,
X, 107-108). Matabrune y est la grand' mère
de sept enfants-cygnes qu'elle persécute de sa
haine. R. en fait ailleurs, ch. xxx, une
« lavandière de buées », et au 1. V, ch. 11, à
propos de métamorphoses, l'auteur rappelle
les « enfans de Matabrune convertis en
cygnes ». (S.)
5 1 . Profit. Cf. 1. I, ch. VIII, n. 102.
52. Le beau livret de Maguelonne
On le lict plus que l'Evangille,
dit Marot, ^e Ep. du Coq à l'asne, v. 153, éd.
Guiffrey. J. de la Jessée a plaisamment appli-
qué ce passage du prologue aux oeuvres de R.
lui-même :
Tenant ma boutique au Palais,
En moins de neuf ou dix journées
F^ROI.OGUI-
Voulant doncqiies je, vostre humble esclave, accroistre vos passetemps dad-
vantaige, vous offre de présent un aidtre livre de mesnie bUlon, sinon
(ju'il est un peu plus équitable et digne de foy que nesioit l'aultre. Car ne
60 croye:^ {si ne voule:^ errer à vostre escient^, que fen parle comme les Juifi de
la Loy^K Je ne suis nay en telle planettc et ne ni advint oncques de mentir, ou
asseurer chose que nefeust véritable . J'en parle comme un gaillard Onocro-
tale ^♦, voyre, dy je^\ crotenotaire ^^ des martyrs amans, et crocquenotaire de
amours^'' : Quod vidimus testamur. Cest des horribles Jaict:^ et prouesses
65 de Pantagruel, lequel fay servy à gaiges dès ce que je fu^ hors de page^^
Ligne 57, A : donc moy vostre — G : moy vostre — A, G : davantaige — J : d'advcn-
taige — 1. 58. A, G : je vous offre — A : mesmes — 1. 59. G, H : rautre — 1. 60. A.
H : ne croyc\ pas — G : ne croye\ par — A : cssient — 1. 61 . G : /c ne suis pas né — 1. 62.
A : que ne feust pas — G, H, K : fust — A, G : véritable. Agentes et consensientes 5»,
c est-à-dire qui na conscience n'a rien 59. J'en parle comme sainct Jehan de f Apocalypse 6" ;
Quod vidimus testamur ^^ — H, J, K : fen parle comme sainct Jean de V Apocalypse :
Quod vidimus testamur — 1. 65. A : guaiges — U : dès ce je fui — J : dès lors que je fui
— G, H, J, K : paige
J'ay plus vendu de Rabelais
Que de Bibles en vingt années.
Premières œuvres françoyses de Jean de la
Jessée. Anvers, 1583, in-40, t. I, p. /[12. D'un
libraire. (C.)
53. Comme les Juifs parlent de la loi,
c-à-d. en aveugles, d'une façon erronée. (P.)
54. Pélican. Cf., 1. 1, ch. viii, n. 85.
55. R. corrige un lapsus lingux : onocrotale
pour crotte-notaire , c'est-à-dire protonotaire,
qu'on prononçait protenotaire. Ce calembour
est repris au 1. V, ch. xxx : « J'y veis [dans
le pays de Satin] des crotenotaires , voire, dis-je,
des onocrotales avec leur grand gosier ».
56. Ce jeu de mots sur protonotaire se
trouve déjà dans Antoine du Saix, Esperon de
discipline :
On en fera un beau crotte-notaire.
J'ai bien failly : ung sot prothonotaire. (P.).
57. Les protonotaires apostoliques, notaires
de la chancellerie romaine, avaient la réputa-
tion d'être fort mondains. Antoine du Saix
PANTAGRUEL.
nous les peint « Bien testonnés, popelins, per-
fumés, » de vrais damoiseaux, qui composent
« Rondeaux, ballades
Au moys de may, quand d'amours sont
mallades » .
a. R.E.R., IX, 4SI. (P.)
58. Brocard de droit. Agentes et consen-
tientes pari pœna puniuntur. Les auteurs
[d'une faute] et leurs complices sont punis du
même châtiment. (P.)
59. On ne voit pas de rapport entre le sens
de cette phrase et celui du brocard cité. Il n'y a
qu'un rapprochement entre les deux mots con-
sentientes et conscience, calembour burlesque.
(P.)
60. Entendez : j'en parle, comme saint Jean
parle de sa révélation ou Apocalypse, en témoin
oculaire. (P.)
61. Evangile selon saint Jean, 3, 11.
62. Dès que j'eus passé l'âge de faire ser-
vice de page. « Il estoit jà assez grant pour estre
hors de paige. » Petit Jehan de Saint ré, p. 151
10
PROLOGUE
jusques à présent, que par son congié je rnen suis venu visiter mon pais de
vache ^\ et sçavoir si en vie estoyt parent mien aulcun.
Pourtant, a/fin que je face jîn à ce prologue, tout ainsi comme je me donne
à cent mille paner es ^* de beaulx diables, corps et ame, trippes et boy aulx, en
70 cas que j'en mente en toute ïhystoire d'un seul mot. Pareillement le feu sainct
Afîtoine vous arde^\ mau de terre ^^ vous vire^\ le lancy^^, le maidubec
vous trousse ^^, la caquesangue '^° vous viengne, le mau fin feu ^' de ricqu-
Ligne 66. A : je m'en suis venu ung tour visiter — H : m'en suis venu — J : suis
venu — A, G : pays — H : paiis de vacche — 1. 67. A, G : s'il y avait encores en vie nul
de mes parens — 1. 69. A : panerées — 1. 70. A : histoire — K : Paraillement — 1. 71.
G : Anthoine — H : hons vire — J, K : bons bire — 1. 72. A, G, H, K: ricque racque
(dans Lacurne). Cf. 1. II, ch. xxvi : « Dix ou
douze que levraulx, que lapins, qui ja estoient
liors de paige. » (C.)
63. Sans doute : « dans mon pays riche en
vaches », comme on dit un « pays de lièvres ».
Mais le mot vacJje employé au singulier laisse
subsister une certaine obscurité. Cette expres-
sion, d'origine populaire, se rencontre déjà
dans Marot, 1. 1, p. 179 :
Ces grosses villageoises
Là nous trouvons : les unes sont vachères
En gros estât, et les autres porchères.
Qui nous diront, s'il nous ennuyé ou fasche,
Quelcque propos de \tur pays de vache.
Cf. R.E.R., Vm, 442. (C.) — Sur ce voyage
de R. à Chinon, en septembre-octobre 1532,
cf. 1. I, Introd., p. xii et suiv.
64. Le contenu d'un panier.
65. L'ergotisme, maladie endémique, fré-
quente au xvie s. Cf. 1. I, ch. XXVII, n. 39.
66. Epilepsie. Euphémisme méridional,
proprement mal de terre, selon cette explica-
tion de Laurent Joubert, p. 203 : « On appelle
mau de terre le mal caduc en Languedoc, à cause
qu'il jette par terre celui qui en est atteint pour
robuste qu'il soit, comme si on lui avoit donné
un coup de masse sur la teste. » Aujourd'hui,
mau de terro est modifié, par étymologie popu-
laire, en mau de terrour, mal terrible, l'ancien
euphémisme n'étant plus compris. (S.)
67. Que le mal caduc vous tourne et
retourne ! Imprécation méridionale répondant
à celle-ci, encore usuelle en Gascogne : Mal de
terro bon bire ! que la peste vous crève !
(Mistral). (S.)
68. Proprement le lancement, le jet de
foudre. Sens de ce mot en toulousain, ou,
comme l'explique Doujat (1638), « la foudre
quand il y a diablerie ». R. s'en sert dans cet
autre passage, 1. III, ch. xxviii : « Quand la
neige est sur les montaignes, la fouldre, l'es-
clair, les lanci::^, le tonnoire, la tempeste, tous
les diables sont par les vallées. » Cotgrave,
qui traduit à tort lancy par « esquinancie »
a induit en erreur Oudin, Duez, Le Duchat,
Godefroy, etc. Cf. R.E .R., V, 226. Le mot
n'a jamais désigné autre chose que la foudre.
Cf. Des Périers, p. 63 : « Que le îansi vous
esclatte ! » Aujourd'hui, en Gascogne, faire
lou lanci, c'est faire le diable à quatre, et mal
lanci ! est un juron gascon, « diable ! », litt.
mauvaise foudre 1 (S.)
69. Que l'ulcère aux jambes vous rende boi-
teux ! Imprécation gasconne qu'on lit à la fin
du Prologue de Gargantua. Cf. 1. I, Prol.,
n. 127 et 128.
70. Dysenterie. Cf. 1. I, ch. xiii, n. 27.
71. Autre nom de l'érysipèle, suivant
Cotgrave, proprement : le mal fin feu.
PROLOGUE
II
racque7^ — aussi menu que poil de vache, — tout renforcé de vif
75 argent, — vous puisse entrer au fondement '"'; et comme Sodome et Go-
morre'* puissie:;^ tomber en soiilpbre, en feu et en abysnie^ en cas que vous ne
croye\ fermement tout ce que je vous racompteray en ceste présente Chronicque !
Ligne 75. H : vacche — 1. 74. G, H, J : Gomorrhe — 1. 75. A : puisse^ — A :
soulfre ; en manque devant abysme — G : et abysme — J : abysme, ly bons dieux et ly
bons homs ^>, mieulx vauldroit boyre jusques à car os i^ : en cas que. . . — 1. 76. H : chro-
nique — K : cronicque — J : chronique ; qui ne me entend, je me entens. Hé Jehayt 77.
Beuvons ta petite foys par grâce.
72. Propr. action charnelle, débauche. Ap-
pellation burlesque tirée de la locution ric-à-
rac, synonyme ancien et dialectal de ric-à-
ric, tout juste, tout prés. Cf. Marot, t. II,
p. 74 :
Chantons, saultons, et dansons rie à rie...
De là, riqueraqu', sorte de chanson (v. Le
Duchat) et application burlesque, comme dans
R., à Vatto, à la débauche. Cf. R.E.R., V,
227. (S.)
75. Ces rimes et assonances semblent indi-
quer que ces imprécations font partie d'une
formulette populaire. (P.)
74. Allusion à la ruine de Sodome et de
Gomorrhe brûlées par le feu du ciel et englou-
ties dans la Mer Morte, Genèse, xix, 24 : « Igi-
tur Dominus pluit super Sodomam et Gomor-
rham sulphur et ignem a Domino de cœlo. »
(P-)
75. Le bon Dieu et les bons hommes 1 —
Prétendu vieux français conforme à une tradi-
tion qui datait du xve s. Villon a écrit en ce
« Vieil françois » toute une ballade où l'an-
cienne déclinaison est complètement méconnue.
Marot et R. ont suivi cette tradition. (S.)
76. Vider le verre jusqu'à la dernière
goutte. Expression allemande provinciale
souabe, ou suisse, Karaus (en allemand litté-
raire c^araz^, jusqu'au bout). R qui l'a entendue
de la bouche même des Lansquenets et des
Suisses, l'emploie encore dans le prologue du
Tiers Livre. C. R. E. R. VI, 287 et VII, 83. (S.)
77. De hayt, de bon cœur. Cf. 1. I, ch. v,
n. 87.
De T origine et antiquité du grand Pantagruel.
Chapitre I.
Ce ne sera chose inutile ne oysifve, veu que sommes de séjour",
vous ramentevoir ' la première source et origine dont nous est né le
5 bon Pantagruel : car je voy que tous bons hystoriographes ainsi ont
traicté leurs Chronicques, non seuUement les Arabes, Barbares et
Latins, mais aussi Gregoys \ Gentilz, qui furent buveurs eternelz '.
Il vous convient doncques noter que, au commencement du
monde (je parle de loing, il y a plus de quarante quarantaines de
10 nuyctz, pour nombrer ^ à la mode des antiques Druides 9), peu après
Ligne 3. A, G : Ce ne sera point — A : veu que sommes de séjour manque — 1. 4.
A, G : Devons remembrer'^ la... — A . est nay — 1. 5. A : historiographes — 1. 64
K : cronicques — A, G, H : non seulement des Grec\, des Arabes et Ethnicques .
ÇH : Ethniques^ mais aussi les auteurs de la saincte Escripture comme monseigneur saincl
Luc et sainct Matthieu (^A : mesmement ^ et sainct Matthieu. Il vous... — M : Il\ —
1. 7. J, K : les Gregeoys — J, K : beuveurs — 1. 8. H : doncq — J : Noter doncques.
vous convient — K : Il — 1. 9. A, G, H, J, K : du monde peu (A, G : ung peu)
près que Abel. . .
1. Loisir. Cf. 1. l, Prol., n. 36. 7. Les Grecs avaient dans l'antiquité cette
2. Rappeler. Cf. 1. l, ch. xlvi, n. ii. réputation. Cf. Guill. Bouchet, t. I, p. 51 :
5. Rappeler. Cf. 1. L ch. i, n. 8. « Les Grecs estans plus grans biberons que
4. Gentils, païens, par opposition à chré- les Romains ne laissans gueres leurs vins en
tiens. Terme ecclésiastique qu'on lit chez repos. Que cela soit vray, quand on veult par-
Marot, Colloque d'Erasme, 2, t. IV, p. 38 : 1er de bien boire... on dit grxcari ex. pergrx-
« Idolastre ou ethnicque », et dans Pasquier, cari ». (S.)
III, I : « Ammian Marcellin mesmes, qui fut 8. Supputer, dénombrer. Et plus bas, 1. IV,
ethnicque. » Du lat. d'église ethnicus, tiré de -y. ch. ix : « compter et nombrer. » Mot aujour-
k'Ôvr,, les nations, de la Sainte Écriture. (S.) d'hui vieilli, mais encore usuel au xviiie s.
5. Grecs. Nom déjà archaïque au xvi' s. (S.)
Cf. 1. I, ch. VIII, n. 103. 9. Les Druides comptaient, en effet, par
6. Surtout. Cf. 1. I, ch. m, n. 26. nuits et non par jours. Cf. César. Dr Bello
CHAPITRE r
n
que Abel fust occis "^ par son frère Gain ", la terre embue du sang
du juste fut certaine année si très fertile en tous fruictz qui de ses
flans nous sont produytz, et singulièrement en mesles '% que on
Tappclla de toute mémoire l'année des grosses mesles, car les troys en
15 faisoyent le boysseau.
En ycelle les Kalendes '' feurent trouvées par les bréviaires '-^ des
Grecz. Le moys de mars faillit en Karesme'% et fut la my oust en
may. On moys de octobre, ce me semble, ou bien de septembre
(affin que je ne erre, car de cela me veulx je curieusement guarder)
20 fut la sepmaine, tant renommée par les annales, qu'on nomme la
sepmaine des troys jeudis '^ : car il y en eut troys, à cause des irreguliers
Ligne 11. G, J : fut — A : Cayn — G, J : Caym — W : de son frère Caîm — K :
amhue — 1. 12. A, G, H, J, K : une certaine année — 1. 13. A : produicti — ?"^
ïon — 1. 15. A : faisoieut — A, G, H, J, K : le boysseau on (K : aw) moys de
octobre ce me semble — 1. 19. A, G, H, J, K : y> »<; erre) fut la sepmaine — M : me
vieulx je — J : par ses fastes et annales — K : renommée — 1. 21. A : jeudys
Gallico, VI, 18 : « Galli se omnes ab Dite pâtre
prognatos praedicant ; idque ab Druidibus pro-
ditum dicunt. Ob eam causam spatia otiinis
temporis nonnumero dierum, sed twctiumfiniunt. »
(P)
10. Sur ce mot, cf. 1. 1, ch. xv, n. 28.
1 1 . Allusion au récit de la Genèse, iv, t - 1 5 .
Dans l'Écriture, la terre arrosée du sang d'A-
bel demeure stérile pour Caïn. Cf. v. 11-12 :
« Nunc igitur maledictus eris super terram quas
aperuit os suum et suscepit sanguinem fratris
tui de manu tua. Cum operatus fueris eam,
non dabit tibi fructus suos. » C'est probable-
ment ce texte qui a suggéré à R. l'idée d'éta-
blir un rapport entre l'effusion du sang et les
productions de la terre. (P.)
12. Nèfles. Mot dialectal, encore usuel dans
l'Anjou, la Saintonge, le Poitou, le Berrv,
et dans tout le N. de la France. Le carac-
tère provincial en est déjà indiqué dans un texte
de 1457 (Du Cange, vo melatà): « Le sup-
pliant rcquibt à icelluy Poncelet lui aidier à
cueillir les nèfles appelées on pais Mesles... »
Cf. Rob. Estienne (1539) : « Mesle, Picardis,
neffle, Francis, » et Richelet (1680): k Mêle est
provincial, à Paris on dit neffle. » (S.)
13. Sur les calendes grecques, cf. 1. 1, ch. xx,
n. 40.
14. Les bréviaires comportent généralement
un comput ou table du temps ecclésiastique. (P.)
1 5 . Le mois de mars étant nécessairement
compris, en tout ou en partie, dans le temps
de carême, donnait lieu à une expression pro-
verbiale : « Pas plus que mars ne manque en
carême », indiquant une chose qui doit se
produire inévitablement : « Rien plus que
mars faut en carême. » Prov. de Jeh. Mielot,
xvie s. (Leroux de Lincy). (C.)
16. L'expression s'employait et s'emploie
encore pour exprimer un temps qui n'arrivera
jamais. Cf. Cholières, Matinée II : « Vous pour-
riez pourmener cette question jusqu'à semaine
des U'ois jeudis, sans vous accorder » (Littré).
(C.)
14
PANTAGRUEL
bissextes, que le soleil bruncha quelque peu, comme debitoribus '^
à gauche, et la lune varia de son cours plus de cinq toyzes, et
feut manifestement veu le movement de trépidation on firmament'*
25 dict aplane, tellement que la Pléiade moyene '^, laissant ses compai-
gnons, déclina vers l'Equinoctial *°, et l'estoille nommé l'Espy "" laissa
la Vierge "% se retirant vers la Balance ^\ qui sont bien espoven-
Ligne 22. G : bissextes que la lune — A : bissextes et la lune — H : comme
debitoribus à gauche manque — 1. 23. A, G, H, J, K : de cinq toyses (A, J : toiies ;
G : troiies) le monde vohintiers (G : voulentiers) mangeait
17. Tortueux, bancal. Terme lyonnais et
provençal, encore usité au sens de contrefait :
c'est un composé de de et bitors (= lat. his
tortus),ct dernier affublé d'un suffixe burlesque
(cf. horgnihus, borgne ; lordibus, lourd, etc.). La
phrase rabelaisienne peut donc être interpré-
tée : Le soleil chancela un peu, comme un
bancal, à gauche. Cf. R.E.R.,Y, 403-404. (S.)
18. Firmament est pris ici au sens technique.
Il désigne non pas toute la « machine céleste »,
mais le ciel des étoiles fixes, celui qui, dans le
système de Ptolémée, embrasse les sept cieux
des planètes ou étoiles errantes. Les Grecs
l'appelaient i-Xavr,: (de à privatif et -ÀavâaOat,
errer), d'où l'on a tiré aplane, qui se trouve déjà
sous la forme aplanos dans le Roman de la
Rose, V. 17746. Un astronome arabe du ix^ s.,
Thébit-ben-Corrah, avait soutenu que ce ciel des
étoiles fixes était lui-même soumis à un mou-
vement de trépidation qui s'accomplissait en
sept mille ans. H.-C. Agrippa, dans son De
vanitate scientiarum, ch. xxx, se moque des
astronomes qui, à l'exemple de Thébit, d'Azar-
cheles [astronome arabe d'Espagne, du xi^ s.],
de Jean de xMontroyal [Jean MuUer, deKœnigs-
berg, 1436-1476], ergotent sur les mouvements
de trépidation ou de gyration du ciel aplane. R.
raillera à son tour, 1. IV, ch. Lxv, les astro-
nomes qui se passionnent pour cette question :
« de mode que par cestuy excessif haulsement
de temps advint au ciel nouveau mouvement
de titubation et trépidation tant controvers et
debatu entre les folz astrologues. » Dans ce
passage de Pantagruel, le mot de valeur est
manifestement : il fallait qu'il y eût un désordre
bien extraordinaire dans le monde céleste
pour que le mouvement de trépidation, qui
met sept mille ans à s'accomplir, devînt tout
à coup sensible aux yeux des hommes. (P.)
19. Conséquence de cette trépidation : des
étoiles fixes changent de position. La Pléiade
moyenne est l'étoile qui est au centre de la
constellation des Pléiades, ou comme on disait
autrefois de la Poussinière. Cette constella-
tion est placée dans le second signe du zodiaque,
le Taureau, et à l'arrière de cette constella-
tion. (P.)
20. L'équinoctial est la ligne imaginaire qui
passe par les deux signes équinoxes : le Bélier
(équinoxe du printemps) et la Balance (équi-
noxe de l'automne). (P.)
21. L'Épi est une étoile de première gran-
deur qui appartient à la constellation de la
Vierge. Elle représente l'épi de blé ou la gerbe
que la Vierge porte en sa main gauche. (P.)
22. La Vierge est le sixième signe du
Zodiaque. Les anciens lui ont donné ce nom
« pour s'accommoder aux fictions poétiques
qui portoient que la Justice ou VAstrxa Virgo,
dégoûtée d'un monde aussi corrompu que le
nôtre, s'en étoit envolée dans le ciel. » Fonte -
nelle. Pensées sur la Comète, t. I, p. 64., éd.
Prat. (P.)
23. La Balance, constellation de quatre
CHAPITRE I
15
tables et matières tant dures et difficiles que les Astrologues ne y
peuvent mordre ^* ; aussy auroient ilz les dens bien longues s'ilz
povoicnt toucher jusques là.
50 Faictes vostre compte que le monde voluntiers mangeoit desdictes
meslcs, car elles estoient belles à l'œil et délicieuses au goust ^'' ;
mais tout ainsi comme Noë^*, le sainct homme (auquel tant sommes
obligez et tenuz de ce qu'il nous planta la vine, dont nous vient
celle nectaricque ^', délicieuse, précieuse, céleste, joyeuse et deïficque^*
35 liqueur qu'on nomme le piot *9), fut trompé en le beuvant, car il
ignoroit la grande vertu et puissance d'icelluy, semblablement les
hommes et femmes de celluy temps mangeoyent en grand plaisir de
ce beau et gros fruict.
Mais accidens bien divers leurs en advindrent, car à tous survint au
40 corps une enfleure très horrible, mais non à tous en un mesme lieu. Car
aulcuns enfloyent par le ventre, et le ventre leur devenoit bossu comme
une grosse tonne, desquelz est escript : a Ventrem omnipotentem » '°,
Ligne 32. J : esioyent — 1. 33. A. G : tout ainsi que Noë — A, G : à qui nous
sommes tant — 1. 34. A, G, K : vigne — 1. 35. A, G, H, J : neciareicque — K : nacta-
reicque — A : délicieuse, joyeuse manquent — 1. 37. H : vertus — 1, 38. A, G : de ce
temps là — A : mangeoient — G : grant — 1. 40. A, G : mais il leurs (G ; leur^ en
advint beaucoup d'accident, car . . . — 1. 41. A, G : enfleure bien estrange — 1. 42. A, G :
car les uns enfloyent {A : enfloient) — 1. 43. A, G : il est escript
étoiles disposées en quadrilatère, est le sep- 26. Allusion à un épisode bien connu de
tième signe du Zodiaque ; il est voisin de la la Genèse, ix, 18-24.
Vierge. (P.) 27. De nectar. Dérivé analogique formé à
24. Plaisanterie familière à R. Cf. dans le l'aide d'un suffixe très usuel au xvi^ s. Cf. 1. I,
même ordre d'images : « Clerc jusques es dents en ch. viii, n. 49.
matière de bréviaire, » 1. I, ch. xxvii, n. 24, 28. Divine. Latinisme qu'on lit déjà chez
et V un antique prophète... mangea un livre et Coquillart et Marot. Cf. 1. \, Prol., n. 79.
fut clerc jusques aux dents », 1. V, ch. XLvi. (C.) 29. Vin. Appellation d'origine jargonnesque.
25. Peut-être réminiscence de la Genèse, Cf. 1. I, ch. v, n. 115.
III, 6 : « Vidit igitur mulier quod bonum 30. Parodie des paroles du Credo : patrem
esset lignum [l'arbre de la science] ad ves- omnipotentem, et allusion plaisante à un texte
cendum et pulchrum oculis adspectuque delec- de saint Paul, Epist. ad Philipp. III, 18:
tabile. » « Multi... quorum Deus venter est », que R.
i6
PANTAGRUEL
lesquelz furent tous gens de bien et bon raillars ^\ et de ceste race
45 nasquit sainct Pansart''' et Mardy Gras.
Les aultres enfloyent par les espaules, et tantestoyent bossus qu'on
les appelloit montiferes ^\ comme porte montaignes, dont vous en voyez
ehcores par le monde en divers sexes et dignités, et de ceste race
yssit '* Esopet '^ duquel vous avez les beaulx faictz et dictz par
50 escript'^.
Les aultres enfloyent en longueur par le membre, qu'on nomme le
laboureur de nature '', en sorte qu'ilz le avoyent merveilleusement
long, grand, gras, gros, vert et acresté'^ à la mode antique'', si bien
Ligne 44. J : iceulx Jurent sous — A : Ommpotentem et de ceste race — A, G :
russe — I. 46. A : enflaient — estoimt hossu\ — 1. 48. A, G, H : dignitei — A,
G : russe — 1. 49. A, G : dont vous ave\ — 1. 51. A, G : enfloyent (^A : enfloient)
en longitude — H : en longeur — A, G : quori appelle — 1. 52. K : merverlleu-
sement
commentera, 1. IV, ch. LViii : « Le adoroient
[Gaster] comme dieu : luy sacrifioient comme
à leur dieu omnipotent. » Cf. R.E.R.,Vlll, 261
et IX, 426. (P.)
31. Railleurs. Cf. 1. I, Prol.,n. 3.
32. Nom facétieux de saint qu'on rencontre
déjà dans Gauthier de Coinci (v. Godefroy) :
Toz tens d'empancier lor pance art,
Toz tens font feste seint Pançart.
On ne pouvait mieux le fêter qu'au mardi gras,
Cf. H. Estienne, Apologie, t. I, p. 263 : « Un
curé au Bourg en Querci, parmi son prosne,
parlant du Mardi gras, autrement dict Qua-
resme-prenant, ou Quaresme-entrant, recom-
mande à ses paroicians ces trois bons saincts,
S. Pansard, S. Mangeard, S. Crevard ».
Cf. également Ane. poés. fr., t. V, p. 18 et
t. VII, p. 208. (S.) — R., comme les con-
teurs ou poètes satiriques du moyen âge,
affectionne les noms de saints imaginaires et
facétieux. On trouve dans son oeuvre, sainte
Andouille, sainte Nitouche, saint Alipentin,
saint Urluburlu, saint Fredon et sainte Fre-
donne, saint Gris, saint Balletrou, saint Adau-
ras, etc. Cf. 1. I, ch. xvii, n. 35 et suiv. (C.)
33. Porte-montagnes. Latinisme qui ne se
trouve que chez R.
34. Sortit (de issir).
55. Esope. Diminutif en usage dans la
langue dès le xiii* s. Esope était bossu et petit
de taille.
36. Au 1. IV, Nouv. ProL, R. mentionne la
vie d'Esope par Maxime Planude.EUe était fort
connue au xvie s. On la trouve, par exemple,
dans l'édition aldine d'Esope (1505) (P.)
37. Le membre viril. Expression euphémique
qu'on lit également chez du Fail, t. II, p. 37,
et que Paré appelle cultivateur du champ de
nature humaine. Ce sont des métaphores tirées
du travail agricole. Labourer, lui-même, a ce
sens libre dans Coquillart, Despériers et GuiU.
Bouchet. (S.)
58. Dressé comme la crête du coq. Cf. I. I,
ch. XXV, n. 53.
39. Sur le modèle du phallus de certaines
statues antiques.
CHAPITRE 1
t?
qu'ilz s'en servoyent de ceinture, le redoublans à cinq ou à six foys
35 parle corps; et s'il advenoit qu'il feust en poinct et eust vent en
pouppe, à les veoir eussiez dict que c'estoyent gens qui eussent leurs
lances en l'arrest *" pour jouster à la quintaine *\ Et d'yceulx est per-
due la race, ainsi comme disent les femmes, car elles lamentent con-
tinuellement qu'
60 II n'en est plus de ces gros, etc.
vous sçavez la ■^- reste de la chanson ■*'.
Aultres croissoient en matière de couilles si énormément que les
troys emplissoient bien un muy '^^ D'yceulx sont descendues les
couilles de Lorraine '^S lesquelles jamays ne habitent en braguette: elles
65 tombent au fond des chausses.
Aultres croyssoient par les jambes, et à les veoir eussiez dict que
Ligne 54. A : servaient de ceindure — A, G, H, J : le redouhlanl (J : redoubîanii)
à cinq ou six foys — 1. 5 5- J : fiist — A, G : en point — 1. 56. A, G : vous enssie:^
dit — A, J : cestoient — 1. 57. A, G : £/ de ceulx la c'est perdu la rasse ; ] : Et
d'iceulx — 1. 58. A : ainsi manque — 1. éi. H, J, K : la reste — 1. 62. A, G, H,
J, K : Aultres croissoient en matière. . . fond des chausses manque — 1. 66. A, G :
D'aultres — A, G, H, J : croissoyent — G : dit
40. U arrêt était une courroie ou pièce féminin au xvie s. Cf. t. I, cli. m, p. 43 :
à charnière fixée à l'armure, à hauteur du « Toutes restes . »
coude, pour maintenir la lance horizontale. 43. Voici quelques vers de cette chanson
(C.) joyeuse, que l'on trouvera in extenso dans la
41. C'était une tîgure d'homme montée R. E. R.,l\, 140:
sur pivot et armée d'un bâton qu'il fallait Où sont il ? // n'en est plus nulz :
frapper de la lance au beau milieu du corps. Si Ils sont allez ailleurs au gaing....
on le touchait de côté, le mannequin tournait Dames qui en avés besoing,
et assénait un coup de bâton sur le dos du Se ne les avés retenus,
jouteur maladroit. Le jeu de la quintaine, Passer vous faudra des menus :
connu dès le xii^ siècle, subsistera dans les Car je pense qu'ils sont bien loing,
divertissements populaires jusqu'au milieu du Les gros, etc.
xviiie siècle. Dans certains pays le droit de (C.)
faire courir la quintaine était au nombre des 44. Environ 270 litres. Cf. 1. I, ch. xii,
droits seigneuriaux. (C.) n. 62.
42. Reste était tantôt masculin et tantôt 45. Plaisanterie proverbiale antérieure à R.
P.WTAGRUEL. 3
i8
PANTAGRUEL
c'estoyent grues OU flammans '^^j ou bien gens marchans sus eschasses,
et les petits grimaulx '^^ les appellent en grammaire Jambus'^^.
Esaultres tant croissoit le nez qu'il sembloitla fleute 49 d'un alambic,
70 tout diapré, tout estincelé de bubeletes '", pullulant, purpuré^', à
pompettes ^^, tout esmaillé, tout boutonné ^^ et brodé de gueules 5^^,
et tel avez veu le chanoyne Panzoult ^' et Piédeboys, medicin de
Ligne 67. A, G, H, J, K : grues ou bien gens — A, G : sus des eschasses — 1. 68.
A : petiti ; G, J, K : peîis — A : grymaulx ; K : grimauli ; — 1. 69-J6. A, G :
Es aultres... Ne reminiscaris manque — H, J : croissoyt ; K : croyssoit lei ne\ — 1.
72. J, K : médecin
Cf. dans R.E.R., I, 72, et Parnasse satyr. du
XV^ s., p. 196, un Dicté joyeux sur les sobri-
quets des différents pays :
Dieu nous gard' d'un tour de Breton,
D'un Messaire et de son boucon
Nos filles, femmes et nostre reigne
De ces grands cailles de Lorrayne.
Cf. également R.E.R., VII, 447 (exemple
de 1589), et Ane. poés.fr., t. V, p. m. Au
1. III, ch. viii, R. fait de cette réputation des
braguettes lorraines le thème de l'anecdote du
noble Valentin Viardière. (C.)
46. Flamants. Cf. 1. L ch. xxxvii, n. 49.
47. Nom méprisant donné aux petits éco-
liers, aux élèves des classes élémentaires. R.
se sert fréquemment de ce terme, qui n'est
pas attesté antérieurement à lui. Cf. plus bas,
ch. VIII : « la première classe des petits gri-
maulx... », et 1. IV, ch. XLViii : « Puis accou-
rut le maistre d'escole avec tous ses péda-
gogues, grimaulx, et escoliers... » C'est une
application particulière du provincial grimaud,
grognon (encore aujourd'hui dans le Bas-
Maine et ailleurs), désignant les enfants tur-
bulents des basses-classes. Cf. R.E .R., V,4o6-
408. (S.)
48. Calembour sur le terme de prosodie
latine iamhus, iambe.
49. La partie de l'alambic que R. appelle
fleute est le « canal en forme de bec d'oy-
seau, par lequel l'eau distille goutte à goutte
en ime phiole ». Cf. Charles Estienne, L'agri-
culture et maison rustique, Paris, 1567, fol.
167. (D.) •
50. Petits boutons, petites ampoules qui
viennent sur la peau. Le primitif buhe, bouton,
se lit fréquemment dans Paré. (S.)
51. Empourpré. Forme savante qu'on Ht
déjà dans les Mystères du xve s. Cf. Greban,
Mist. de la Passion, v. 25436 : « Blesme
des yeux, tout de sâng purpurée... (S.)
52. A petits pompons, à rubis. Cf. du Fail,
t. II, p. 96 : « Lupolde à tout son rouge nez,
et à pompettes ... » Expression encore familière
au bas langage : être pompette, être ivre. R.
prend plus bas, ch. xii, le mot dans une accep-
tion technique : balle avec laquelle on ap-
plique l'encre sur les formes d'imprimerie.
(S.)
53. A gros boutons. Plaisanterie qui se
retrouve dans le « pourpoinct à gros boutons »
du Triuniphe de dame Verolle. (C.)
54. Rouge, dans le langage héraldique.
5 5 . Jeu de mots sur le nom de la petite localité
de Panzoult, cant. L'Ile-Bouchard (Indre-et-
Loire) et pansou (pansu), qui a un gros ventre.
(C.)
CIIAPITKI- l
19
Angiers '" ; de laquelle race peu furent qui aimassent la ptissane ",
mais tous furent amateurs de purée septembrale >^. Nason et Ovide ^'
75 en prindrent leur origine, et tous ceulx desquelz est escript : « Ne
reiniuiscaris^° »
Aultres croissoyent par les aureilles, lesquelles tant grandes avoyent
que de lune fiiisoyent pourpoint, chausses et sayon ^', de l'aultre se
couvroyent comme d'une cape à l'Espagnole, et dict on que en Bour-
80 bonnoys encores dure l'eraige ^% dont sont dictes aureilles de Bour-
bonnoys ^'.
Les aultres croissoyent en long du corps. Et de ceulx là sont venuz
les Geans^-*,
Ligne 73. K : la lissatie — 1. 74. H : mays — J : Nason cest Ovide en prind son
origine — 1. 77. A, G : D' aultres par les aureilles lesquelles il^ avoient si grandes que
— H, J : croissaient — 1. 78. A : en faisaient ; G : en faisoyent — A : et de l'aultre ;
G : et de l'autre ; K, J : de l'autre — 1. 79. A, J : à V Hespaignole ; G, K : à
l'espaignole ; H : à l'hispaignole — K, G : et dit l'an — 1. 80. A, G : encores en
a de Theraise.
56. Pas plus que pour le chanoine Panzoult
nous ne connaissons de personnage du nom de
Piédeboys. On peut donc considérer ces deux
noms comme des sobriquets. Mais sous ces
appellations facétieuses, R. a eu probablement
en vue des personnages réels, que ces allusions
à des défauts physiques (Pied-de-bois, Pansou)
suffisaient à désigner aux yeux des contem-
porains avertis. (C.)
57. « La ptisane (-T'.axvr,) était de l'orge
pilée. On la faisait bouillir et on la donnait au
malade, soit non passée, c'était alors une
bouillie d'orge (pdsTiu.a), soit passée, c'était
alors une simple décoction d'orge (yjÀo;). La
ptisane, dans la médecine hippocratique, était
la préparation dont on se servait pour les
maladies aiguës. » (Littré et Robin, Diction-
naire de médecine). (D.)
58. Le vin. Cf. 1. L ch. vu, n. 21 et
i?. £./?., IX, 4SI.
59. Facétie sur le nom et le surnom d'O-
vide : Ovidius Naso, dont R. fait deux per-
sonnages diï-tincts. (P.)
60. Équivoque entre le mot ne:^ et le début
de l'antienne ne reminiscaris deîicta nostra, qui
se chante avant et après les sept psaumes de la
pénitence. Cette plaisanterie ecclésiastique,
antérieure à R., a donné naissance à un Dicté
joyeux des Notns de toiis les ne:^, où figurent, en
forme de litanies, tous les passages de l'Écri-
ture qui commencent par Ne : ne quando, ne
advertas, ne revoces, etc. Seul ne reminiscaris
manque à l'énumération. Cf. R.E .R., 1, jj,
Vin, 262 et Parnasse satyr. XF^s., p. 197. (C.)
61. Petite saie, vêtement de dessus. Cf. 1. I,
ch. VIII, n. 57.
62. Héritage, au sens de race. Et plus loin,
1. III, ch. XXII : « En est il encore deVeraige} »
Tiré de hoir, héritier, ce dérivé ne se trouve
que chez R. (S.)
63. Les oreilles de Bourbonnais étaient pro-
verbiales. Cf. Despériers, nouv. xciv : « Es pais
de Bourbonnois où croissent mes belles
oreilles. » (C.)
64. Pour la nomenclature de ces cinquante-
neuf géants, ancêtres de Pantagruel, R. a tour
20
PANTAGRUEL
Et par eulx Pantagruel ;
85 Et le premier fut Chalbroth '"^ ,
Qui engendra ^^ Sarabroth,
Qui engendra Faribroth,
Qui engendra Hurtaly ^^ qui fut beau mangeur de souppes et régna
au temps du déluge,
90 Qui engendra Nembroth ^^
Ligne 88. M : resna — 1. 89. H, J : on temps
à tour puisé dans l'antiquité hébraïque et gréco-
romaine, dans les traditions médiévales et popu-
laires, utilisant parfois des recueils de seconde
main que nous indiquerons plus loin. Ce pas-
tiche burlesque des généalogies bibliques
s'ouvre par quelques appellations factices et
finit avec le héros même du roman. L'ordre
chronologique ou ethnique n'est pas toujours
rigoureusement observé, l'auteur s'étant plu
à embrouiller les lecteurs. En somme, la liste
de R. embrasse quatre catégories de noms de
géants : bibliques, mythologiques, médiévaux
et facétieux. (S.)
65. Nom de géant forgé par R., comme les
deux qui suivent, Sarahioth et Faribroth, tous
trois modelés sur Nembroth, tandis que leurs
éléments initiaux rappellent les noms des
anciens rois francs : Childebert, Charibert et
Farabert. (S.)
66. Cette formule rappelle le Liber gêner a-
tionis Jesu Christi par lequel s'ouvre l'Évangile
selon saint Mathieu : Abraham genuit Isaac,
Isaac autem genuit Jacob, etc. (P.)
67. Nom d'un géant antédiluvien et bi-
blique sur lequel R. donne des détails circons-
tanciés, que les commentateurs hébreux (les
niassorets de R.) rapportent à Og, roi de Basan,
mentionné plus bas (ch. iv). Ces commenta-
teurs racontent que Og, grâce à sa taille gi-
gantesque, put échapper au déluge. Assis à
califourchon sur un échelon de l'escalier, —
ou monté sur le toit de l'arche, suivant
d'autres traditions, — il recevait tous les jours
de Noë, par une fenêtre du toit, des vivres.
(R. le qualifie de beau mangeur de soupes). On
lit dans la Genèse, xiv, 1 5 : « Et quelqu'un qui
était échappé en vint avertir Abram... » La
Vulgate porte : U^ius qui evaserat, le texte
hébreu : Ha-palit, c'est-à-dire l'évadé, le sauvé.
Nicolas de Lyra, écho de l'exégèse rabbi-
nique, note ceci, dans ses Postillx (1471), à
propos du passage biblique cité : « Unus qui
evaserat. Dicunt aliqui Hebrsei quod iste fuit
Og, rex Basan, qui evaserat de diluvio ». Le
Ha-palit de la Sainte Écriture, c'est-à-dire l'é-
vadé du déluge, devint un des noms que les
rabbins commentateurs donnèrent à Og (cf.
Jeu'ish Encyclopxdia, v Og). La forme cor-
rompue Hiirtaly montre que R. est allé la
chercher dans un recueil de deuxième ou de
troisième main. Comme de Lyra l'ignore,
R. a dû consulter une compilation latine des
traditions rabbiniques, qui reste à découvrir. (S.)
68. Nemrod, très ancien roi du nord de la
Chaldée, que la Genèse qualifie de puissant chas-
seur devant l'Éternel La forme Nembroth est
celle des monuments littéraires des xv^-xvie
s., celle du Mistere du Vieil Testament par
exemple ; on la lit encore dans le Fœneste de
d'Aubigné. (S.)
CHAPITRR I
21
95
Qui engendra ^'■'' Athlas"°, qui avecques ses espaulles garda le ciel
de tumbcr.
Qui engendra Goliath "',
Qui engendra Eryx '% lequel fut inventeur du jeu des gobeletz,
Qui engendra Tite '',
Qui engendra Er}'on '*,
Qui engendra Polypheme " ,
Qui engendra Cace '^,
Ligne 91. A : guarda — 1. 94. A : lequel fut inventeur du jeu des gobelets manque
— I. 95. A, G : Titius ; H, J, K : Titie — 1. 97. A, G : Polyphemus ; J :
Polyphene — l. 98. A, G: Cacus
69. Ici commence la série des géants tra-
ditionnels gréco-romains que R. a trouvés
déjà groupés dans VOfficina de Ravisius Tex-
tor (1532). Cf. /?.£./?., V, 193, et ¥1,278.
70. Géant mythologique souvent men-
tionné par R : « un Athlas à la grand eschine »,
1. III, ch. XII. Ailleurs, 1. IV, ch. xvii, il en
parle plus explicitement : « Du ciel et de la
terre avoit peur semblable, s'ilz n'estoient due-
ment fulciz et appuyez sur les colonnes de
Atlas, comme estoit l'opinion des anciens. »(S.)
71. Géant biblique dont le nom aurait dû
venir immédiatement après Nemhroth, com-
plétant ainsi (avec Enay cité plus bas) la série
des géants traditionnels tirés de la Bible. R.
le cite encore ailleurs, à propos du combat de
Pantagruel avec le géant Loupgarou, 1. II, ch.
XXIX : « David tua bien Goliath facilement. »
(S.)
72. Nom d'un géant sicilien, tué par Her-
cule et enseveli sous la montagne sicilienne
qui portait son nom, aujourd'hui 5a« Giiiliano.
Virgile, Enéide, ch. v, v. 401-416, fait allusion
à ses énormes gantelets : « geminos immani
pondère cœstus » qu'il jetait au milieu du
combat et que R. compare plaisamment à un
jeu de gobelets. (S.)
73. Tityus, et les géants énumérés ensuite
appartiennent à la mythologie et sont suffi-
samment connus. Remarquons que les noms
gréco-romains qui suivent (Pohphème, Cace,
Encelade, Cée, Typhoé, Noé, Othe, Briare...)
figurent dans l'édition princeps sous la forme
latine de la Renaissance : Polyphemus, Cacus,
Enceladus, Ceus, Typhceus, Alœus, Othus,
Briareus, etc. (S.)
74. Leçon fautive pour Orion, de même
que Etion ci-dessous est pour Otus, deux noms
de géants dont parle Pline, H. N., 1. VII, ch.
XVI : « In Creta terrée motu rupto monte
inventum est corpus stans xlvi cubitorum,
quod alii Orioiiis, alii OH [éd. xvie s. : Et/onis]
fuisse arbitrantur. » Ravisius Textor donne la
leçon correcte Orion, à côté de celle d'Etioii.
Cf. i?.£.i?.,VI, 278. (S.)
75. Nom de cyclope homérique. R. fait
ailleurs allusion à sa caverne (1. IV, ch. xv) et
aux béliers sous le ventre desquels se sau-
vèrent les compagnons d'Ulysse, 1. IV, ch.
VIII : « les moutons de Polyphemus, le borgne
cyclope, emportèrent hors la caverne Uh^ces
et ses compagnons. » (S.)
76. Cacus, fils de Vulcain, d'après la légende
rapportée par Virgile, Enéide, viii, 186-279,
avait établi son repaire sur l'Aventin. Il fut
vaincu et mis à mort par Hercule. (P.)
22
PANTAGRUEL
100
105
IIO
Qui engendra Etion, lequel premier eut la verolle pour n'avoir beu
frayz en esté, comme tesmoigne Bartachim ",
au
au
au
au
au
au
au
au
au
au
au
au
au
au
engendra Encelade,
engendra Cée,
engendra Typhoe,
engendra Aloe,
engendra Othe,
engendra vEgeon,
engendra Briaré, qui avoit cent mains,
engendra Porphirio,
engendra Adamastor,
engendra Antée,
engendra Agatho,
engendra Pore '^ contre lequel batailla Alexandre le Grand,
engendra Aranthas"^
engendra Gabbara '^°, qui premier inventa de boire d'autant ^
Ligne 99-100. A : lequel premier... Bartachim manque ; G, H : pour avoir dormy la
gueulle baye comme — 1. loi. A, G : Enceladus — 1. 102. K : engendra — A, G :
Ceus — 1. 103. A Typhoeus ; G : qui engendre Typhoe manque — 1. 104. A, G :
Aloeus — 1. 105. A, G : Olhus — 1. 107. A, G : Briareus — 1. 108. A : Porphyrio
— 1. 1 10. A, G : Anteus — 1. 1 12. A, G : Porus — G : Grant — 1. 1 14. A : qui premier
inventa de boire d'autant manque ; G, H : boyre
77. Jean Bertachin, jurisconsulte de Firmo,
marche d'Ancône, est l'auteur d'un Reperto-
riiim jiiris utrhisqiie en trois tomes qui eut un
grand nombre d'éditions, depuis celles de
Lyon, Joh. Syber, sans date, et de Nurem-
berg, Ant. Koberger, 1483. R. le cite parmi
les ineptes commentateurs des Pandectes, 1. Il,
ch. X. (C.)
78. Plutarque et Philostrate font déjà de ce
roi indien un vrai géant, et il est décrit
comme tel par R. Textor ; « Fuit et Porus rex in
India quatuor cubitis et palma procerus, quem
Alex, bello vicit. »De même Bojardo, Orlando
inam., ch. xxx, str. 26 :
Porone ha nome, ed è sigran gigante,
Che non trova nel mondo alcun destriero,
Ma sempre lui cavalla un elefante. (S.)
79. Géant de Bebrycie, haut de huit cou-
dées, qui fut vaincu par un jeune homme, Nicé-
phore. Arrien de Nicomédie nous a transmis
le récit quasi mythique de ce combat. Ravisius
Textor se borne à dire : « AraantlMs Bebrycius
octonis cubitis longus fuisse traditur. » Cf.
Pauly, Real-Encyclopeedie, vo Aranthas. (S.)
80. Mentionné par Pline, H. N., VII, 16 :
« Procerissimum hominum astas nostra Divo
Claudio principe Gahhanim nomine ex Arabia
advectum IX pedum et totidem unciarum
vidit », et cité par Ravisius Textor dans son
Officina. (P.)
81. En faisant raison. Cf. 1. I, Prol.,
n. 24.
II)
120
CHAPITRE r
23
Qui engendra Goliath de Secundille ^\
dui engendra Offot"', lequel eut terriblement beau nez à boyre au
baril «^
Qui engendra Artachées,
Qui engendra Oromedon,
Qui engendra Gemmagog ^\ qui fut inventeur des souliers à pou-
laine *\
Ligne né. A : boire — 1. 118. M : engendrn — 1. 120. M : ienvenieur — G, H, J
soliers — G : poulaiues
82. Géante mentionnée par Pline, H. N.,
VI, 16 : « Fuere sub Divo Augusto semipede
addito [magnitudini Gabbars] quorum corpora
ejus miraculi gratia in conditorium Salustiano-
rum asser%'abantur hortorum. Pusioniet Secnn-
dillx erant nomina », et citée par Ravisius
Textor, op. cit. (P.)
83. Nom barbare d'un géant, sur lequel nous
renseigne Ravisius Textor : « Saxo Gramma-
ticus dicit Offotmn fuisse Gygantem et pasto-
rem, cujus armenta tutabatur canis Biornonis
cujusdam. » (S.)
84. Villon, Test., v. 1355, donne à Thi-
bault de la Garde :
Le Barillet} par m'ame, voire !
Genevoys est plus ancien
Et a plus beau nez pour y boire.
La plaisanterie doit sans doute être prise au
sens ironique, car un nez trop grand empêche
le buveur de coller ses lèvres à la bonde du
baril. (G.)
85. Nom d'un géant médiéval sur lequel Ravi-
sius Textor fournit ces renseignements : « Fuit
et Gemmagog Gygas cubitis duodecim proce-
rus. Architrenius : Cubitis ter quamor altum
Gemagogo Herculea suspendit in aëre lucta. »
Ce nom rappelle celui de Goemagot, géant
qui aurait habité Albion aux époques fabu-
leuses, mentionné dans Fairy Qiteen de Spenser
(chant III, V. 9). Cette forme renvoie à un
compromis entre Gog et Magog, noms de géants
dont parle la Sainte Écriture. Cf. R.E.R.,
VII, 255. (S.)
86. Souliers à pointe démesurément longue,
dont la mode datait du xive s., venant pro-
bablement de Pologne (anc. fr. Poullaine).
Cf. Du Cange, vo poidainia : « Ainsi que ilz
dançoient, fut marchié par aucun de la dance
sur la poulaine des soliers de l'un d'iceulx
compaignons de Picardie... » Ce genre de
souliers disparut sous Charles VIII, vers la fin
du xve s. ; ils étaient complètement démodés
à l'époque de R., et du Fail en parle comme
d'une curiosité du passé, t. I, p. 46 : « Du
temps qu'on portoit souliers à poulaine (mes
amys) et qu'on mettoit le pot sur la table, et
en prestant l'argent on se cachoit... » R. men-
tionne fréquemment des « ventres à poulaine »
c'est-à-dire énormes (1. II, ch. xxxiv ; 1. IV,
ch. XXXI, etc.), par allusion à la chaussure de
ce nom. (S.) — Les cordonniers eux-mêmes se
plaignaient de cette fantaisie delà mode. Cf.
Martial d'Auvergne, xlif Arresl : « Il fault
maintenant mettre aux poinctes des soulliers
qu'on faict trop de bourre... ilz ne pourroyent
continuer cette charge, s'ilz n'en avoj'ent plus
grandz gaiges, attendu que le cuyr est cher
et que les dïcts potdlaines sont plus forts à faire
qu'il ne vouloyent. » La forme des souliers
tomba dans une autre exagération et s'élargit
démesurément en battoir. Cf. 1. I, ch. viii,
n. 54. (C.)
24
PANTAGRUEL
Qui engendra Sisyphe ^^
Qui engendra les Titanes, dont nasquit Hercules,
Qui engendra Enay ^^, qui fut très expert en matière de oster les
125 cerons des mains,
Qui engendra Fierabras ^^, lequel fut vaincu par Olivier, pair de
France, compaignon de Roland,
Qui engendra Morguan '^°, lequel premier de ce monde joua aux
dez avecques ses bezicles,
130 Qui engendra Fracassus^', duquel a escript Merlin Coccaie^"",
Ligne 122. A, G : Sisyphus — 1. 123. K : Titanes — 1. 124-5. ^^ '■ qui fut... mains
manque — 1. 125 . G : cyrons ; H, J : ceirons — 1. 126. G : per de Franee — 1. 128.
A : lequel premier . . . besicles manque ; J : an dei avecques heTJcles — 1. 130. A, G :
Merliniis Coccaius; M. Caccaie
87. R. fait allusion au supplice de Sisyphe
dans le Prologue du Tiers Livre : « Diogenes
le devalloit [son tonneau] de mont à val...
puis de val en mont le rapportoit, comme
Sisyphus fait sa pierre... » (S.)
88. Forme francisée à'Enac, géant biblique
de Hébron, dont les enfants, les Enacim,
étaient encore nombreux et redoutables du
temps de Moïse (Deutér., ix, 12, et Notiibres,
XIII, 3 3). L'attribution que lui donne R. est pure-
ment facétieuse, et rappelle cet autre passage,
1. IV, ch. XVII : « Quenelault, medicin Nor-
mant, lequel subitement à Monspellier tres-
passa par de biays s'estre avecques un tranche
plume tiré un ciron de la main. » (S.)
89. Nom d'un géant sarrasin, haut de
quinze pieds, roi d'Alexandrie ; il livra un grand
combat à Olivier qui le vainquit. Cf. Léon
Gautier, Les Epopées, t. IH, p. 388-397. R. a
mentionné dans le Prologue, le roman de
chevalerie qui raconte ses exploits. Avec lui
commence la série des noms de géants tirés des
romans de chevalerie. Cf. Léon Gautier, op. cit.,
1878- 189 3, 2e éd., et Ernest Langlois, Table
des noms propres de toute nature compris dans
les chansons de geste imprimées, Paris, 1904. (S.)
90. Nom de géant, héros d'un roman de
chevalerie, source de l'épopée burlesque de
Pulci (1488). Rien ne prouve que R. ait connu
cette œuvre de Pulci ; il a pu puiser dans les
traditions nationales. Quant au géant, R. s'en
moque ici, comme au ch. xxx, où il en fait un
brasseur de bière. Cf. R. E.R., X, 41 5-417. (S.)
91. Le plus fort des compagnons de Baldus,
dans les Macaronées de Folengo, chant II :
Primus erat quidam Fracassas proie gigantis,
Cujus stirps olim Morganto venit ab illo...
Son nom dérive de fracassare. C'est le géant
Brise-tout : avec un battant de cloche pour
massue, il fracasse la tête de ses ennemis. (S.)
92. Pseudonyme de Théophile Folengo
(1491-1544), moine défroqué comme R. et
auteur de VOpus macaronicuin, dont l'édi-
tion définitive parut à Cipade en 1530. C'est
une parodie satirique des romans de chevalerie,
remplie de charges contre les moines goinfres
et débauchés. Le poème est écrit dans une
langue factice, appelée macaronique à cause du
mélange continuel des termes latins et italiens
(vulgaires ou dialectaux). R. fait allusion aux
derniers chapitres des Macaronées, véritable
pandémonium, lorsqu'il place, dans la biblio-
thèque de Saint-Victor, ce livre : Merlinus Coc-
caius, de Patria Diaholorum. Il leur a d'ailleurs
fait quelques emprunts, dont le nombre et la
portée ont été fort exagérés. Une édition cri-
tique des Macaronées vient d'être publiée par
M. Al. Luzio. Cf. R.E.R., X, 384-410. (S.)
CHAPITKK I
25
Dont nasquit Fcrmgus^',
(lui engendra ^^ Happe mousche9>,qui premier inventa de fumer les
langues de beuf à la cheminée, car auparavant le monde les saloit
comme on faict les jambons,
135 Qui engendra Bolivorax^^,
Qui engendra Longys ^\
Qui engendra Gayoflfe ^^ lequel avoit les couillons de peuple '^^ et
le vit de cormier.
Qui engendra iMaschefain '°°,
Ligne 132. K : Happemoulche — I. 132-134. A : qui premier... les jambons
manque — 1. 137-138. A : lequel avoit... de cormier manque
93. Nom de géant sarrasin qui, dans le
roman de Fierabras, livre un fameux combat
sur le potit de Mantrihle (le Monstrible deR.,
1. II, ch. xxxii). C'est l'ennemi des chrétiens
dans Bojardo et l'Arioste. Dans la pseudo-
chronique de Turpin, Ferracutus, « qui fuit de
génère Goliath », est un géant haut de vingt
coudées et doué d'une force équivalente à celle
de quarante hommes. (S.)
94. Ici commence la dernière série des noms
de géants, tirés des contes et traditions popu-
laires, ou simples créations plaisantes. (S.)
95. Nom burlesque rappelant le Croque-
mousche qui « nasquit de la pantoufle de sa
nourrice », 1. I, ch. vi. Un des personnages des
Propos rustiques de du Fail, t. I, p. no, porte
le nom apparenté de Gobemouche : « c'estoit un
terrible senault et bon vilain, et payoit volun-
tier pinte et tout le pot. » (S.)
96. Nom de géant inconnu en dehors de
R. et dont l'origine reste incertaine : c'est
peut-être le nom d'un démon des Mystères.
Etymologiquement, ce composé gréco-latin
signifie : celui qui dévore les mottes de terre,
mange-terre. (S.)
97. Dans le bas langage, longis ou longin
désigne, par étymologie populaire, un lambin,
un homme qui est long à faire tout ce qu'il
entreprend. Ce sens est déjà usuel aux xve-xvie
PANTAGRUEL.
S. : « Vostre grand longis de mary », lit-on
dans une farce deVAncieti Théâtre, t. I, p. 187.
Ajoutons qu'un Longys figure, dans la Geste de
Vivien, comme émir de Barbastre. (S.)
98. Il est possible que ce nom soit, à côté
de Fracasse, une réminiscence des Macaronées.
Chez Folengo, c'est le nom d'un conseiller man-
touan : dans le patois Xociil, gaioffo (en italien,
gaglioffo) signifie vaurien, coquin. (S.)
99. Peuplier. Ce terme, encore usuel dans
les patois (Berry, Saintonge, etc.), était de la
langue courante auxvie s. Cf. Belon, Singulari-
tei, p. 64 : « Les Savoisiens vont en Italie
scier du bois du peuple le long du Pau » ;
et 01. de Serres, p. 295 : « Les feuilles de
chesne, de saule, de peuple. » Le peuple, bois
tendre, est ici opposé au cormier, bois dur. (S.)
100. Celui qui mâche ou mange du foin,
comme le bétail ; de là mangeur du populaire
(cf. 1. I, ch. Liv, n. 20). Ce sens est antérieur
àR. :
Ce sont gros maschefains fourrez
Depuis le pied jusques au menton,
lit-on dans les Actes des Apostres, {° 153 v» et
dans Ane. poés.fr.,t. VI, p. 29 :
Ces machefoins, rongeurs de pauvres gens.
Comme appellation de monstre, Masche-
fain rappelle Maschecroutte, nom lyonnais du
mannequin de carnaval, analogue au Mandu-
4
2é
PANTAGRUEL
140
145
au
Qu
au
au
au
au
au
au
au
engendra Bruslefer"",
engendra Engolevent "°%
engendra Galehault'°^ lequel fut inventeur des flacons,
engendra Mirelangault '°'^,
engendra Galaffre '°\
engendra Falourdin '°^,
engendra Roboastre '°^
engendra Sortibrant de Conimbres '°^
engendra Brushant de Mommiere '°^
Ligne 140. A : Brulefer — 1. 141. A, G : Engoulevent — 1. 142. A : lequel fut
inventeur des ^rtcow5 manque — 1. 143. A : Myrelangault — 1. 146. M : Roboaste
eus des vieilles comédies italiques, représenté
avec une bouche énorme, ouverte, et des dents
qu'il faisait claquer avec bruit : « A Lyon, au
carnaval, on l'appelle Maschecrotitte , ilz [les
Gastrolatres] le noinmoient Manduce. » L.
IV, ch. Lix (S.)
ICI. Nom de démon qui figure dans la Cla-
vicule de Salomon, et qu'on invoque quand on
veut se faire aimer. Cf. Colin de Plancy, Dic-
tionnaire des sciences occultes, 1846, vo Brulefer.
Ce personnage démoniaque n'a certainement
aucun rapport avec maître Hstienne Bruslefer,
docteur scotiste, mentionné dans les Epistolx
obscur or iim virorum et dans la bibliothèque de
Saint-Victor. (S.)
102. Sobriquet fréquent dans l'ancienne
langue et que nous avons déjà rencontré comme
nom burlesque donné à un des capitaines de
Picrochole. Cf. 1. I,ch. xxvi, n. 37. (S.)
103. Nom d'un roi d'Outre-les-Marches, en
Grande-Bretagne, dans le roman de Lancdot
du Lac, ch. Lxv. Le même figure, comme nom
de chevalier, dans 5am/ Rêmy, mystère du xv^ s.
Cf. Petit de Juleville, Mystères, t. II, p. 555.
R. en fait l'inventeur des flacons, peut-être
par assonance avec le verbe galer, faire la
noce. (S.)
104. Géant originaire de Mirelingue, pays
de fantaisie, comme le nom de ce personnage.
(S.)
105. Nom de rois sarrasins, dans difl^érentes
chansons de geste, et nom de géant, dans le
roman de Huon de Bordeaux. Les Cronicques
admirables en font également mention, éd. Jacob,
p. 99 : « Ceste geande avoit avec elle un grand
gean qui le gardoyt... de par le grand gean
nommé le Galaffre de Baudas », c'est-à-dire le
Calife de Bagdad, roi sarrasin. (S.)
106. Nom burlesque de géant, propr. long
et lourd comme une falourde ou gros fagot
de bûches lié par les deux bouts. (S.)
107. Géant sarrasin de douze pieds qui
lutte avec son rival Nasier, dans la chanson de
Gauffrey ; et nom d'un personnage doué d'une
force extraordinaire dans Doon de Mayence où
il est ainsi caractérisé (éd. Pey, v. 9120) :
Conques mes si fiers homs ne fu de mère nés
Ne plus granz, ne plus gros, ne plus des-
[mesurés.
Tous se sauvent devant Robastre. (S.)
108. Nom d'un roi sarrasin de Coïmbre, ville
de Portugal. Il figure dans Fierabras. (P.)
109. Brûlant de Monmiré, chef sarrasin
qui figure dans Fierabras. (P.)
CHAPITRE I
27
Qui engendra Bruyer "°, lequel fut vaincu par Ogier le Dannoys,
150 pair de France '",
Qui engendra Mabrun "%
Qui engendra Foutasnon "',
Qui engendra Hacquelebac '"*,
Qui engendra Vitdegrain,
153 Qui engendra Grandgosier "^
Qui engendra Gargantua ''^,
Qui engendra le noble Pantagruel, mon maistre.
J'entens bien que, lysans ce passaige, vous faictez en vous mesmes
un doubte bien raisonnable et demandez comment est il possible que
160 ainsi soit, veu que au temps du déluge tout le monde périt, fors Noë
et sept personnes avecques luy dedans l'Arche, au nombre desquelz
n'est mis ledict Hurtaly?
La demande est bien faicte, sans doubte, et bien apparente ; mais la
responce vous contentera, ou j'ay le sens mal gallefreté''^ Et, parce
Ligne 150. G : lequel Ogier fut per de France — 1. 152. J : Fotasnon — 1. 154. J :
Videgrain — 1. 155. A : Grantgousier — 1. 158. H : J'entends — A : lysant —
A, G, H, J : faictes — K : en vos mesmes — I. léo. H, J : on temps — 1. léi . K :
personne — H, J : on nombre — 1. 162. A, G : n'est point mys — 1. 164. A, G, H,
J, K : ou fay le sens mal gallefreté manque
1 10. Nom porté par plusieurs personnages
sarrasins (v. Langlois) ; mais nous croyons
que R. a ici en vue le géant Brehier, haut de
dix-sept pieds et d'une force équivalente à
celle de vingt hommes : il surpasse Ogier et est
appelé Goliath. Dans Ogier de Danemarche, il
est encore roi des Saxons, mais devient,
dans Huon de Bordeaux, géant sarrasin.
(S.)
111. Fameux paladin et géant haut de dix
pieds, chargé par Charlemagne de combattre
Renaud de Montauban. R. en fait plus loin,
ch. XXX, un « fourbisseur de harnois », et, au
ch. XXIII, il fait allusion au séjour d'Ogier
dans l'île enchantée d'Avalon, pays d'im-
mortalité. (S.)
112. Maubrun d'Aigremalée, larron sarra-
sin qui figure dans Fierahras. (P .)
115. Nom burlesque qui n'a pas besoin
d'explication, de même que Vitdegrain, qui
suit. (S.)
114. Un certain Hacquelebac, avait laissé
son nom à une galerie du château d'Amboise,
dont il avait eu la garde (selon Commynes,
éd. Mandrot, t. II, p. 381, année 1498).
C'est peut-être à cause de sa taille énorme
que R. en a fait un géant. (S.)
115. Sur l'origine et le sens de ce nom, cf.
1. I, ch. III, n. 2.
116. Nom apparenté à Grandgousier, d'o-
rigine méridionale. Cf. 1. I, ch. vu, n. 2.
117. Calfeutré, bouché. Métaphore nautique
qu'on lit également dans la Chresme philoso-
phale : « cerveaux mal calfrete^ ». (S.) — Cf.
1. I, Prol., n. 86. R. assimile l'entendement,
c'est-à-dire le cerveau, à un vaisseau dont on
28 PANTAGRUEL
^^5 que n'estoys de ce temps là pour vous en dire à mon plaisir, je vous
allegueray l'autorité des Massoretz "^ bons couillaux et beaux corne-
museurs Hebraïcques, lesquelz afferment "^ que véritablement ledict
Hurtaly n'estoit dedans l'Arche de Noë ; aussi n'y eust il peu entrer,
car il estoit trop grand; mais il estoit dessus à cheval, jambe de sa,
170 jambe de Là, comme sont les petitz enfans sus les chevaulx de boys et
comme le gros Toreau de Berne '^°, qui feut tué à Marignan '^\ che-
vauchoyt pour sa monture un gros canon pevier '" ; c'est une beste
de beau et joyeux amble '^^ sans poinct de faulte. En icelle façon,
saulva, après Dieu, ladicte Arche de periller ''"^, car il luy bailloit le
^75 bransle avecques les jambes, et du pied la tournoit où il vouloit,
Ligne 165. A, G : n'estoys pas — 1. 166. A, G, H, J, K : rmiioritè (A : auctorité ;
J : authorite) des Massoreti interprètes (A, G : interpres ; J : interprète^) des sainctes
lettres hebraïcques — 1. 167. A, G : lesquels (G : lesquelles H : lesquelx) disent que
sans point de faulte ledict Hurtaly n estoit point dedans F arche de Noë — 1. 169. G : trop
grant — A : dessus V arche — k, G : de ça; Y{,] : de^a — 1. 170. A : comme les petite ;
A, G : comme font les petis enfans — A, G: sus des — A, G, H, J, K : de boys. En icelle
façon comme ; G : Et en ceste façon comme; H, J : facipn — 1. 174. A, G, H : saulva
ladicte arche
bouche les fentes avec de l'étoupe. Une tête avec luy. » Le fait est aussi mentionné par
mal gallefretée, c'est une tête mal calfatée, fê- Martin du Bellay, Mémoires, éd. Bourrilly et
lée. (C.) Vindry, t. I, p. 71. Le vaillant Bernois s'ap-
118. Massorètes, docteurs hébreux qui travail- pelâh Pontimer, d'après le Motteus, qui aurait
lent sur le texte de la Bible. Cf. 1. I, ch. 11, relevé son nom dans Paul Jove. (C.)
n. 36. 121. La défaite des Suisses à Marignan par
119. Affirment. François le^ eut lieu le 13 et le 14 septembre
120. Sonneur de corne de taureau, qui, dans 1515.
les bandes suisses, donnait le signal du corn- 122. Pierrier, gros mortier du calibre de 15
bat. On trouve le récit de ce fait de guerre pouces au moyen âge, à l'aide duquel on jetait
dans \q Journal de Jean Barillon (151 5-1 521), des pierres. La forme rabelaisienne est abso-
éd. de Vaissière, t. I, p. 119 : « Y avoit un lument inconnue ailleurs. Alain Chartier avait
gros suisse du canton de Berne qui avoyt juré employé antérieurement, avec le même sens,
de clouer deux ou trois pièces de l'artillerye. . . canon perrier (v. Littré), dont pevier semble
laquelle estoit gardée par les lansquenetz... être une transcription erronée. (S.)
Le dict gros Suisse, accompaigné de sept ou 123. Ironique. L'amble est une allure très
huict hommes, vint ruer sur deux ou trois douce pour le cavalier et pour le cheval. Cf.
pièces d'artillerie, et les cloua. Touttefois une 1. \, ch. xii, p, 122. (C.)
bande de lansquenetz vint frapper sur luy en 124. Périr, faire naufrage. Avec ce sens
sorte qu'il fut tué et tous les Suisses quiestoient neutre fréquemment employé en ancien fran-
CIIAIMIKI- I 29
comme on faict du gouvernail d'une navire. Ceulx qui dedans
estoient luy envoyoient vivres par une cheminée à suffisance, comme
gens recongnoissans le bien qu'il leurs faisoit, et quelquefoys parle-
mentoyent ensemble comme faisoit Icaromenippe '"' à Jupiter, selon
180 le raport de Lucian.
Avés vous bien le tout entendu ? Beuvez donc un bon coup sans
eaue. Car, si ne le croiez, non foys je, fist elle '^^.
Ligne 176. G : gouvernai de une navire — A, G, H. J, K : Et ceulx du dedans luy
envoyoient {W, J, K : envoyent) des vivres — 1. 178. H : bien recongnoissans le bien;
K : de bien recongnoissans le bien — A, G, J : leur — I. 179. A : parlementoienl —
A, G : Icaromenippus — J : scclon — 1. 181-182. A, G : Avés vous bien... non
foys je fist elle, manque ; J : A%iei_ vous ; J : Beve\ doncqucs — 1. 182, J : eau — J, K :
car si . . . fist elle manque
çais. Cf. dans Godefroy cet exemple tiré de la Jupiter. R. fera allusion au même passage de
Chronique de d'Authon : « Ceulx qui estoient Lucien dans le 1. IV, Nouv. Prol. : « Mercure
dans son navire cuyderent tous periller. » (S.) regarde par la trappe des cieulx (Icaroménippe
125. Réminiscence de V Icaroménippe de disoit qu'elle semble à la gueule d'un puits.) »
Lucien. Dans le texte grec, le philosophe ne (P.)
parlemente pas avec Jupiter par une trappe : 126. u Si vous ne le croyez pas, moi non
il considère des trappes par lesquelles les prières plus «. Peut-être avons-nous là un fragment
arrivent de la terre au ciel jusqu'à l'oreille de de chanson ou un dicton populaire.
De la nativité du très redouhté Pantagruel.
Chapitre IL
Gargantua, en son eage ' de quatre cens quatre vingtz quarante et
quatre ans, engendra son filz Pantagruel de sa femme, nommée
5 Badebec% fille du roy des Amaurotes ' en Utopie"^, laquelle mourut
du mal d'enfant ' : car il estoit si merveilleusement grand et si
lourd qu'il ne peut venir à lumière sans ainsi suffocquer sa mère.
Ligne 3 . A : aage — A : quattre cens quattre vingli quarante et quattre ans ; G
quatre cens quatre vingt\ et quarante et quatre ans; K : quarente — 1. 6. A, G, H, J
dental — A : si grand ; G : grant — 1. 7. A : peust; G, J : peult
1. Age. Cf. 1. I, Prol., n. II.
2. Nom encore aujourd'hui familier aux
patois du sud-ouest : Poitou, badebec, per-
sonne immobile ou qui ne dit rien (Lalanne),
et aussi baguette qu'on place dans le bec des
volailles quand on leur ingurgite de la pâtée ;
Saintonge, badebec, qui ouvre bêtement le bec,
qui baye aux corneilles (Jônain); Gascogne,
badebec, badaud, niais. Le sens propre en est :
Bouche-bée. R. en fait la fille du roi des Araau-
rotes, tandis que, dans les Grandes Cronicques,
elle passe pour « la fille du roy Mioland, lequel
a esté tué en bataille par les Canibales et Tar-
tarins ». (S.)
3. Habitants de la ville d'Amaurote, en
Utopie. Nom tiré de YUtopia (15 16) de Tho-
mas Morus, qui dans un chapitre spécial de sa
seconde partie parle « De urbibus ac nomina-
tim de Amatiroto ». R. nous dit plus loin,
ch. XXIII, que les Dipsodes « tenoyent pour
lors la grande ville des Amaurotes assiégée », et,
la ville une fois prise, ch. xxxi, Pantagruel
annonce aux Amaurotes qu'il va coloniser le
pays de Dipsodie. Le nom dérive du grec
à[jLaupoç, obscur, difficile à voir, indistinct, et il
convient parfaitement à un peuple imaginaire.
(S.).
4. C'est YUtopia de Morus, qui avait tiré ce
nom du grec : oùzo-'îa, nul lieu, donc pays
inexistant, imaginaire. R. en fait un fréquent
usage dans ce livre. Gargantua date sa lettre
d'Utopie (ch. viii); Pantagruel caractérise un
des baragouins de Panurge comme « langaige
de mon pays de Utopie » (ch. ix) ; les Dipsodes
« gastent un grand pays de Utopie » (ch. xxiii),
et le port d'Utopie est « distant de la ville
des Amaurotes par troys lieues et quelque
peu d'advantaige » (ch. xxiv), etc. Dans le
Tiers livre, ce nom ne se lit qu'une seule fois
(ch. i), et il disparaît ensuite définitivement
du roman rabelaisien. (S.)
5. Dans Folengo, Baldouine, femme de
Guy, expire aussi en mettant Baldo au monde.
Cf. Thuasne, Etudes sur Rabelais, p. 208.
CHAPITRE II 31
Mais, pour entendre pleinement la cause et raison de son nom, qui
luy feut baillé en baptesme, vous noterez qu'en icelle année fut sei-
10 cheresse tant grande en tout le pays de Africque que passèrent xxxvi
moys, troys sepmaines, quatre jours, treze heures et quelque peu
dadvantaige, sans pluye, avec chaleur de soleil si véhémente que toute
la terre en estoit aride, et ne fut au temps de Helye ^ plus eschauffée
que fut pour lors, car il n'estoit arbre sus terre qui eust ny fueille ny
15 fleur. Les herbes estoient sans verdure, les rivières taries, les fontaines
à sec; les pauvres poissons, délaissez de leurs propres elemens, vagans
et crians par la terre horriblement; les oyseaux tumbans de l'air par
faulte de rosée; les loups, les regnars, cerfz, sangliers, dains, lièvres,
connilz ", belettes, foynes ^ blereaux et aultres bestes, l'on trouvoit
20 par les champs mortes, la gueuUe baye ^. Au regard des hommes, c'es-
toit la grande pitié. Vous les eussiez veuz tirans la langue, comme
lévriers qui ont couru six heures ; plusieurs se gettoyent dedans les
puys ; aultres se mettoyent au ventre d'une vache pour estre à
rhombre, et les appelle Homère Alibantes'°. Toute la contrée estoit
Ligne 9. A, G, H, J : /«y fut — A, G : que celle année il y avait une si grand (G :
grande) seicheresse en ; } : sécheresse ; K -.feut seicheresse — 1. 10. G : Affrique — A, G :
pour ce que il y avoit passé plus de XXXVI moys sans pluye ; H, J, K : XXXVI moys et
dadvantaige (H : dadvantage) sans pluye — 1. 13. A. G : et ne fui point — H. J : on
temps — 1. 14. A, G : car il ny avoit arbre — 1. 15. A, G : estaient (G : estayent) sans
verdeur — 1. 16. G : pavres poissons — 1. ij . K : cryans — A, G, H,J, K : oyseaulx
— 1. 18. K : ccrf:^ — A, H, J : daims — 1. 19. A, G, connili — H : helcettes — A, J,
K : blereaulx — 1. 20. A, G : Et au regard — 1. 21 . H : veus — 1. 22. A : gettoient
— 1. 23, J : puis — A, G : d'aultres — A : mettaient — H, J : on ventre d'une
vacche — 1. 24. A : à Vumhre ; G, H, J : à l'ombre
6. Allusion à la sécheresse que Jéhovah, à jBaç xaî ô axEXsrôç, ir.l tôt? vexpoïç yÉyovs, ),ot-
U demande d'Élie, fît sévir sur terre pendant ôopo-juLÉvr,? -x ovdaaxa x^'; fr,pdTr,-:oç. C'est
trois ans. Cf. Rois, ch. xvii et xviii. (P.) pourquoi Homère nomme à l'ordinaire les
7. Lapins. Cf. 1. 1, ch. XXII, n. 231. mortels ^/e/«5 de suc [allusion à l'expression
8. Fouines. Forme archaïque, usuelle au ocspôç Ppoxd; qui se trouve dans l'Odyssée, VL
xvies. Cf. 01. de Serres, p. 46 « des cendres v. 201]. Mais le desséché et le squelette sont
de belette et de faine ». chez les morts, ces noms désignant une séche-
9. Ouverte. Graphie archaïque, reste de la resse funeste. » On rencontre encore le mot a//-
double forme bayer et béer. bantes, comme désignant les morts, dans le
10. Réminiscence de Plutarque, Propos de traité de Plutarque, Aqitane an ignis sit utilior,
table, 1. VIII, question X, 3 : « Atô yaptivTw; 11. iVlais il ne se trouve nulle part dans Homère .
"OaTipo: l'.i'M otspoù: PpoTOÙç xaXîïv... ô o'i/.i'- R. a été trahi par sa mémoire : il a cru que les
32 PANTAGRUEL
25 à l'ancre''. Cestoit pitoyable cas de veoir le travail des humains pour
se garentir de ceste horrificque altération, car il avoit prou '^ affaire
de sauver l'eaue benoiste'^ par les églises à ce que ne feust descon-
fite'''; mais l'on y donna tel ordre, par le conseil de messieurs les
cardinaulx et du Sainct Père, que nul n'en osoit prendre que une
30 venue '^ Encores, quand quelc'un entroit en l'église, vous en eussiez
veu à vingtaines, de pauvres altérez qui venoyent au derrière de celluy
qui la distribuoit à quelc'un, la gueuUe ouverte pour en avoir quelque
goutellete, comme le maulvais riche '^, affin que rien ne se perdist.
O que bienheureux fut en icelle année celluy qui eust cave fresche et
35 bien garnie!
Le Philosophe'^ raconte, en mouvent la question pour quoy c'est
Ligne 26, A : guarenlir — A, G : il y avoit — 1. 27. A : saulver — G : Veau — A,
G : esglises qu'elle ne feust ; H, J : ecclises — 1. 29. H, J : n'en ausoit — 1. 30. G :
quant — A : quelquung; G, H, J : quelq'un — A, G, K : esglise ; H, J : ecclise — 1.
31 . G, H : pauvres; J : paouvres — A : vendent — 1. 32.H,J, K: destrihuoit — A :
quelquung — 1. 32-33. A, G: quelque petite goutelette ; H, K : goutelette — K : comme
la — G : l'iens — 1. 34. A : e;7 ceste — K : eaue fresche ; A, G, H, J : cave fraische —
1. 36. A : racompte — A, G : mouvant — M : parquay
deux expressions commentées par Plutarque telle venue, que plus d'une toise lu}' mist au
otEpôç Ppo-dç et àXtpa? étaient également dans travers du corps ». (S.)
Homère. (P.) 16. Allusion à la parabole de Lazare et du
11. Immobilisée, sans mouvement, comme mauvais riche, Luc, xvi, 19-25. Cette attitude
un navire à l'ancre. des pauvres altérés, essayant de laper quelque
12. Assez. goutte à l'extrémité des doigts de celui qui
13. Bénite. Sens usuel au xvi* s., fréquent distribue l'eau bénite, rappelle à R. la supplica-
chez R. et Marot ; mais hénite l'emporte de tion du mauvais riche à Abraham : « Elevans
plus en plus. Il tombe dans le burlesque au autem oculos suos, cum esset in tormentis,
siècle suivant. Cf. Richelet, 1680 : « Benoit. vidit Abraham a longe et Lazarum in sinu
Vieux mot qui s'est dit autrefois sérieusement : ejus ; Et ipse damans dixit : Pater Abraham,
il signifie béni ; mais aujourd'hui henoit ne se miserere mei et mitte Lazarum ut intingat
dit qu'en riant. » (S.) extremum digiti sui in aquam, ut refrigeret lin-
14. Epuisée. Du lat. populaire disconficere, guam meam, quia crucior in hac flamma. »
user, consumer. (P.)
15. Un coup, une fois. Image tirée du jeu 17. Empédocle, dans Plutarque, De placitis
des quilles, premier coup de la boule, par oppo- philosophorum, III, 6 : « 'EjxtzsSoxXyîç [Tt\-i 9àXa<j-
sition à rabat. Cf. Froissart, t. I, p. 137: « Et aàv œriatv elvai] iBocoxa ty]? y^ç IxxatojjiévYii; u7tô
gagnèrent les Hainuyers, de venue, les pre- rou ïjXfou ota ttjv £7ti7:o'Xaiov 7:X'jatv. Empédocle
mieres barrières », et J. d'Authon (dans dit que la mer est la sueur de la terre, que le
Lacurne) : « A l'ung de ceulx donna de la lance soleil brûla pour avoir passé trop près » (P.)
t;iiAiMrKii 11
) )
que l'cauc de la mer est salée, que, au temps que Phebus bailla le
gouvernement de son chariot luciflcque'** à son filz Phaeton, ledict
Phaeton, mal apris en l'art et ne sçavant"' ensuyvre la line ecliptique-°
40 entre les deux tropiques ^' de la sphère du soleil, varia de son chemin
et tant approcha de terre qu'il mist à sec toutes les contrées subja-
centes", bruslant une grande partie du cieP' que les Philosophes
appellent Via lactea '-^ et les lifrelofres -^ nomment le chemin Sainct
Ligne 37. G, H, J : l'eau — H, J -.on temps — H : Phebe ; K : Phebeius — 1. 38.
G : lucifiquc — 1. 39. G, J, K : mal aprins ; H : mal apprins — A, G : ligne —
1. 40. A : tropicques — 1. 41. A, G -.de la terre — 1. 42. G : hrullant — A : grand ;
G : orant
18. Qui produit la lumière. Latinisme Quci-
ficus) inconnu en dehors de R.
19. Sachant. Ancien participe présent qui
survit dans la langue moderne avec la valeur
d'un adjectif.
20. L'ecliptique est la ligne suivie par le
soleil dans sa course.
21. Néologisme, tiré du lat. tropicus, qui
n'est pas attesté antérieurement. (S.) — Les
tropiques sont les deux lignes qui, dans le sys-
tème de Ptolémée, limitent les deux déclinai-
sons du soleil; elles passent, l'une par le signe
de l'Écrevisse ou Cancer, l'autre par celui du
Capricorne. (P.)
22. Situées au-dessous. Néologisme (tiré du
lat. subjacentem, qui est placé dessous), intro-
duit par R.
23. R. développe ici une explication que
Plutarque attribue à des philosophes pythagori-
ciens. Cf. De placitis philosophorum, III, i : « xwv
IluSayopeîtjjv oî [jlÈv ïçasav àaTÉoo; sivat oià-
xauaiv, èxTwEdovTo; {xÈv à7:ô x^îôlaç èopa:, ot' ou
8e l:î£8pa[jie ywpfou zuxXoTepôiç aùtô xaxa-
oXs^avTo;, ztzi tou zarà «ï>a£GovTa s[i7:pT)O[jL0u.
Quelques Pythagoriciens ont dit que c'est l'effet
du feu de l'astre tombé de son siège, ayant
consumé le pays par où il avait roulé lors de
l'embrasement provoqué par Phaeton. » Sur la
fable de Phaeton, voir Ovide, Meta. ,11, 1-366.
(P-)
PANTAGRUEl .
24. Voie lactée. Cette expression n'était pas
encore francisée à l'époque de R. On la lit
pour la première fois dans la Chresme philoso-
phale : « obscurcir et emhmnir la. voye lactée » ; et
plus tard, chez Ronsard (dans Littré) :
Le laict qui s'escouloit espars
Fict au ciel la voye laictêe.
Cependant le terme a toujours gardé son
caractère savant. (S.)
25. Les gens du peuple. Ce sens se rencontre
également dans la Pant. progn., ch. v :
«... toutesfois ne iront tant de lifrelofres à
sainct Hiacco ...» L'acception de « biberons »
appliquée tout particulièrement à la soldatesque
allemande, se trouve dans cet autre passage,
1. III, Prol. : « Enfans, beuvez à pleins godetz.
Si bon ne vous semble, laissez-le. Je ne suis
de ces importuns lifrelofres, qui, par force, par
outraige et violence, contraignent les Lans et
compaignons trinquer. » Avec ce dernier sens,
le mot est antérieur à R. On le lit déjà dans
la Chronique scandaleuse, ann. 1465 : « Entre
aultres vindrent et arrivèrent aux dits lieux
plusieurs Lifrelofres, Calabriens et Suisses, qui
avoient telle rage de faim aux dens qu'ils pre-
noient fromage sans peler. » Mais c'est grâce
à R. que le mot a fait fortune au xvi^ s. chez
Guill. Bouchet, Cholières, Tabouret, Claude
Haton, etc. Cotgrave voit dans lifrelofres,
goinfre et ivrogne, un terme forgé pour se
34 PANTAGRUEL
Jacques""^, combien que les plus huppez poètes disent estre la part où
45 tomba le laict de Juno lors qu'elle allaicta Hercules "'^ : adonc '^ la terre
fut tant eschaufée que il luy vint une sueur énorme, dont elle sua
toute la mer, qui par ce est salée, car toute sueur est salée; ce que
vous direz estre vray si vous voulez taster '^ *'" de la vostre propre, ou
bien de celles des verollez quand on les faict suer; ce me est tout un.
50 Quasi pareil cas arriva en ceste dicte année , car, un jour de ven-
dredy que tout le monde s'estoit mis en dévotion et faisoit une belle
procession avecques forces letanies^^ et beaux preschans '°, supplians
à Dieu omnipotent les vouloir regarder de son œil de clémence en tel
desconfort'', visiblement furent veues de terre sortir grosses gouttes
55 d'eaue, comme quand quelque personne sue copieusement. Et le
pauvre peuple commença à s'esjouyr comme si ce eust esté chose à
eulx proffitable, car les aulcuns disoient que de humeur il n'y en
avoit goûte en l'air dont on esperast avoir pluye et que la terre sup-
plioit '^ au deffault. Les aultresgens sçavans disoyent que c'estoit pluye
Ligne 44-45. A, G, H,J, K : combien ... Hercules manque — J : Adont — 1. 48. A, G,
H, J : si voulei — 1. 49. G, H : de celle — G : quant — G : ce m'est tout ung — 1.
31. H, J : mys — 1. 52. J : testâmes — 1. 54. A, G : fut veu de la terre — 1. 55.
A : d'eau — G : quant — 1. 56. G : paoure puple ; H. paouvre ; J. paovre — A, G :
se commença à esjouyr ; H, J : commença (H : commencia) s'esjouyr — A : sy —
1. 57. H : disoyent — 1. 58. A, G : de avoir — J : supploit
moquer des Allemands et des Suisses ; Oudin culem suppositum et experrectam ei quod supra
rend « Un Lifrelof- » par Suisse, et ajoute : disimus fecisse [rejecisse eum a se]. Alii
K C'est par dérision du son de leur langue. » autem, Herculem propter nimiam aviditatem,
L'origine de cette appellation reste obscure. Cf. multitudinem lactis appetisse neque in ore con-
i?.£.i?, ¥,408-410. (S.) tinere potuisse : quod ex ore ejus profusum
26 Nom vulgaire de la voie lactée en France circulum [la voie lactée] signasse. » Hygin,
et dans tous les pays catholiques. Appellation Fab., 1. H, ch. 40. (P.)
d'origine légendaire : la voie lactée aurait 28. Alors. Cf. 1. l, ch. xxiii, n. 31.
dirigé les pèlerins qui allaient à Saint-Jacques 28his. Goûter. Cf. 1. \, ch. xxvii, n. 40.
de Compostelle (Mistral). Selon la chronique 29. Litanies. Cf. 1. L ch. xxvii, n. 12.
fabuleuse de Turpin, saint Jacques apparut à 30. Psaumes récités par le premier chantre
Charlemagne dans la voie lactée qu'il regardait, de l'église. Cf. 1. I. ch. xxvii, n. n.
et lui indiqua ce chemin pour aller en Espagne 31. Déconfort, découragement,
et découvrir son tombeau. Cf. P. Sébillot, 32 Suppléait. Du verbe 5»/)p/ïr. Cf. Monluc,
Folklore, t. \, p. 34. (S.) Commentaires, t. L P- 243 : « ils suppliroient
27. « Alii dixerunt dormienti Junoni Her- bien au deffaut. » (P.)
CHAPITRE II
35
60 des Antipodes, comme Senecque narre au quart livre Oiicstioniim natu-
raîiiim '' parlant de l'origine et source du Nil ; mais ilz y furent trom-
pés, car, la procession finie, alors que chascun vouloit recueillir de
ceste rosée et en boire à plein godet '*, trouvèrent que ce n'estoit que
saulmure pire et plus salée que n'estoit l'eaue de la mer.
65 Et parce que en ce propre jour nasquit Pantagruel, son père luy
imposa tel nom, car panta en grec vault autant à dire comme tout
et gruel en langue Hagarene '^ vault autant comme altéré'^, voulent
inférer que à l'heure de sa nativité le monde estoit tout altéré, et
Ligne 61. A, G : du Jïeuve du Nile (G : Nil) — A, G : trompei; H, J : tompei —
1. 62. A, G : finée — 1. 63. A, G, H, J : rousée — A, G : plain — K : que ce n'est
que — 1. 64. A, G, H, J : saulmere — G, H, J : que nest — 1. 66. M : non —
1. 67. G : voulant
3 5 . Rien dans les explications que Sénèque
donne, au 1. IV des Oimstiones naturaJes, de la
crue du Nil ne suggère l'idée d'une pluie des
antipodes. Mais au 1. III, p. 444, pour expli-
quer la crue du Nil et de certains fteuves en
été, il allègue quatre opinions de Théophraste,
dont la seconde a quelque rapport avec
l'explication de R. : « Aut quia majores in
remoto imbres sunt, quorum aqua per secretos
cuniculos reddita tacite suffunditur. » (P.)
34. A pleine tasse. Le godet était une sorte
de coupe aplatie, à bords goderonnés et à anse,
généralement en terre vernissée qu'on fabri-
quait en grande quantité à Beauvais : « On fait
des godes à Beauvais et des poêles à Villedieu. »
Menus propos, xvi= s. (dans Leroux de Lincy).
(C.)
35. Moresque. R. a raison de distinguer la
langue arabique de la langue agarene, 1. IV,
ch. XXV : « les aultres [inscriptions] en langue
arabique, agarene, sclavonicque ... » Cette
distinction répond à peu près à celle que les
chansons de geste établissent entre Arabes et
Sarrasins, ces derniers désignant tout particu-
lièrement les Maures d'Espagne. Cf. Le Maire,
t. III, p. 280 : « Depuis peu d'ans en ce, une
gante Agarene (laquelle corruptement vous
appelez Sarrasine) est yssue de Perse enva-
hissant les lieux et contrées de la terre sainte. »
Saint Jérôme, interprétant le nom de Sarrasins
comme descendants de Sara, proposa de les
appeler Agarenes, ou descendants d'Agar, nom
adopté par les écrivains grecs et latins du
moyen âge. Cf. R.E.R., VII, 333-335. (S.)
36. Etymologie burlesque, comme on en
rencontre fréquemment dans R. Ce nom de
Pantagruel, inconnu aux traditions populaires,
dérive des Mystères du xve s., où le personnage
possède déjà les qualités particulières dont on
retrouve des traces éparses dans le roman de R.
Il désigne primitivement un démon qui altère ou
le mal qui suffoque. Chez R., Pantagruel vient
au monde après une terrible sécheresse, et son
nom y est synonyme d'altération opprimante
ou de respiration pénible ; ailleurs on dit de
ceux qui sont au point d'étouffer que Panta-
tagruel les tient à la gorge ; de là, son attribut,
le sel, produit altérant par excellence. Cf.
R.E.R., X, 481-489. Le sens essentiel de
« suffocation » rattache le nom, quant à son
élément initial, à toute une famille lexique —
panteler, pantois, pantoier — exprimant la notion
de respiration pénible, état d'oppression ou
d'étouffement ; mais son élément final, gruel,
36 PANTAGRUEL
voyant, en esperit de prophétie, qu'il seroit quelque jour domina-
70 teur des altérez, ce que luy fut monstre à celle heure mesmes par
aultre signe plus évident.
Car, alors que sa mère Badebec l'enfantoit et que les sages femmes
attendoyent pour le recepvoir, yssirent" premier de son ventre
soixante et huyt tregeniers '^ chascun tirant par le licol un mulet tout
75 chargé de sel, après lesquelz sortirent neuf dromadaires chargés de
jambons et langues de beuf fumées, sept chameaulx chargez d'anguil-
lettes '^ puis .xxv. charretées de porreaulx '^°, d'aulx, d'oignons et de
cibotz'^', ce que espoventa bien lesdictes saiges femmes. Mais les aul-
cunes d'entre elles disoyent :
80 « Voicy bonne provision. Aussy bien ne bevyons nous que lâche-
ment, non en lancement '^\Cecy n'est que bon signe, ce sont aguillons
de vin ».
Ligne 69. G: en esperit prophétie — 1. 70. H, J : dominatur — G : ce que luy
monstre à — H : mesmei — 1. 72. J : saiges — l. 73- A : attendaient — A, G, H, J :
issirent — G : premier manque — 1. 75. A : neufi — A, H, J : charge\ — 1. 76. A:
hoeuf — 1. 77. A : vingt et cinq charrettes ; H : charretteei ; J : charrettes — 1. 78.
G : ce qui espoventa — 1. 79. A : aucunes — 1. 80. A, G, H : provision. Ccecy
n'est que — J : beuvions — laschement — 1. 81. G : cigne — A, G, H, J :
agueiîlons
reste obscur. Quoi qu'il en soit, l'étymologie 40. Poireaux.
gréco-arabe, donnée par R. est purement face- ^^ _ Ciboule, mot provincial. En Poitou, cihot,
tieuse. (o.; oignon de l'année précédente replanté au prin-
37. Sortirent. Cf. 1. 1, ch. i, n. 5. ^ ^^^^^ ^^^^ ^^ ^^^i^ j^ primeur (Lalanne).
38. Muletiers. Du gascon treginié, voiturier ^g x
(/reo'mo, voiture). (S.) . . . .,.11 j
_, . M 1. -, - 1 42. Prononciation suisse de 1 allemand
39. Petites anguilles salées qu on pèche en , ^ , . . ,
. , , , , Landsmann, compatriote, pays, titre que les
automne au moment ou les eaux sont troublées „ . ' ^ , .
, . 1 1 • /-r Suisses et Lansquenets se donnaient entre eux.
par les crues, et qu on sale pour le carême. Cf. . .r , .1 • • 1
L, , , rr- . J . • u r\ En lancement signine donc a la suisse, « a la
Rondelet, Htst. des poissons, ch. xxiii. On en , . ^ , , . , .
... . , J. . , , . tudesque », boire sec et a plein verre, boire
péchait une quantité prodigieuse dans le marais ^ '^ '. ^. ^ e- d ^^tt q^ oq i-»
, r, r, ■ T, • • 1 . ' à longs traits. Cf. R.E.R., VH. 86-88. Dans
du Bas-Poitou, ou R. avait si longtemps vécu. ^ , , \^
„,,-.. • J • un mystère du xvie s., la Vengeance de nostre
Elles figuraient même en certains endroits au -^ , , , , t.
, . , . . , . Seimetir, le « connestable de uermanie » est
nombre des redevances seigneuriales : « An- s '
,, ,, . J , • suivi par deux soldats allemands, appelés
guylles sallees dehues a monseigneur », 1473. ^ r-r r, ■ j
Z, . , n /-. T- /-i . »>f • J ; Comme-estourdv et Lancement. Ci. Petit de
Terrier de Benêt, et. E. Clouzot, Mrtrars de /a , ., . -\ „ ,^ ,
„, ,^ . Tulleville, Mystères, t. H, p. 452. (S.)
Sèvre, p. 124. (C.) •' -^ » r t^ .
CHAFITRi; II
M
Et, comme elles caquetoyent de ces menus propos entre elles, voicy
sortir Pantagruel, tout velu "♦"' comme un ours, dont dist une d'elles en
85 esperit propheticque :
a II est né à tout ^'^ le poil : il fera choses merveilleuses, et, s'il vit.
il aura de l'eage *^ ».
Ligne 84. M : soriy — M : lUct — 1. 85. G, H, J : en esprit
43. L'abondance du poil sur le corps a tou-
jours été considéré comme un signe de force
physique. Cf. Perceforest, I, ch. xc : « Les
damoiselles disoient à des chevaliers que pour
Dieu ils montrassent à certaine journée la force
de leurs bras, la laine de leur pis, le loz de leur
prouesse. » On dit encore communément :
« C'est un gars à poil. » C'est en ce sens que
nos soldats, durant la récente guerre, se sur-
nommèrent eux-mêmes les poilus (C.)
44. Avec. Cf. 1. L ch. XXVII, n.
106.
45. C'est là sans doute une facétie popu-
laire. Cf. A. du Saix, Esperon de discipline.
Ile partie : « Certes s'il vit, il acquerra de Veage. »
(P.) — Du Fail, t. \, p. 54, a faitusage de cette
vérité de la Palice qu'il n'a pas eu besoin
d'emprunter à R. : « Vous serez homme de
bien ; s'il n'y a faute ; si vous vive:;^ vous aure\ de
Vaage. » (C.)
Du dueil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec.
Chapitre III.
Quand Pantagruel fut né, qui fut bien esbahy et perplex ' ? Ce fut
Gargantua son père. Car, voyant d'un cousté sa femme Badebec
5 morte et de l'aultre son filz Pantagruel né tant beau et tant grand, ne
sçavoit que dire ny que faire, et le doubte que troubloit son entende-
ment estoit assavoir s'il devoit plorer pour le dueil de sa femme ou
rire pour la joye de son filz. D'un costé et d'aultre il avoit argumens
sophisticques ' qui le sufîocquoyent, car il les faisoit très bien in modo
lo et figura"^; mais il ne les povoit souldre ^ et par ce moyen demouroit
empestré comme la souriz empeigée^ ou un milan prins au lasset.
« Pleureray je? disoit iP. Ouy, car pourquoy? Ma tant bonne
femme est morte, qui estoit la plus cecy, la plus cela, qui feust au
Ligne 3. G : Quant — 1. 5. G, H, J : l'autre — A : tant beau et grand ; G : grant
— 1. 5-6. A, G : il ne scavoit — G : ne que faire — A, G : qui troublait — 1. 7. A, G,
H, J, K : assavoir (H, J : asçavoir) mon ^ s'il — A : debvoit pleurer ; G : pleurer ; J :
plourer — 1. 8. J : cousté — A. G : d' argumens — I. 9. K : sophistiques — A,
J : suffocquoient — 1. 11. A, G, H, J, K : comme ung milan — 1. 13. H, K : le
plus cecy et cela qui — 1. 13-14. J : que fuston monde Jamais (J'entends de troys jours) je
ne la verray ; H : on monde
1. Perplexe. Forme qui subsista jusque chez 6. Prise, engluée, proprement poissée. Et
La Fontaine. ailleurs, 1. III, ch. xxxvii : « Vous me sem-
2. Certes. Très ancienne particule, d'origine blez à une souriz empegée : tant plus elle s'ef-
inconnue, qu'on lit dans Molière, Bourg, gent., force soy despestrer de la poix, tant plus elle
III, 3 :« Çà WÎ07Ï vraiment ? » Oudin (1642) : s'en embrene. » Terme provincial, encore
« C'est mon, ce fay mon, ce faudra mon, usuel dans l'Anjou, le Lyonnais, le Berry, etc.
sont façons de parler des harangères. » (S.) et dérivant du terme di\-ûtcid\ pège, poix. (S.)
3. Logiques. Le mot n'a pas ici de sens péjoratif. — La métaphore est ancienne. Cf. le proverbe
4. Selon les modes et figures du syllogisme. grec au? èv zîtxt).
Cf. 1. I, ch. XX, n. 26. 7. Ce développement est peut-être la para-
5. Résoudre. Forme vieillie. phrase d'un passage d'une comédie latine du
CHAPITRE III 59
monde. Jamais je ne la verray, jamais je n'en recouvreray une telle ;
15 ce m'est une perte inestimable. O mon Dieu, que te avoys je faict pour
ainsi me punir? Que ne envoyas tu la mort à moy premier que à elle,
car vivre sans elle ne m'est que languir? Ha, Badebec, ma mignonne,
m'amye, mon petit con (toutesfois elle en avoit bien troys arpens et
deux sexterées ^), ma tendrette, ma braguette, ma savate, ma pantofle ',
20 jamais je ne te verray ! Ha, pauvre Pantagruel, tu as perdu ta bonne
mère, ta doulce nourrisse, ta dame très aymée ! Ha, faulce mort, tant tu
me es malivole '°, tant tu me es oultrageuse de me tollir " celle à la-
quelle immortalité appartenoit de droict ! »
Et ce disant pleuroit comme une vache ; mais tout soubdain rioit
25 comme un veau quand Pantagruel luy venoit en mémoire :
0 Ho, mon petit filz (disoit il), mon coillon, mon peton '% que tu
es joly, et tant je suis tenu à Dieu de ce qu'il m'a donné un si beau
filz, tant joyeux, tant riant, tant joly ! Ho, ho, ho, ho, que suis ayse !
Ligne lé. A, G : que ne m'envoyas tu — 1. 18. A : trois — 1. 19. A -.pantofle
\. 20. A : te verray ! Ha faulce mort — G : pauvre Pantagruel — I. 21. J : très ayme
— \. 22. G : tu m'es oultrageuse — 1. 23. J : appertenoit — 1. 24. H, J : vacche — A :
ryoit — 1. 25. G -.quant — 1. 26. A : couillon — J : mon coillon, mon vesson, mon
peton — 1. 28. A, G : ryani — A : que je suis
moyen âge VAlda de Guillaume de Blois : tagruel : « Voudriez-vous que je dise, comme
Dum parit, Aida périt les femmes de Blois, v, i, t, pied; c, 0, n, pan-
Dixit et ingeminansvixprotulitilla : va-ale !... toufte ? » Cette facétie devait être usuelle dans la
In lucem prodit filia, mater obit, langue populaire, qui opposait à cette pantoufle
Et miser et felix dolet et Isetatur, le chausse-pied du mari. Cf. Moyen de parvenir,
Habetque ch. xiii, lii, lxxiii. (P.)
Vir causam fletus, Isetiti^que pater. Cf. R. E. 10. Malveillante, ennemie. Et plus bas,
R. X, III. (P.) ch. VIII : « Sapience n'entre point en âme niali-
8. Mesure agraire variable selon la nature z'o/e. » Latinisme (wa/à'o/ii5) du xvi^ s., qui appa-
du sol. C'est l'étendue de terre qui contient un raît d'abord chez Le Maire et Jean Bouchet.
setier de semence. Cf. Coutume de Poitou, art. (S.)
189 :« 5îx/er«e de terre gaignable est prise en 11. Ravir, enlever. Cf. 1. I, ch. 11, n.
estimation d'un sextier de bled tel qu'il eschet 41.
selon la nature de la terre. » (C.) 12. Mon petit pied. Cité par Antoine du
9. Le Moyen de parvenir, ch. lxx, nous Saix sous la forme p«/flM parmi les « migno-
indique un sens particulier de ce mot, qui tises » que les nourrices adressent aux bébés,
pourrait bien être celui que lui donne ici Pan- Cf. R. E . R., IX, 256. (P.)
40 PANTAGRUEL
Beuvons, ho ! laissons toute melancholie ! Apporte du meilleur, rince
50 les verres, boute la nappe, chasse ces chiens, souffle ce feu, allume
la chandelle, ferme ceste porte, taille ces souppes'', envoyé ces
pauvres, baille leur ce qu'ilz demandent! Tiens ma robbe '\ que je me
mette en pourpoint '> pour mieux festoyer les commères ».
Ce disant, ouyt la letanie et les Mémentos '^ des prebstres qui por-
35 toyent sa femme en terre, dont laissa son bon propos et tout soubdain
fut ravy ailleurs, disant :
« Seigneur Dieu, fault il que je me contriste encores? Cela me
fasche ; je ne suis plus jeune, je deviens vieulx, le temps est dange-
reux, je pourray prendre quelque fiebvre ; me voylà affolé. Foy de gen-
40 til homme '^, il vault mieulx pleurer moins et boire dadvantaige ! Ma
femme est morte, et bien, par Dieu (^da jurandi 'M) je ne la resusciteray
pas par mes pleurs; elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si
mieulx ne est; elle prie Dieu pour nous; elle est bien heureuse; elle
ne se soucie plus de nos misères et calamitez. Autant nous en pend à
45 l'œil '^ Dieu gard le demourant ^° ! Il me fault penser d'en trouver une
aultre ^'.
Ligne 29. G : mélancolie — 1. 30. M : ses chiens — 1. 31. A : taille ces souppes
manque ; — envoyé^ — 1. 32. G : pauvres — A, G, H : baille leur ce qu'ils demandent
manque; J : baille ce quHli ; K : bailles leur ce qu'ili demande — 1- 33- G, H, J : mieulx
— \. -^4. A : Et en ce disant il ouyt; G : Et ce disant il ouyt — 1. 35. A : portaient
— 1. 36-37. A, G, H, J, K : disant : Jésus fault il — 1. 37. G : que je contriste — 1. 38.
A, G, H : me fasche le tetnps est dangereux — 1. 39. A : voy me là affolU — 1. 40. A .
davantaige ; G, J : davanlaige ; H : dadvantage — 1. 41 . A, G, H : par Dieu je ne la resus-
citeray pas ; J : resusciteray mye — 1. 44. A, G : no^ misères : J : nous misères — 1. 45,
G : gart — 1. 46. G, H : autre
15. Morceaux de pain à tremper dans le sert fréquemment, 1. III, ch. xx, et 1. IV,
bouillon. Cf. 1. 1, ch. XI, n. 55. ^-h. x, de cette formule d'atténuation.
14. Vêtement de dessus que les hommes (S.)
portaient au xvie s. Cf. 1. I, ch. viii, n. 74. j^. Nous avons la même menace devant les
15. Vêtement correspondant à peu près au yeux. Très vieille expression qui se rencontre
gilet. Cf. 1. I, ch. VIII, n. 12. déjà au xiie siècle chez Marie de France. Cf.
16. Prières pour les morts. Le Fraisne, v. 87 :
17. Cf. 1. I, ch. XVII, n. 30. C'était le juron Ki sur altrui mesdit e mant
favori de François I. (C.) Ne set mie qu'à Viieil li petit. (P.)
18. Sous-entendu : veniam, c'est-à-dire : 20. Cf. Villon, Test., v. 232 :
« Permetlez-moide jurer. «Manière de s'excuser « Et Dieu saulve le remenant. » (C.)
d'avoircité, en jurant, le nom de Dieu. R. so 21. Cf. Il Baldo, Mac, iv:
CHAIMTRI' III
41
t( Mais voicy que vous ferez, dict il es saiges femmes (où sont elles?
bonnes gens, je ne vous peuix veoyr"); allez à l'enterrement d'elle,
et ce pendent je berceray icy mon filz, car je me sens bien fort altéré
50 et serois en danger de tomber malade ; mais beuvez quelque bon traict
devant*', car vous vous en trouverez bien, et m'en croyez, sur mon
honneur ».
A quoy obtemperantz, allèrent à l'enterrement et funérailles, et le
pauvre Gargantua demoura à l'hostel. Et ce pendent feist l'epitaphe
55 pour estre engravé^^ en la manière que s'ensuyt :
ELLE EN MOURUT, LA NOBLE BADEBEC,
DU MAL d'enfant, QUE TANT ME SEMBLOIT NICE^>,
CAR ELLE AVOIT VISAIGE DE REBEC ^^,
Ligne 47. A, G, H : dist — A, G. H : saiges femmes. Alle^ à (A, : allei vous en à —
G : allés vous en a) l'enterrement d'elle — 1. 49. A, G : et ce pendant ; J : d'elle ce
pendent — A, G, H, J, K : berseray — 1. 50, A, G, H, J : seroys — A : dangier —
A, G: quelque peu devant — 1- 53- A, G : obtempérant — I. 54. G: pauvre —
A, G, H, J, K : Mais cependant (K, J, K : cependent) — A, G : iljîst — 1. 55. G :
qui — 1. 57. A, G : qui
Sedmoruit : quidnam magis ultra flere bisognat?
Sume aliam.
Cf. TImasne, op. «7., p. 209.
22. C'est une parenthèse du conteur qui joue
sur l'adjectif ifl^^^ appliqué aux femmes. Cf. une
facétie analogue dans le Nouveau prologue du 1.
IV : « Jensde bien, Dieu vous sauve et gard ! où
estes vous ? Je ne vous peux voir. Attendez que je
chausse mes lunettes. » (P.) — G. Bouchet,t. VI,
p. 158, cite cette répartie d'un gros moine à qui
les femmes demandaient quand il accoucherait :
« Quand j'aurai trouvé une sage femme. »
(C.)
23. Avant. Cf. 1. I, ch. vi, n. 50.
24. Gravé. Cf. 1. I, ch. viii, n. 98.
25. Simple. Vieux mot resté en usage jus-
qu'au xviie s. ; il a survécu dans le langage
juridique. (S.)
26. Le nom de rehec, donné au moyen âge à
un instrument à cordes et à archet très primitif,
s'appliquait, au début du xvi^ s., à la viole de
ganibe, l'ancêtre de notre violoncelle. Les
luthiers sculptaient à l'extrémité du manche
des figures grotesques dont les musées ont con-
ser\'é de très beaux spécimens depuis le xv^ s.
Cf. VioUet-le-Duc, Dict. du mobilier, \o
Rabèbe. Par contre, le manche du rebec du
moyen âge se terminait en palette. (C.)
PANTAGRUEL.
42
PANTAGRUEL
60
CORPS d'eSPAIGNOLE ^7 ET VENTRE DE SOUYCE**.
PRIEZ A DIEU au'A ELLE SOIT PROPICE,
LU Y PARDONNANT s'eN RIENS OULTREPASSA.
CY GIST SON CORPS, LEQUEL VESQUIT SANS VICE,
ET MOURUT l'an ET JOUR QUE TRESPASSA ""^ .
Ligne 59. H, J : d'Hespagnole — 61. K, M : perdonnant
K, M : sans rien — 1, 62 . A, G : auquel ; H, J : onquel
A, G : sans riens; J,
27. Corps fort maigre, dit le Duchat, on ne
sait sur quel indice. En tout cas, ce n'était pas
en Espagne qu'on allait chercher au xvie s. les
femmes bien faites, si l'on en croit cette épi-
gramme de du Fail, t. II, p. 35 :
Qui veut belle femme querre.
Prenne visage d'Angleterre,
Q.ui n'ait mammelles Normandes,
Mais bien un beau corps de Flandres
Enté sur un cul de Paris :
Il aura femme à son devis. (C.)
28. La forme 5oMm« est archaïque et provin-
ciale ; elle a subsisté jusqu'au xviie s. Cf.
Ménage, Remarques : « Il faut dire les Suisses et
la Suisse, et non pas les Souisses et la Soiiisse,
comme on dit dans la plupart des provinces et
comme disaient nos anciens. » (S.) — Ventre
proéminent, comme celui des femmes suisses,
renommées pour leur embonpoint. (C.)
29. Plaisanterie proverbiale qui se trouve
dans le Monologue du Franc archier de Baignolet :
Et mourut Van qu'il trespassa. (C.)
De ïenfauce de Pantagruel
Chapitre IV.
Je trouve par les anciens historiographes et poètes que plusieurs
sont nez en ce monde en façons bien eslranges, que seroient trop
5 longues à racompler. Lisez le. vij .livre de Pline ', si avés loysir; mais
vous n'en ouystes jamais d'une si merveilleuse comme fut celle de
Pantagruel, carc'estoit chose difficille à croyre comme il creut en corps
et en force en peu de temps, et n'estoit rien Hercules qui, estant au
berseau, tua les deux serpens, car lesdictz serpens estoyent bien petitz
lo et fragiles ; mais Pantagruel, estant encores au berseau, feist cas bien
espouventables.
Je laisse icy à dire comment à chascun de ses repas il humoit le laict
de quatre mille six cens vaches et comment, pour luy faire un paes-
lon - à cuire sa bouillie, furent occupez tous les pesliers de Saumur '
15 en Anjou, de Villedieu "^ en Normandie, de Bramont ' en Lorraine, et
Ligne i. M : enfant — 1. 4. H, J : fâchons — A, G : qui — G : seroyent —
1. 5. A, G, H, J : avcT^ — 1. 7. A : croire — 1. 8. A, G : riens de Hercules — 1. 9. A :
estaient — I. 10. A : berceau — A, G : fist de cas — 1. 11, A : espoventables —
1. 12. H : je laise; J : je laysse — 1. 14. K : houllie — A, G, H, J : paesliers —
1. 15. M : Larraine
1 . Intitulé dans les éditions des xve et vranches (Manche). Les premiers statuts de ses
xvie s. « De prodigiosù partubus. » Cf. 1. 1, poêliersdataient de 1328 et furent confirmés par
ch . VI, n. 56. (P.) Charles VI, Charles VII et Louis XI. Cf. Giente
2. Poêlon. Et 1. IV, ch. xlvi : « un paeslon et Havard, Villedieu-les-Poeles et sa commande-
plein de laict chauld. » Forme archaïque, encore rie, 1898, t. I, p. 42 et suiv. Du Fail, t. II,
usuelle dans les patois. (S.) p. 27, mentionne incidemment un « poilier
3. Ch.-l. arr. (Maine-et-Loire). Les poêliers venant de Ville Dieu ». Cf. le proverbe cité
de Saumur figuraient en 1690 parmi les treize ch. 11, n.34. (C.)
corporations tenues chaque année de fournir S- Il existe un hameau de ce nom, com. de
une torche à la procession de la Fête-Dieu la Bresse, arr. Remiremont (Vosges). Mais il
(Arch. Maine-et-Loire, E. 4387). (C.) ne peut s'agir de ces quelques maisons perdues
4. Villedieu-les-Poëles, cant., arr. àW- dans la montagne. Il faut lire sans doute Fra-
44 PANTAGRUEL
luy bailloit on ladicte bouillie en un grand timbre ^, qui est encores
de présent à Bourges près du palays ^ ; mais les dentz luy estoient desjà
tant crues et fortifiées qu'il en rompit, dudict tymbre, un grand mor-
ceau, comme très bien apparoist.
20 Certain jour, vers le matin, que on le vouloit faire tetter une de
ses vaches (car de nourrisses il n'en eut jamais aultrement, comme
dict l'hystoire), il se deffit des liens qui le tenoyent au berceau un des
bras, et vous prent ladicte vache par dessoubz le jarret et luy mangea
les deux tetins et la moytié du ventre, avecques le foye et les roignons,
25 et l'eust toute dévorée, n'eust esté qu'elle cryoit horriblement comme
si les loups la tenoient aux jambes, auquel cry le monde arriva, et
osterent ^ ladicte vache à Pantagruel ; mais ilz ne sceurent si bien
faire que le jarret ne luy en demourast comme il le tenoit et le man-
geoit très bien comme vous feriez d'une saulcisse, et, quand on luy
30 voulut oster l'os, il l'avalla bien tost comme un cormaran feroit un
petit poisson, et après commença à dire : « Bon ! bon ! bon ! » car il
ne sçavoit encores bien parler, voulant donner à entendre que il avoit
trouvé fort bon et qu'il n'en failloit plus que autant. Ce que voyans
Ligne lé. G : grant tymbre ; A, H, J : tymbre — 1. 17. A, G : auprès du palays —
1. 18. M : fortifiés — G : grant — 1. 20. A, G, H, J, K: Ung (H, J : un) certain
jour ; M : certains jouis — 1. 21. H, J : vacches — 1. 22. A. G, H : £?// — A : V histoire
— A : desfit ; G : il deffist ; H, J : il deffit — A : tenoient — 1. 23. H : prend — G, H
vasche ; J : vacche — 1. 24. K : roignons. — 1. 25. K : Veut — G '. ce n'eust esté — G
com si — 1. 26. K : le tenoient — 1, 27. J : vacche — H : vaccha Pantagruel — A
des mains dudict Pantagruel ; G : audict Pantagruel — 1. 29. A : «/ quand Von ; G
et quant Von — 1. 30. G : oster lors il — 1. 31. G, J : poysson — H, J : commencTji —
1. 32. A : encores pas bien parler ; G : encores pas parler — A : // V avoit
mont, com. Grand-Fontaine, cant. Schirmeck, d'hui préfecture du Cher. En 1304, il existait
(Alsace). Il y avait là des mines de fer célèbres, devant ce palais une cuve de pierre dite écuelle
utilisées sur place dans une forge, d'où le fer du géant qui servait une fois par an à contenir
sortait en divers ustensiles. L'exploitation, du vin que l'on distribuait aux pauvres. C'est
commencée dès le xiiie s., ne cessa qu'au cette écuelle de pierre du géant dont R. a. hit ici
xixe s. (C.) te timbre de Pantagruel. Cf. R. XVI^ s., t. IV,
6. Grande auge en pierre servant à abreu- 162-165. (P-)
ver les bestiaux. Cf. 1. I, ch. 11, n. 4. 8. Le verbe au pluriel avec un sujet nom coUec-
7. C'est le palais de Jean de Berry, aujour- tifau singulier est assez fréquent au xvies. (P.)
CHAPITKL IV
45
ceulx qui le servoyent. le lièrent à gros cables comme sont ceulx que
3 5 l'on faict à Tain ' pour le voyage du sel de Lyon, ou comme sont ceulx
de la '° grand " nauf Françoyse '"■ qui est au port de Grâce '' en Nor-
mandie.
Mais, quelque foys que un grand ours, que nourrissoit son père,
eschappa et luy venoit lescher le visage, car les nourrisses ne luy
40 avoyent bien à point torché les babines '•*, il se deffist desdictz cables
aussi facillement comme Sanson d'entre les Philistins '% et vous print
Ligne 34. A : servaient — G : comme font ceulx — 1. 55. J : Thaiii — M : à Lyon
— 1. 36. A : grand navire; G : grant navire — l. 38. G : grant — 1. 40. A, G :
avaient (G : avoyent) pas bien torché — H : à poinct — A : des/it ; J : dejffict
9. Ch. Bellet, dans son Histoire de la ville
de Tain (1905), t. I, p. loi, mentionne l'in-
dustrie de la corderie à Tain , mais il ne donne
d'autre référence que le passage de R. De
même, Valbonnais, Histoire du Dauphiné, t.
I, p. 73, rapporte que Charles VII, par une
ordonnance de 1445, aurait établi à Tain un
entrepôt général du sel gabelle, qu'on aurait
ensuite expédié par bateaux sur Vienne et Lyon.
Mais nous n'avons pas retrouvé l'ordonnance
de cette date, et celle du 28 février 1455, éta-
blissant un impôt sur le sel, ne parle pas . de
Tain. (C.)
10. Le genre de iiauf a été longtemps in-
certain; au xvie s., le féminin l'emporte, et il
s'est conservé en poésie (Malherbe) jusqu'au
xviie. Cf. Brunot, t. I, p. 405.
11. Grande. Cf. 1. I,ch. u, n. 18.
12. La Grande Françoise, ainsi nommée en
l'honneur de François l", avait été achevée en
1527, mais elle n'avait pas encore été mise à
l'eau. C'était une nef de 2000 tonneaux, la
plus grande qu'on eût encore construite en
France. On y avait installé un jeu de paume,
une forge, un moulin à vent, une chapelle
dédiée à saint François. Elle avait trois rangs
de sabords, cinq mâts, une coque doublée en
plomb. Quand on voulut la lancer, elle ne put
franchir la baie et s'échoua sur le flanc, une
nuit de tempête de novembre 1533. Malgré
des tentatives renouvelées en 1535 on ne put
la relever . Il fallut la dépecer et ses matériaux
servirent à bâtir la plupart des maisons des
Barres, au Havre. Cf. Ch.de la Roncière, Hist.
de la marine française, t. U, p. 473-475. (C.)
13. Le Havre, ch.-l. arr. (Seine-Inférieure).
Ce port avait été fondé le ler mars i;i7 par
François l" et baptisé en son honneur Fran-
ciscopolis, mais l'usage lui avait substitué l'ap-
pellation de Havre de Grâce, du nom d'une
chapelle voisine. Les travaux, dirigés par Michel
Ferré, durèrent six ans et coûtèrent 400.000 fr.
Cf. Ch. de la Roncière, Hist. de la marine
française, t. III, p. 174. (C.)
14. Mot enfantin attesté pour la première
fois dans ce passage. Ailleurs, 1. III, ch. xvii,
et 1. IV, ch. LUI, R. l'applique aux lèvres des
singes. Ce dernier sens est resté vivace dans
les parlers provinciaux. (S.)
\ 5 . Allusion à l'épisode raconté dans les Juges,
XVI, 8-12. A deux reprises, Dalila lie Samson
de sept câbles qu'il rompt comme du fil. TP.)
46
PANTAGRUEL
Monsieur de '* l'Ours, et le mist en pièces comme un poulet, et vous
en fist une bonne gorge chaulde '' pour ce repas.
Par quoy craignant Gargantua qu'il se gastast '^ fist faire quatre
45 grosses chaines de fer pour le lyer, et fist faire des arboutans à son ber-
ceau bien afustez. Et de ces chaines en avez une à La Rochelle '^ que
l'on levé au soir entre les deux grosses tours du havre ; l'aultre est à
Lyon ^°, l'aultre à Angiers^', et la quarte ^^ fut emportée des diables
pour lier Lucifer, qui se deschainoit en ce temps là à cause d'une
50 colicque qui le tormentoit extraordinairement pour avoir mangé l'ame
d'un sergeant en fricassée à son desjeuner. Dont povez bien croire ce
que dict Nicolas de Lyra^% sur le passaige du Psaultier où il est escript :
Ligne 42. A. G : vous le mist — G : pollet — 1. 43. A : guorge ; G : gorgée — 1. 44.
A : craingnant — 1. 47. A, G, H, J, K : Von lieve — G : Vautre — 1. 48. G : Vautre —
1. 49. A : lyer — 1. 50. J : colique — G, H, J, K : tourmentoit — 1. 51. G, H, J : des-
juner — K : pouvez — J : craire — 1. 52. A, G : rfî7
16. Sur cette plaisante addition de la parti-
cule nobiliaire, cf. 1. I, ch. xxxiii, n. 35 .
17. La. gorge était la pâture que l'on donnait
aux oiseaux de volerie. Lorsque cette gorge
était prise de la proie fraîchement tuée, chaude
encore, on l'appelait ^-oro^e chaude. Cf. R. E. R.,
X, 369. (P.)
18. S'abîmât, se blessât, encore usité dans ce
sens en Poitou. (C.)
19. Ch.-l. dép. Charente-Inf. Une des
plus riches cités du ro3'aume au xvie s., grâce
au commerce de ses marins avec le nouveau
monde. R. connaissait certainement ce port
fameux, voisin de Fontenay-le-Comte et de
Maillezais, avec son enceinte de murailles et ses
grandes tours, dont celle de la Lanterne, ter-
minée en 147s, servait à éclairer l'entrée du
havre. Cf. R.E. R., IV, 374. La grosse chaîne
de fer qu'on tendait la nuit entre les deux tours
d'entrée du port de La Rochelle (tour de la
Chaîne et tour Saint-Nicolas) est mentionnée dès
1 545. Elle existait encore au xviie s., ainsi que
le treuil qui servait à la manoeuvrer. Ci.R. E. R.,
IV, 374. (C.)
20. Ces chaînes étaient tendues sur la Saône,
de l'abbaye d'Esnay à la porte Saint-Georges.
Les comptes municipaux mentionnent en 1 5 27-
1528 le paiement des gages des « gardes des
chaisnes traversant la rivière de Saonne de l'ab-
baye d'Esnay à la porte Saint-Georges » (Arch .
comm. de Lyon, CC. 760-761). Le monastère
de la Visitation de Sainte-Marie-des-Chaînes,
fondé vers 1640 sur le quai de Serin, fut ainsi
dénommé en raison des chaînes tendues sur la
Saône tout près de là. (C.)
21. Une énorme chaîne barrait à Angers le
cours de la Maine, à son entrée dans la ville.
En 1412, il fallut pour la retirer cinq hommes
occupés pendant seize jours au travail. Son
emplacement est indiqué par le pont de la
Haute Chaîne. A la sortie de la ville était éta-
bli un second barrage dit de la Basse Chaîne.
Cf. Port, Dict. de Maine-et-Loire, t. I, p. 106
(C.)
22. Quatrième. Cf. 1. I, ch. xvi, n. 2.
23. Nicolas de Lyra, franciscain italien du
xiye s., avait composé un commentaire de la
Bible qui eut une très grande vogue jusqu'au
xviie s. Du temps de R., dans la plupart des
psautiers enrichis de gloses, figurent des extraits
du commentaire de Nicolas de Lyra. Cf.
R.E.R.,YUl, 264. (P.)
CHAPITRE IV
47
« Et Og regem Basan » ^'*, que ledict Og, estant encores petit, estoit
tant fort et robuste qu'il le failloit lyer de chaisnes de fer en son ber-
55 ceau'\ Et ainsi demoura coy et pacificque, car il ne pouvoit rompre
tant facillement lesdictes chaisnes, mesmement qu'il n'avoit pas espace
au berceau de donner la secousse des bras.
Mais voicy que arriva un jour d'une grande feste que son père
Gargantua faisoit un beau banquet à tous les princes de sa court. Je
éo croy bien que tous les officiers de sa court estoyent tant occupés au
service du festin que l'on ne se soucyoit du pauvre Pantagruel, et
demouroit ainsi à reculorum ^^. Que fist il ?
Qu'il fist, mes bonnes gens? Escoutez '^
Il essaya de rompre les chaisnes du berceau avecques les bras, mais
65 il ne peut, car elles estoyent trop fortes. Adonc il trépigna tant des
Ligne 54. A : si fort ; G : estoit fort et robuste — A, G, H, J : chaînes — I. 55. A, G :
et pacifique Pantagruel car il ne povoit ; H, J, K : pacifique ; H, J : povoit — 1. 56. A, G,
H, J : chaines — 1. 58. A : grand feste — I. éo. A : estaient — 1. éi. A, H, J : ne se
souciait (H, J : saucyaii) point ; G : ne se soucyoit point du pauvre Pantagruel — 1. 62. A,
G : a reculorum. Voicy qu'il fist : il essaya; H : que fist il ? Il essaya; J ifeist — I. 63. K:
escoutés — 1. 64. A, G, H, J : chaines ; K : chesnes — 1. 65. A : peust ; — estaient
24. Cf. Psaumes, cxxxv, 20 : « Qui perçus- phrase que nous avons dans ce passage de R.,
sit reges magnos... Et Og regem Basan. » mais il faut noter qu'il n'est pas question dans
C'est, en réalité, dans le Deutéronome, III, 11, Nicolas de Lyra de chaînes garrottant Og, et
qu'il est question du lit de ce roi géant : que le commentateur ne rapporte que pour s'en
« Solus quippe Og rex Basan restiterat de stirpe moquer les extravagances de la tradition juive
gigantura. Et monstratur lectus ejus ferreus sur ce personnage. (P.)
qui est Rabath filiorum Amon, novem cubitos 26. A l'écart, dans son coin. On disait au
hominis longitudinis et quatuor latitudinis ad xiii^s., une «reculée », pour dire un coinécarté,
mensuram cubiti virilis manus. » (P.) un renfoncement sombre (Rutebœuf, Joinville,
25. A propos du texte du Deutéronome dans Littré). Au xvii'^ s., une impasse de
cité ci-dessus Nicolas de Lyra rapporte que, Niort s'appelait encore : « En reculée. » Le
selon les interprètes juifs, Og aurait eu trente terme macaronique a reculorutn vient de l'argot
coudées de la plante des pieds à la cheville et scolaire. Cf. Math. Cordier, De corr. serin.
il proteste contre cette énormité : « Dicunt. . . entend., éd. i)3i, p. 433.:
quod jam tantas erat fortitudinis et magnitu- Bene veniatis qui apportatis ;
dinis quod non poterat teneri nisi in cuna fer- Et qui nihil apportatis a reculorum. (C.)
rea habente novem cubitos usuales in magnitu- 27. Nouvelle apostrophe du conteur aux lec-
dinem. « C'est une réminiscence de cette teurs. Cf. ch. ni, n. 21.
48 PANTAGRUEL
piedz qu'il rompit le bout de son berceau, qui toutesfoys estoit d'une
grosse poste ^^ de sept empans^' en quatre, et, ainsi qu'il eut mys les
piedz dehors, il se avalla '° le mieulx qu'il peut, en sorte que il tou-
choit les piedz en terre ; et alors avecques grande puissance se leva,
70 emportant son berceau sur l'eschine ainsi lyé, comme une tortue qui
monte contre une muraille, et à le veoir sembloit que ce feust une
grande carracque'' de cinq cens tonneaulx qui feust debout. En ce
point entra en la salle où l'on banquetoit, et hardiment, qu'il espoventa
bien l'assistance; mais, par autant'' qu'il avoit les bras lyez dedans,
75 il ne povoit rien prendre à manger, mais en grande peine se enclinoit"
pour prendre à tout '■* la langue quelque lippée. Qjuoy voyant, son père
entendit bien que l'on l'avoit laissé sans luy bailler à repaistre et com-
manda qu'il fut deslyé desdictes chesnes, par le conseil des princes et
seigneurs assistans, ensemble aussi que les medicins de Gargantua
80 disoyent que, si l'on le tenoit ainsi au berseau, qu'il seroit toute sa vie
subject à la gravelle'^
Lors qu'il feust deschainé, l'on le fist asseoir, et repeut fort bien, et
mist son dict berceau en plus de cinq cens mille pièces d'un coup de
Ligne éé. J : des son berceau — A, G : toutesfois — 1. 68. A : peust — 1. 69. A : des
piedi — G : Et lors avecques grand puissance ; A : grand puissance — 1. 71. A, G, H, J :
que ce fust — 1. 72. A : grand — A, J : tonneaux — 1. 73. H. J : poinct — 1. 74. A :
assistence — 1. 75. K : pouvait — A, G : riens — A : grand ; G : grant — J : incU-
noit — 1. 78. A : feust ; G, J : just — J : deslié — A, G, H, J : chaines — 1. 79. G :
ensenble — A, G, J, K : médecins — 1. 80. A : disoient — berceau — 1. 82. A, G : Et
lorsqu'il fut (G : fust) ; H, J : fust — K : et reput
28. Poutre. C'est la forme primitive de avec le sens de « comme, d'autant que ». (S.)
poteau, anc. îr. post, graphie qu'on lit encore 33. S'inclinait.
chez du Fail. (S.) 34- Avec. Cf. 1. I, ch. xxvii, n. 106.
29. Mesure de 22 à 24 centimètres. Cl. 1. I, 35. Les anciens attribuaient la gravelle à la
ch. XIX, n. 14. chaleur immodérée des reins : « Comme nous
30. Descendit en se laissant glisser. Cf. 1. L voyons faire la brique d'une terre gluante cuite
ch. XXIII, n. 96. au four par le feu, dit Abraham de la Fram-
31. Grand bâtiment génois. Cf. 1. 1, ch. XVI, boisière (Œuvres, hyon, 1669, p. 153), ainsi
n. 22 et R. E.R., VIH, 47. est la pierre engendrée aux roignons d'une
32. Parce que. Cf. L I, Prol., n. 35. La humeur grosse et visqueuse par la chaleur
locution est encore usitée dans le Berrv, immodérée des reins. » (D.)
CHAPITRE IV
49
poing qu'il frappa au millieu par despit, avec protestation de jamais
^5 n'y retourner '^
Ligne 84. A : par despit manque — A : avecques — 1. 85. A : jamais y retourner
56. G. Bouchet, Serées, t. III, p. 248, s'est n'entrer Jamais dedans, comme avait fait le bon
souvenu de ce passage : « Nostre deniy-homrae Pantagruel de son berceau, a (C.)
a mit en cent mille pièces... en protestant de
PANTAGRUEL.
Des faict^ du noble Pantagruel en son jeune eage \
Chapitre V.
Ainsi croissoit Pantagruel de jour en jour et prouffitoit à veue d'œil,
dont son père s'esjouyssoit par affection naturelle, et lu}' feist faire,
5 comme il estoit petit, une arbaleste pour s'esbatre après les oysillons,
qu'on appelle de présent la grand arbaleste de Chantelle^; puis l'en-
voya à l'eschole pour apprendre et passer son jeune eage.
De faict, vint à Poictiers ' pour estudier, et proffita beaucoup; auquel
lieu, voyant que les escoliers estoyent aulcunes foys de loysir et ne sça-
10 voient à quoy passer temps, il en eut compassion; et un jourprint d'un
grand rochier qu'on nomme Passelourdin '^ une grosse roche, ayant
Ligne i. A, G :faiti — 1. 3. A : proffitoit — M : a veu — 1. 4. A : son per — I. 5.
A : arbeleste — G : apj'ès oysillons — 1. 6. A : oysillons qui est de présent en lagrosse tour
de Bourges — G : qu'on aplle — G : grand arbastre ; H : arhastrc — 1. 7. G, K : à Vescole
— 1. 8. A, G : Et de faict — G, H : estuedier — G : et y prouffita — I. 9. A, G, H,
J : escholiers (A : escholliers) — A : estoient — A : aukunesfois — 1. 10. M : il
manque — 1. 11. G : grant
1. Age. Cf. 1. I, ch. I, n. II. au moins quatre mille étudiants, français,
2. La tradition locale n'a pas gardé souvenir flamands, anglais, écossais, allemands, et ses
de cet engin de guerre. Il s'agissait sans doute professeurs étaient en grand renom. Cf.
d'une de ces arbalètes de passe ou de rempart, R.E.R., II, 241 . (C.)
que le jeune Gargantua bandait à force de reins, 4. Et plus bas : « N'est aujourd'huy
1. I, ch. XXIII, n. 143. On peut supposer passé aulcun en la matricule de la dicte
qu'elle provenait du château de Chantelle université de Poictiers, sinon qu'il ait passé
(cant., arr. Gannat, Allier), rasé après la à Passelourdin. » La caverne de Passeîour-
trahison du connétable de Bourbon. Cf. R. din, la première de quatre grottes creusées
E. R., VII, 71. (C.) dans le contrefort de Mauroc, sur la rive
3. L'Université de Poitiers, que R. fréquenta droite du Clain, tout près de Poitiers, était
peut-être dans sa jeunesse, mais qu'il connut au xviie s. une des curiosités que les guides
certainement de très près lorsque son patron engageaient à visiter. Mais il est impossible
Geoffroy d'Estissac l'emmena à Ligugé, était de dire si cette renommée est antérieure à R. ou
une des plus florissantes du royaume. Du temps si elle lui vient de l'invention de Pantagruel,
de Louis XII, elle comptait, d'après Chasseneux, Cf. i?. E. R., II, 233, VI, 392, VII, 376. (C.)
CHAPITRE V ^I
environ de douze toizes ' en quarré et d'espesseur quatorze pans^, et
la mist sur quatre pilliers au millieu d'un champ bien à son ayse, affin
que lesdictz escoliers, quand ilz ne sçauroyent aultre chose faire, pas-
15 sassent le temps à monter sur ladicte pierre et là banqueter à force fla-
cons, jambons et pastez, et escripre leurs noms dessus avec un Cous-
teau ', et de présent l'appelle on la Pierre Ja'ée ^ Et en mémoire de ce
n'est aujourd'huy passé aulcun en la matricule de ladicte université de
Poictiers, sinon qu'il ait beu en la fontaine Caballine' de Croustelles '°,
20 passé à Passelourdin et monté sur la Pierre levée.
En après, lisant les belles chronicques de ses ancestres, trouva que
Geoffroy de Lusignan ", dict Geoffroy à la grand dent, grand père du
Ligne 12. A, G, H, J : toy^es — 1. 14. G, H, J : escholiers ; A : escholliers — A,
G, H, J : sçaur oient — 1. 15. M : passassent temps — 1. 18. A. G : aujourdhuy nul
passé est — 1. 21. A : lysant — H : chronicque ; K : cronicques — 1. 22, M : Lusignam ;
K : Lusigniam — A : dit — G : grant dent, grant père
3. Environ 3 m 30.
6. Environ 24 m. sur chaque sens.
7. Dolmen en partie ruiné sur le bord du
chemin de Saint-Saturnin à Vaudouzil, com. de
Poitiers. La table est cassée par le milieu et
n'est plus soulevée du sol que par une
extrémité, mais elle était encore intacte au
xviiie s. Ses dimensions, 6 m. 80 de longueur
sur 4 m. 60 de largeur et o m. 83 d'épaisseur,
sont bien inférieures a celles que lui donne le
texte de R.jOu une représentation fantaisiste du
Tijeatrum urhiiim de Braun, vers 1580, faite
évidemment d'après notre auteur. Comme de
Passelourdin, les guides du xviie s. en font
une curiosité locale. (C.)
8. En dépit de la gravure du Theatrum
urhium, où l'on voit les étudiants écrire sur la
Pierre levée leurs noms : « Ortelius, Goltzius,
Hogenberg », etc., le grain de cette pierre est
si grossier qu'il ne semble pas qu'elle ait pu
recevoir tant de graphies illustres. En tout cas
elle n'en a conservé aucune. (C.)
9. Semblable à la source d'Hippocrène que
le cheval Pégase fit jaillir sur le Parnasse d'un
coup de pied. Cf. Perse, Choliambes, v. i.
Nec fonte labra prolui cabaliino,
et Marot, t. I, p. 184, qui vante une épître
éloquente :
Près du ruisseau cabalH7i composée.
Le latinisme caballin disparut à la fin du
xvie s. Cette source limpide existe encore,
près de Croutelle, à une lieue de Poitiers. (C.)
10. Com., cant. sud de Poitiers (Vienne),
Beaucoup d'auteurs. Du Fail en tête (t. I,
p. 165), ont parlé de cette réputation de Crou-
telle et de sa fontaine de sapience, mais les
mentions sont postérieures à R. La petite bour-
gade avait au xvi^ s. une renommée de meil-
leur aloi avec ses ateliers de tourneurs en buis
qui fabriquaient de minuscules objets appelés
« finesses ». Cf. R. E. R., II, 155. (C.)
11. Geoffroy de Lusignan, sgr. de Vouvent
et Mervent, dit la Grant Deîit, à cause d'une
dent qui lui saillait hors de la bouche, sans
qu'on ait jamais bien su de quelle mâchoire.
Toute sa vie, jusqu'à sa mort, en 1248, n'a
été que méfaits et cruautés. Tantôt c'est
aux moines de Maillezais qu'il s'en prend
(1232), tantôt aux Juifs de Niort (1236). Mais
ayant suivi son cousin Hugues X de la Marche
52
PANTAGRUEL
beau cousin de la seur aisnée de la tante du gendre de l'oncle de la
bruz de sa belle mère, estoit enterré à Maillezays '% dont print un
25 jour campos'' pour le visiter comme homme de bien. Et, partant de
Poictiers avecques aulcuns de ses compaignons, passèrent par
Legugé ^'^, visitant le noble Ardillon '^ abbé, par Lusignan "', par San-
Ligne 23. H : asnée — A, G : du gendre de sa belle mère — 1. 24. K : enterrée à
Maillerays — J : dont manque — 1. 27-28. A, G, H, J, K : Legugé, par Lusignan, par
Sansay, par Celles, par Sainct Ligaire '", par Colonges, par Fontenay le Comte (J : Fonta-
nay le Conte)
dans sa révolte, saint Louis, après sa victoire
de Taillebourg, le força à livrer son château de
Mervent qui fut démantelé. Plus tard, cepen-
dant, le roi pardonna et réconcilia même Geof-
froy avec les moines de Maillezais. C'est ce
personnage, véritable type du baron du moyen
âge, que la légende, oublieuse des rois de
Chypre et de Jérusalem, donne pour fils à
Raymondin et à la fée Mélusine. Cependant
150 ans à peine s'étaient écoulés depuis sa
mort quand Jean d'Arras, l'auteur du roman
de Mélusine, mettait la dernière main à son
livre, 7 août 1394. (C.)
12. Cant., arr. Fontenay-le-Comte (Ven-
dée), siège de l'abbaye bénédictine de Saint-
Pierre de Maillezais, fondée à la fin du xe s.
Depuis 1 3 1 7, l'abbé était en même temps évêque
de Maillezais. C'est à ce double titre que Geof-
froy d'Estissac, protecteur de R., lui donna
asile après ses démêlés avec les cordeliers de
Fontenay-le-Comte, et lui permit d'échanger le
froc de saint François contre l'habit de saint
Benoît (1524-1525). Cf. R. E. R., II, 167. (C.)
13. Congé donné aux écoliers, terme d'ar-
got scolaire. Cf. une farce du xvie s., le
Maistre d'Ecole (Fournier, p. 416) :
Magister, donnez-nous campas,
Vistement et vous despechés...
et dans la comédie de Larivey, Le Fidelle, acte I,
se. VIII : « Je me dispose à un tel jour donner
à mes escolliers campas et licence de se jouer. »
De même, Marot, 2eme épître du Caq-à-Vdne
(153s), t. I, p. 226:
Et demande au petit Roger
Si ceulx que l'on feit desloger
Hors des villes cryoient campas.
Le mot est tiré du latin des écoles, haberè
campas, prendre la clef des champs. (S.)
14. Le prieuré de Ligugé (com., cant. sud
de Poitiers) appartenait à l'abbaye de Maillezais.
Geoffroy d'Estissac, qui avait reconstruit les
bâtiments conventuels et achevé l'église abba-
tiale, en avait fait une habitation de grand
Seigneur, entourée de jardins superbes, à la
mode des prélats italiens. R. y avait trouvé,
ainsi que Jean Bouchet, une hospitalité dont le
souvenir nous est resté dans son Epistre... traic-
tant des ymaginaiions qu'on peut avoir attendant
la chose désirée, et la réponse de son ami. Cf.
R. E. R., II, 162. (C.)
1 5 . Antoine Ardillon était abbé de Fontaine-
le-Comte, abbaye de l'ordre de saint Augustin,
très voisine de Ligugé. Les chartes lui donnent
ce titre de 15 13 à 1540. Il avait succédé à
Geoffroy d'Estissac, lorsque le prélat avait été
nommé évêque de Maillezais. R. qui l'appelle
(1. III, ch. XLiii) « le noble abbé Ardillon »,
avait reçu à Fontaine-le- Comte, comme à
Ligugé, une aimable hospitalité en compagnie
de lettrés et d'humanistes poitevins : Salmon
Macrin, Jean Bouchet, Quentin, Nicolas Petit,
Trojan, qui se réunissaient, avec le maître du
lieu, « au cler matin » à l'ombre des bois.
Macrin lui a dédié une Ode en 1537 et J. Bou-
chet ses Annales d'Aquitaine en 1525. Cf.
R.E.R., II, I53,V, 52.(C.)
16. Cant., arr. Poitiers (Vienne). Le châ-
teau de Lusignan (xiie-xiii^ s.), bâti sur un
CHAPITRE V
55
say '^ par Celles '^, par Colonges^°, par Fontenay le Conte*', saluant
le docte Tiraqueau ", et de là arrivèrent à Maillezays où visita le
50 sepulchrc '"' dudict Geoffroy à la grand dent **, dont il eut quelque peu
Ligne 29. J : Mailleiais; K : Maillerays — 1. 30. K, M : dont eut
promontoire, au-dessus de la rivière la Vonne,
dominait la petite ville de sa double enceinte
et de ses grosses tours, qui passaient pour
l'œuvre de la fée Mélusine. Cf. 1. IV,
ch. XXXVIII : « Visitez Lusignan. .. Là trouve-
rez tesmoings... lesquelz vous jureront... que
Mellusine leur première fondatrice. . . » Après
le siège de 1575, le château fut démantelé, et
totalement rasé en 1622. Brantôme ne vit que
les ruines « de la plus noble décoration vieille
de toute la France ». Grands cap. Vie dé M. de
Montpensier. Ct. R. E. R., H, 166. (C.)
17. Saint-Liguaire, com., cant. Niort (Deux-
Sèvres), siège d'une abbaye bénédictine remon-
tant avant les invasions normandes et rattachée
à l'abbaye de Saint-Maixent au x^ s. Il n'en
reste plus que la salle capitulaire et quelques
travées de cloître partagées entre plusieurs
propriétés particulières. Cf. 1. IV, ch. xiii :
« Tappecoue... estoit allé en queste à Sainct
Ligaire. » R. E. R., II, 248. (C.)
18. Sanxay, com., cant. Lusignan (Vienne).
Geoffroy d'Estissac était seigneur de la châtel-
lenie de Bois-Pou vreau et Sanxay. Tout
auprès, Lion Jamet, l'ami de Marot, était sei-
gneur de Chambrun. Deux excellentes raisons
pour faire passer Pantagruel dans cette bourgade
poitevine. R. E. R., II, 250, VII, 399. (C.)
19. Celles-sur-Belle, cant., arr. Melle (Deux-
Sèvres). Depuis 15 15, Geoff'roy d'Estissac était
abbé de la puissante abbaye de Notre-Dame de
Celles. Tout l'itinéraire de Pantagruel en Poi-
tou est une promenade à travers les domaines
et les bénéfices de l'évéque de Maillezais ou de
ses amis. (C.)
20. Coulonges-sur-l'Autize, cant., arr. Niort
(Deux-Sèvres). Le château du xv^ s. apparte-
nait à Geoff^roy d'Estissac, qui s'apprêtait à le
faire reconstruire à la moderne. Mais la mort
surprit le prélat en 1543, l'entreprise à peine
commencée. C'est son neveu, Louis d'Estissac,
qui acheva l'édifice encore debout aujourd'hui,
bien que dépouillé de ses plus belles sculptures
delà Renaissance. Cf R.E. R.,U, 154. (C.)
21. Ch.-l., arr. (Vendée). R. avait séjourné
une quinzaine d'années au couvent des corde-
liers de Fontenay-le-Comte, de 1511 à 1525
environ. Cf. 1. I, Chronologie, p. cxxviii à cxxx.
C'était, à cette époque, une des villes impor-
tantes du Poitou, célèbre par ses foires et par
son siège royal où Tiraqueau était juge. Cf.
1. III, ch.xiii : «Plus estoit troublé que s'il feust
à la foyre de Fontenay. » R. E. R., II,i 59. (C.)
22. André Tiraqueau, jurisconsulte, né vers
1488 à Fontenay-le-Comte (Vendée), mort à
Paris à la fin de 1558. D'abord juge au siège
de Fontenay (15 12), puis lieutenant du séné-
chal de Poitou au même siège en attendant sa
nomination de conseiller au parlement de Paris
(1541), il avait noué avec R. des rapports ami-
caux attestés par des lettres de Budé, de Pierre
Amy, et par son propre aveu dans deux pas-
sages du De legibus commbialibus (i ^24). L'éloi-
gnement n'avait pas brisé les liens de cette
amitié, et R. venait de dédier à Tiraqueau, le
3 juin 1532, son édition des Lettres médicales de
Manardi. Cf. notre Chronologie, et R. E. R.,
m, 138, 255, IV, 584, V, 185, 3is.(C.)
23. Geoffroy de Lusignan était en effet
enterré à Maillezais, si l'on en croit le trouvère
du xive s. Couldrette, dans son poème de MW-
liisine (ré\mpr.Wiort, 1854), v. 5757-62 :
Encores y est ensevelis
Geoff'roy le chevalier gentils ;
Là gist Geoff'roy et là repose ;
Je l'ai véu, bien dire l'ose,
Pourtrait en une tombe de pierre,
Dessoubz celle fu mis en terre.
Cf. R. E. R., Il, 167. (C.)
24 . Geoflfroy de Lusignan ayant brûlé l'ab-
54 PANTAGRUEL
de frayeur, voyant sa pourtraicture ^\ car il y est en image comme
d'un homme furieux, tirant à demy son grand malchus ^^ de la guaine,
et demandoit la cause de ce. Les chanoines dudict lieu luy dirent que
n'estoit aultre cause sinon que
35 Pictoribus atque poetis, etc. -"i,
c'est-à-dire que les painctres et les poètes ont liberté de paindre à leur
plaisir ce qu'ilz veullent. Mais il ne se contenta de leur responce, et
dist :
« Il n'est ainsi painct sans cause, et me doubte que à sa mort on luy
40 a faict quelque tord, duquel il demande vengeance à ses parens. Je
m'en enquesteray *^ plus à plein et en feray ce que de raison ».
Puys retourna non à Poictiers, mais voulut visiter les aultres uni-
versitez de France ^^ dont, passant à La Rochelle '°, se mist sur mer et
Ligne 31. A : protraichire — ^ A, G, H lymage — G : corne — 1. 32. A : marchus ; G :
grant malchus — G : guayne — 1. 33. A, G : qu'il n'y avait point d'aultre cause ; H :
nestoyt — l. 36. A, G, H, J, K : les painctres et poètes — 1. 37. G, J, K : se qu'il^ —
A, G : ne se (A : s'en) contente pas — 1. 39. G, H, K : // n est point (H : poinct) ains
— G : Von luy a — l. 40. A, G : dont il demande — 1. 41. A : plus au plain ; G : plus
à plain — 1. 42. A, G, H, K : Ainsi retourna (A, G : s'en retourna) non pas à Poitiers ;
J : Ainsi retourna non à Poitiers — A, G, H, J, K: mais il voulut — G : autres
baye de Maillezais en 1223, fut contraint par xviii, 10, et H. Estienne, Apologie, t. II,
le pape à la rebâtir, mais il obligea les moines P- 146 : « Malchus qui eut l'oreille coupée, et
à mettre son effigie au-dessus du porche d'en- auquel depuis on a osté son nom pour le don-
trée : « Et fut l'abbaye refaicte, plus grande et ner à une sorte de glaive. » (S.)
plus puissante qu'elle n'avoit esté par avant ;... 27. Pictoribus atque poetis
et se fist Geuffroy signifier et escripre à la porte : Quidlibet audendi semper fuit aequa potestas
c'est assavoir la longeur et la grandeur de luy, Horace, Art poétique, 9-10.
auplusprezque on peut faire àsa semblance. » Cité par Erasme, Adages, III, i, 48.
Cf. Jean d'Arras, Mélusine, éd. elz., p. 403. En (?•)
1834, des fouilles entreprises dans le chœur de 28. J'irai m'en enquérir. Mot vieilli,
l'église ont mis à jour une tête de guerrier, qui 29. Antoine Leroy voit, avec assez de vrai-
paraît être celle du héros légendaire (Musée de semblance, des souvenirs personnels de R. dans
Niort). Cf. R. E. R., II, 168. ce tour de France universitaire de son héros:
25. Portrait. Cf. 1. I, ch. LVi, n. 18. « Rabelaesus gallicas omnes scientiarum bona-
26. Épée à lame recourbée. Terme du xve- rumque artium academias sub Pantagruelis
xvi« s., identique au nom du personnage nomine peragravit. » (C.)
auquel saint Pierre coupa une oreille. Cf. Jean, 30. La Rochelle. Cf. ch. iv, n. 19.
CHAPITRE V ce
vint à Bourdeaulx '', on quel lieu ne trouva grand excercice ^\ sinon
45 des guabarriers " jouans aux luettes '* sur la grave '^
De là vint d Thoulouse '^ où aprint fort bien àdancer et à jouer de
l'espée à deux mains'' comme est l'usance'^ des escholiers de ladicte
université; mais il n'y demoura gueres quand il vit qu'ilz faisoycnt
bruslcr leurs regens tout vifz comme harans soretz '^ disant :
Ligne 44. A, G : s'en vint — A, G, H, J, K : à Bourdeaulx mais il n'y trouva
pas grand (G : granl) — A, H, J : exercice — 1. 45. G : des gaubarriers à jouer aux —
1. 46. A, G : De là s'en vint — A : Tholose — A, G, H, J, K : où il aprint (K : aprins)
— A : danser — 1. 47. K : deulx tnains — G : des escoliers ; de escholiers — 1. 48. A, G :
demeura — G : quant — A : faisaient — I. 49. A, G : tous vifi — A : arans ; G :
harans sorte\
51. L'université de Bordeaux remontait à
1441, et avait joui d'une grande renommée à
ses débuts. Mais au commencement du xvie s.
elle était loin d'être prospère. En 155^ les étu-
diants étaient en si petit nombre que les jurats
réduisirent de moitié le nombre des profes-
seurs. Cf. Gaullieur, i/w/. du collège de Guyemie,
p. 24. (C.)
32. On remarquera que dans ce tour de la
France universitaire, Pantagruel s'intéresse par-
ticulièrement aux exercices corporels. Chaque
université avait alors son sport favori. Cf.
Chasseneux, Catalogus glorix mtindi, pars X» :
« Nec est ulla universitas quîe non habeat sua
impedimenta, cum apud nos in vulgari dica-
tur : Les fleusteulx et joueulx de paume de
Poitiers, les danseurs d'Orléans, les braguars
d'Angiers, les crottés de Paris, les brigueurs de
Pavie, les amoreux de Turin. De Tholosanis
tamen dicitur: les bons estuansde Toulouze. »
(F)
33. Gabarriers, portefaix d'une gabarre.
Terme marseillais attesté dès le xve s. (S.)
34. Sorte de cartes d'origine espagnole,
encore usitées en Bretagne, Vendée et Sain-
tonge, c'est-à-dire sur tout le littoral fréquenté
jadis par les Espagnols. Les luettes figurent dans
les jeux de Gargantua. Cf. 1. 1, ch. xxii, n. 36.
(S.)
35- Grève. Forme archaïque qu'on lit dans
Froissart et qu'emploie Montaigne (v. Littré) ;
elle a subsisté dans les patois (Berry, etc.) et
dans le parler des pêcheurs de Terre-Neuve,
chez lesquels la grave désigne le rivage où l'on
fait sécher les morues au soleil. (S.)
56. L'université de Toulouse remontait à
1229, au traité de Paris entre Louis IX et Ray-
mond Vn, comte de Toulouse. Au début du
xvie s., la faculté de droit dépassait de beaucoup
en importance les trois autres facultés. Elle
comptait des milliers d'étudiants, dont beau-
coup d'étrangers. Martin de Aspilmeta, dit
Navarrus, Guillaume de Maran, Antoine du
Solier, Pierre du Beloy, Eustache Imbert, Biaise
Auriol furent au nombre des professeurs. (C.)
37. C'est l'espadon. Cf. 1. l, ch. xxiii, n.
ICI.
38. Usage. Cf. 1. 1, ch. ix, n. 14.
39. Allusion à un événement tout récent.
Jean de Caturce, de Limoux, qui occupait une
chaire de droit à Toulouse, avait été emprisonné
au mois de janvier 1532, pour des propos sus-
pects de luthéranisme tenus à un souper la
veille des Rois, et brûlé vif au mois de juin
suivant sur la place Saint-Etienne. Dolet a
relaté ce supplice dans sa deuxième Déclama-
tion contre Toulouse, p. 55 et 56. Bien loin
d'avoir pris part à cet autodafé, les étudiants
5é
PANTAGRUEL
50 « ]à^° Dieu ^' ne plaise que ainsi je meure, car je suis de ma nature
assez altéré sans me chauffer davantaige ! »
Puis vint à Montpellier"*^ où il trouva fort bon vins de Mirevaulx*^
et joyeuse compagnie, et se cuida'*'* mettre à estudier en medicine ;
mais il considéra que Testât estoit fascheux'^^ p^j- ^j-op et melancho-
5 5 licque, et que les medicins sentoyent les clisteres comme vieulx
diables.
Pour tant vouloit estudier en loix ; mais, voyant que là n'estoient
que troys teigneux et un pelé de légistes audict lieu, s'en partit,
et au chemin fist le Pont du Guard ^^ et l'Amphithéâtre de
Ligne 51. G, H, J, K : davantage — 1. 52. A, G, H, J : bons — 1. 53. G : compaignie
— A : cuyda — médecine — 1. 55. G, K : mélancolique ; J : melancholique — A : les
médecins sentoîeni les cly stères — 1. 57. A, G : Et parce vouloit \Yi -.se vouloit ; K : il
vouloit — A. G : que il n'y avoit que ; J : que n'estoient que — 1. 58. K : teigneux —
K, J : et on chemin — 1. 59. A, G, H : fist le Pont du Guard en moins
s'en montrèrent très émus, à en croire Crespin,
Martirol. « 11 ne cessa jusques au dernier sou-
pir de louer et glorifier Dieu et d'exhorter le
peuple à la connoissance d'icelui. On ne sauroit
exprimer le grand fruict que fit sa mort spé-
cialement \txs\tsescholiers. » Cf. France prot.,
2= éd., t. III, p. 251. (C.)
40. Jamais. Cf. 1. I, ch. vi, n. 16.
41. A Dieu. La construction sans la préposi-
tion se fait rare dans la seconde moitié du
xvie s. Cf. Brunot, t. I, p. 476.
42. Fondée par une bulle de Nicolas IV, en
1289, l'université de Montpellier était une des
plus renommées du royaume, mais surtout à
cause de sa faculté de médecine. La faculté des
arts, la faculté de théologie avaient moins
d'importance. Quant à celle de droit, elle était
en telle décadence en 1 5 10 que la municipalité
dut subventionner quatre régents. Nicolas
Bohier, Pierre Rebuffi, Jean Philippi, Etienne
Rauchin étaient au nombre des professeurs de
droit. (C.)
43. Le vin de Mirevaulx est encore men-
tionné : 1. III, ch. LU ; 1. IV, ch. xliii ; I. V,
ch. XXXIII et xLii. Olivier de Serres (Le Théâtre
d'a^ricultur/t, Paris, 1600, p. 145) en parle dans
les termes suivants : « Sur tous lesquels vins [de
France] paroissent les musquats et blanquetes
de Frontignan et Miravaux en Languedoc, dont
la valeur les fait transporter par tous les recoins
de ce roiaume. » (D.)
44. Pensa. Cf. 1. I, Prol., n. 55. L'adjonc-
tion de se aux verbes intransitifs est encore
assez répandue au xvie s . , et R. en offre de
nombreux exemples. (S.)
45. Ennuyeux. Cf. 1. I, ch. lvii, n. 20.
46. Aqueduc qui amenait les eaux de l'Eure
à Nîmes, par trois étages d'arcades superposées
au-dessus du Gard. Sa construction remonte
sans doute à Agrippa (19 av. J.-C). Il était
fort endommagé au xvi^s., si nous en croyons
Poldo d'Albenas dans son Discours de l'anti-
quité de Nismes, 1560, p. 85 : « Il sert à présent
de pont, principalement le premier estage.
CHAPITRE V
57
éo Nimes •»" en moins de troys heures, qui loutesfoys semble œuvre plus
divin que humain ; et vint en Avignon ^^ où il ne fut troys jours
qu'il ne devint amoureux ^"^ : car les femmes y jouent voluntiers du
serre cropyere ^° parce que c'est terre papale '\
Ce que voyant, son pédagogue, nommé Epistemon, l'en tira et le
65 mena à Valence'' au Daulphiné; mais il vit qu'il n'y avoit grand
Ligne éo. K : emphiteatre de Nymes — A : toutesfois — A, G, H, K : divine que
humaine ; J : semblent œuvres plus divins que humains — 1. 61. A, G : ne fut pas —
A : qu'ils — 1. 62. A, G : vouleniiers — A, G, H : parce que c'est terre papale manque
— 1. 65 . H, J : on Daulphiné — A, G : qu'il ny avoit pas — G : grant excercice
lesquel a esté entrecoupé et les pilastres tous
éberchez d'un costé, tellement qu'un mulet y
peut passer tout chargé. Et ce a esté fait pour
la commodité des gens du païs. » Remarquons
qu'au début du xvi* s. on ne songeait guère
en France à étudier nos monuments antiques et
qu'au contraire les Italiens, San Gallo en tête,
puis Palladio, Vignole et San Micheli, les admi-
raient à l'envi. (C.)
47. « Il y a un amphithéâtre que l'on appelle
aujourd'huy les areines, dit Thevet (1575).
Il fut basty par Marc Antonin... environ l'an
de nostre salut cent soixante. » Au cours du
moyen âge, toute une population s'y était logée,
constituant un véritable bourg, avec une église,
Saint-Martin-des-Arènes, aménagée dans la
galerie du premier étage. C'est dans cet état
queR. vit le monument car, en 161 7, Hentzner
le décrit encore ainsi : « Amphitheatrum spa-
ciosum... cujus arca ab oppidanis ita habitabilis
est reddita, ut vicum jam référât. » (C.)
48. « Il n'est bourdeau qu'en Avignon »,
remarque le Dict des pays (Ane. poés.fr., t. V,
p. 116). C'est aussi l'avis de Garganello dont
M. Samaran a publié les impressions sous le
titre de : Les Indiscrétions de Garganello ou la
Vie galante en Avignon au XVb s. (1909). Au
siècle suivant les Avignonnais menaient encore
joyeuse vie, et Zinzerling n'oublie pas de con-
seiller la prudence aux voyageurs : « Caveas
hic pulparaenti Terentiani venditores et proxe-
PAKT.VGRUEL.
netas qui se sistent tibi quam primum urbem
ingressus fueris. Norisque merces illas cor-
ruptissimas vœnum exponere. » Itinerarium
Gallix (i6i2),p. 204. (C.)
49. Sous le gouvernement des légats et des
vice-légats du Saint Siège, les Avignonnais
jouissaient d'une liberté de mœurs et d'une
facilité de vie qui enchantaient les voyageurs.
50. Cf. 1. I, ch. III, n. 52.
5 1 . Le Comtat-Venaissin avait été cédé à
Grégoire IX en 127 1 par Philippe III, héritier
d'Alphonse de Poitiers. Il resta « terre papale a
jusqu'en 1790. (C.)
52. L'université de Valence fondée par
Louis XI, dauphin, en 1452, était des plus
florissantes au début du xvie s. Elle comptait
de nombreux professeurs, la plupart Italiens, et
groupait tout un peuple d'étudiants, galants et
frondeurs, ainsi qu'en témoigne le chancelier de
l'Hospital :
Nec te carminibus, praeclara Valentia nostris,
Aut liquidos fontes, et mollia prata sileo.
Tu legum fontes aperis, tu juris et sequi
Prima subalpinis monstrasti gentibus artem.
Sed juvenum faciles animi capiuntur in urbe
Sœpe tua et teneras ardent sine more puellas.
Cf. Hospitalii carmina. Epist. lib. j. ad J.
Fabrum. N'oublions pas que c'est à un « esco-
lier de Valence » qu'Ant. du Verdier fait
honneur de Vlsle sonante (C)
8
58 PANTAGRUEL
exercice et que les marroufles" de la vilebatoyent les escholiers, dont
eut despit, et, un beau dimanche que tout le monde dansoit publi-
quement, un escholier se voulut mettre en dance, ce que ne permirent
lesdictz marroufles. Quoy voyant, Pantagruel leur bailla à tous la chasse
70 jusques au bort du Rosne, et les vouloit faire tous noyer; mais ilz se
musserent''^ contre terre comme taulpes bien demye lieue soubz le
Rosne. Le pertuys encores y apparoist^^
Après il s'en partit, et à troys pas et un sault vint à Angiers ^^, où il
se trouvoit fort bien et y eust demeuré quelque espace, n'eust esté que
75 la peste les en chassa ".
Ainsi vint à Bourges ^^ où estudia bien longtemps et proffita beau-
coup en la faculté des loix, et disoit aulcunesfois que les livres des
loix luy sembloyent une belle robbe d'or, triumphante et précieuse
à merveilles, qui feust brodée^' de merde :
Ligne 66. A : battaient — 1. 67 . A, G, H, J, K : dont il eut despit — A : dimenche —
publicquement — 1. 68. G : ting escalier — A : danse — 1. 70. G : les vouolit — 1. 71. A:
demie lieue— 1. 72. A, G : £/ le pertuys — 1. 73. A, G, H, J, K : Et après — A : s'en
partit et vint à — 1. 74. K : demeurer — G : ce n'eust esté que — 1. 76. G : s'en vint
— H, J, K : prouffita — 1. 77, G, H : aucunesfois — 1. 78. A: semblaient — K : précieuses
53. Marauds, coquins. Cf. 1. I, ch. i, n. 10. sur le fait du divorce d'Henri VIII. En 1525,
54. Se cachèrent. Cf. 1. I, ch. 11, n. 13. leprocureur des écoliers était Jean de Bourdigné,
55. Ce souterrain se trouvait sous l'église l'auteur des Cmu'^Mw ^r^n;oî<. Cf. L. de Lens,
Saint-Pierre, au faubourg de Valence. Ct. Facultés, collèges et professeurs de V Université
Rogier, Portraictîire de la ville de Valetice,iS72 : d'Angers. Revue de V Anjou, 1875 et 1876.
« A la dicte ville... est conjoinct le bourg avec (C.)
une belle esglise à présent ruynée appellée 5 y. Cf. 1. I, ch. xxvii, n. 4. Une violente
Saint-Pierre, que Charlemagne, comme on dict, épidémie sévit en Anjou en août 1518 et con-
fonda... et est en icelle esghse ou ruyne d'icelle tinua en 1 519, faisant de nombreuses victimes.
tmg trou fax lequel, comme on à\c\.,onva souhs Le fléau força François I" à quitter l'Anjou.
Rosne... » Ce passage souterrain existait encore Cf. D"" H. David, La peste à Angers, 1908, p. 26.
au xvii= s . , si l'on en croit Coulon, Les rivières II y eut une nouvelle apparition de la conta-
de France, t. II, p. 114 : « On void un trou gion en 1530, puis une autre en 1532. (C.)
dans l'abbaye de St-Pierre... qui traverse assez 58. Ch.-l. départ. (Cher). La faculté de
long dessous le Rhosne, et vous conduit dans droit de l'Université de Bourges, fondée en
les campagnes au delà de la rivière que vous 1465 par Louis XI, qui était né dans cette ville,
portez sur la teste. » (C.) était célèbre au xvie s. Alciat y professa à par-
56. L'université d'Angers existait depuis le tir de 1529. Cf. R. E. R., VII, 70. (C.)
xiv= s. C'était une des premières du royaume, 59. Bordée, et plus bas : hrodure, bordure,
et François 1er l'avait consultée en avril 1530 Cf. 1. I, ch. viii, n. 107. Uhlrich de Hutten
CHAPITRE V ^9
80 c Car, disoit il, au monde n'y a livres tant beaulx, tant aornés, tant
elegans comme sont les textes des Pandectes ; mais la brodure d'iceulx,
c'est assavoir la Glose de Jccurse, est tant salle, tant infâme et pu-
naise *°, que ce n'est que ordure et villenie ^'».
Partant de Bourges, vint à Orléans *% et là trouva force rustres
85 d'escholiers qui luy firent grand chère à sa venue, et en peu de temps
aprint avecque eulx à jouer à la paulme^' si bien qu'il en estoit
maistre, car les estudians dudict lieu en font bel exercice, et le
menoyent aulcunesfoys es Isles** pour s'esbatre au jeu du Pous-
s'avant*% et, au regard de se rompre fort la teste à estudier, il ne le
90 faisoit mie de peur que la veue luy diminuast, mesmement que un
Ligne 80. A. G, H, J : aornei — 1. 82. A, G : Accursius — 1. 85. G, J : grant chère
— 1. 86. A : avecques — 1, 88- A : aulcunesfois — 1. 90. A, G : faisoit point — A,
G, H, J, K : ne luy (G : lay) diminuast
s'était servi d'une expression du même genre
pour qualifier les commentaires dont les moines
avaient brodé les ouvrages de grammaire et de
scolastique : « Monachi scripserunt commenta
in régulas grammaticales, in Donatum, in
Petrum Hispanum... et sic cot?imentis suis com-
merdaverunt et in omnibus scribilibus facti sunt
magistrales. » Ed. Bôcking, p. 285. (P.)
60. Infecte. Mot vieilli qui subsiste dans les
patois.
61. Ce mépris pour les glossateurs médié-
vaux des Pandectes, dont Accurse était le plus
fameux, se rencontre chez tous les légistes
avec lesquels R. était en relations : Budé,
Tiraqueau, etc. L'initiative de cette campagne
contre ceux qu'on appelait : non commentatores ,
sed tormentatores juris, revenait à l'Italien Lau-
rent Valla (fin du xv» s.). Budé l'avait conti-
nuée dans ses Annotations aux Pandectes. Tira-
queau dans sa préface du De legihus connubiali-
hus (1524) adopte ses idées. R. dans la dédicace
des EpistuJx médicinales de Manardi à Tiraqueau
(1532) constate que ces gloses barbares ten-
daient alors à perdre tout crédit. Nous trouve-
rons un nouvel écho de cette lutte contre les
glossateurs au ch. x. (P.)
62. L'université d'Orléans, fondée par Clé-
ment V en 1305, fut très florissante jusqu'aux
guerres de religion. En 15 12, elle comptait
cinq docteurs en droit civil et trois en droit
canon. (C.)
63 . Au commencement du xvie s., il y
aurait eu quarante jeux de paume à Orléans, à
en croire l'auteur des Antiquités d'Orléans, Le
Maire (1648). Poitiers, cependant, dont les éco-
liers étaient aussi fort amateurs de ce divertis-
sement, puisque, d'après Chasseneux, on disait:
« les fleusteulx et joueulx de paume de Poi-
tiers », n'en comptait pas plus de quinze à
vingt. Cf. R. E. i?., VII, 507. Les ecclésiastiques
Orléanais montraient autant d'ardeur au jeu que
les écoliers et l'évèque recevait du chapitre une
redevance en raquettes qui lui fut contestée en
1525. Cf. R. E. R., VIL 307, et Cochard, Le
jeu de paume à Orléans (1889). (C.)
64. Sans doute la Motte Saint-Antoine et la
Motte des Poissonniers, attenant à l'ancien
pont d'Orléans. Cf. R. E. R., VII, 307.
65. Jeu de boule. Ici le mot est pris au sens
6o
PANTAGRUEL
quidam des regens disoit souvent en ses lectures qu'il n'y a chose tant
contraire à la veue comme est la maladie des yeulx.
Et, quelque jour que l'on passa licentié en loix quelc'undes eschol-
liers de sa congnoissance, qui de science n'en avoit gueres plus que sa
95 portée, mais en recompense sçavoit fort bien danser et jouer à la
paulme, il fist le blason " et divise des licentiez en ladicte université,
disant :
Un esteuf ^' en la braguette.
En la main une raquette,
100 Une loy en la cornette ^^,
Une basse dance au^' talon.
Vous voylà passé coquillon 7'.
Ligne 92. G : corne est — 1. 93. M : lincentié ; G : licentier —
1. 95. A : dancer — 1. 96. A, G : devise — 1. 102, A, G, H, J
vous voyei là.
A : quelqu'ung —
Voy vous lai° ; M
libre. Cf. cette première strophe d'une chanson
de Jannequin (1529) :
Au ]o]y jeu de poussavant faist bon jouer.
L'autrier m'aloys esbaloyer :
Je rencontray la belle au corps gent ;
Soubzriant doucement la vois baiser.
Elle en fait double,
Mais je la boutte :
Laissez, laissez, trut avant !
Au joly jeu du poussavant faist bon jouer.
R. dit plus loin, ch. xxi, avec le même sens,
ùoussenjambtons. (S.)
66. Description en vers, primitivement élo-
gieuse. Cf. 1. I, ch. ix, n. 10.
67. Eteuf, balle de paume. Cf. 1. I, ch. lviii,
n. 43.
68. Longue pièce de taffetas noir portée
amour du cou comme la patte du chaperon ou
coquillon et qui pendait jusqu'à terre : « Une
cornette à mettre autour du col. » Rob. Estienne,
1549. C'était un privilège accordé par Fran-
çois l"zux professeurs du collège royal, étendu
plus tard aux docteurs légistes et aux médecins,
Cf. Régnier, Satire IV, v. 51-52 :
Une cornette au col, debout dans un parquet,
A tort et à travers je vendrois mon caquet. (C.)
69. Une danse aux pas tranquilles, sans quit-
ter la terre, en opposition à la danse par haut,
celle des baladins. Cf. Trévoux : « danse
BASSE. Saltatio composita. On appeloit ainsi
autrefois des danses régulières et communes,
telles que sont celles des honnestes gens : ces
sortes de danses furent ainsi nommées pour les
distinguer des danses irrégulières, accompagnées
de saut, de mouvements violents, de contor-
sions irrégulières, telles que sont les danses
des pantomimes et des saltimbanques : ces der-
nières sortes de danses se nommoient danses
par haut. Saltatio sublimior . » Sur la réputation
des danseurs d'Orléans, cf. n. 33. (S.)
70. Vous voilà. Cf. 1. I, ch. xxxii, n. 25.
71. Chaperon de docteur, et docteur porteur
d'un coquillon. Le mot désigne au xive s. une
partie du chaperon, la patte qui pendait ou
qu'on enroulait autour du cou : « fait et mis
à point deux chapperons à coquillons pour la
royne », lit-on dans un compte d'argenterie de
1399 (v. Godefroy). C'était une coiffure en
forme de coquille. (S.)
10
Comment Pantagruel rencontra un Limosin
qui contrefaisait h langaige Françoys.
Chapitre VI.
Quelque jour, je ne sçay quand, Pantagruel se pourmenoit ' après
5 soupper avecques ses compaignons par la porte dont' l'on va à Paris'.
Là rencontra un escholier tout joUiet qui venoit par icelluy chemin,
et, après qu'ilz se furent saluez, luy demanda :
« Mon amy d'ont viens tu à ceste heure? »
L'escholier luy respondit :
(( De l'aime ^, inclyte et célèbre ' académie ^ que l'on vocite Lutece.
— Qu'est ce à dire, dist Pantagruel à un de ses gens?
— C'est (respondit il) de Paris.
Ligne i. G, H : recontra — A, G, H, J : Lymous'm — 1. 2. k : le Françoys — 1. 4.
A, G, H, J, K : Quelque jour que Pantagruel — I. 6. A, G, H, J, K : // rencontra —
J, K : escalier y celluy — 1. 7. G : quili furent saluei ; H : saulvei — 1. 9. K :
r escalier — G : respondit — 1. 12. G, H : respondistil
1. Se promenait. Cf. 1. I, ch. vu, n. 18. lien, par imitation de Pétrarque. Cf. Marty-
2. D'où. Cf. 1. I, ch. I, n. 5. Laveaux, t. I, p. 82. (S.)
3. La porte nord de l'enceinte, à Orléans. 5. Le mot n'était pas encore courant à
Cette porte n'existe plus, mais un tronçon de l'époque de R. Le Maire en offre le premier
la rue qui y conduisait a conservé le nom de témoignage, t. IV, p. 238. R. lui-même ne
rue Parisie (pour rue Parisis). Cf. R. E. R., l'emploie que dans ce passage. (S.)
Vn, 308. (C.) 6. Academia, chez les lettrés du temps, dé-
4. Nourricière, bienfaisante. R. se sert de ce signe l'Université. Académie était un mot
terme ailleurs, 1. IH, ch. xlviii : « Valme et encore nouveau, que R. lui-même n'emploie
grande mère, la Terre », mais le mot n'a pas fait pas au cours de son roman. Les premiers textes
fortune. Les poètes de la Pléiade, qui l'emploient où il se trouve ne remontent pas au delà du
fréquemment, paraissent avoir pris aime à l'ita- xviie s. (S.)
62
PANTAGRUEL
— Tu viens doncques de Paris, dist il? Et à quoy passez vous le
temps, vous aultres messieurs estudiens, audict Paris? »
^5 Respondit l'escolier 7 :
« Nous transfretons* la Sequane au dilucule' et crépuscule '°, nous
déambulons par les compites " et quadrivies '*de l'urbe ; nous des-
pumons '' la verbocination Latiale et, comme verisimiles amorabonds,
captons '* la benevolence '' de l'omnijuge, omniforme et omnigene sexe
20 féminin '* . Certaines diecules '' nous invisons '^ les lupanares '', et en
Ligne 14. A : estudiatis — 1. 15. A : Veschollier ; H : Vescholier — 1. lé. M : trans-
férions— 1. 17. A : quadriviei ; M : quadriviers — 1. 18. G, H,J : amorahunds —
1. 19. M : omihigé — 1. 20. A, G, H, J, K : lupanares de Champgaillard^°, de Malcon^^,
7. L'écolier Limousin écorche le latin et le
bas-latin avec tant de fantaisie que les lecteurs
nous sauront peut-être gré de leur donner la
forme latine — et même le sens — de certains
termes arbitrairement francisés. (P.)
8. Traversons. Latinisme employé ailleurs,
1. 1, ch. XXXIII : « transjreter la mer Hircane »,
mais qui n'a pas survécu au xvie s. (S.)
g. Diluciilum, point du jour.
10. Comme mot savant, crépuscule est déjà
attesté au xiii^ s. (v. Dict. gén.), mais il n'était
pas encore usuel au xvi=. (S.)
11. Cow/)27a, carrefours de routes.
12. Ouadrivia, carrefours de chemins.
15. Desputnare, écumer.
14. Cette expression, calquée sur le latin, se
lit déjà au xv= s. dans la Chronique de Juvé-
nal des Ursins, ann. 1388 : capter la benevo-
lence, mais elle n'était guère usitée au xvje
que dans le langage des étudiants. (S.)
15. Bienveillance. Ce latinisme, qu'on ren-
contre déjà au xive s., est courant au xvi^; R.
lui-même s'en sert, 1. l, ch. xxxi, dans la
harangue de Gallet, laquelle est, il est vrai,
d'allure cicéronienne et farcie de latinismes.
Cf. 1, Lch. XXXI, n. i. (S).
16. Latinismes très anciens remontant au
xil-xiil* s. R. dit lui-même plus bas, 1. III,
ch.viii,« sexe tant fragil. . . et imparfaict », et
1. IV, ch. LXiv : «Y a il an féminin genre?» (S.)
17. Diecula, délai, intervalle; c'est-à-dire de
temps à autre.
18. Invisere, visiter.
19. Lupanars. Latinisme qui est attesté ici
pour la première fois et qui n'est entré que fort
tard définitivement dans la langue. (S.)
20. Le Champ-Gaillard correspondait à la
rue d'Arras, près de la rue Saint-Victor.
C'était un lieu de rendez-vous fréquemment
cité dans les poésies du moyen âge. Cf. Ane.
poés. fr., t. II, p. 103-138, t. III, p. 296,
t. V, p. 145, 250. On composa même une
pièce de vers spéciale, les Ténèbres du Champ-
Gaillard:
Quand vient au Champ gaillard entrer
Premier on vient à rencontrer
Ruffiens et gros macquereaulx.
Lesquels vous viendront à monstrer
Putains qui se viennent monstrer
Chascun jour dessus les carreaulx.
(C.)
21. R., qui écrit Ma/co« pour Mdcon (comme
au 1. I, ch. V, n. 48, flac cou ^onx flacon) pour
amener une équivoque libre, a sans doute
en vue les « estuves à femme » de la rue de
l'Abreuvoir-Mâcon, dans la partie aboutissant
à la Seine. Cf. Tisserand, Topographie histo-
rique de Paris, région occid. de V Université,
CHAPITRE VI
63
ecstase'^ venereique^^ inculcons *' nos veretres '^ es penitissimes
recesses *' des pudendes de ces meritricules amicabilissimes, puis caupo-
nizons '° es tabernes méritoires '' de la Pomme de Pin 5\ du
d4 Cul de Sac^^, de Bourbon -3 , de Husîieu (J : Heslieu)^^ et en — 1. 21. A : Venereicque
G : Venerique — 1. 22. A : meretricuîes ; M : meriticules
p. 115. Félibieo, t. I, p. 545, 545, cite la rue
de l'Abreuvoir-Mâcon, parmi celles où les
mauvais lieux furent relégués après les ordon.
nances de saint Louis. Cette rue avoisinait
celle de la Vieille-Boucherie. (C.)
22. Aujourd'hui rue Greneta.
23. La rue de Bourbon, dite avant le xv* s.
rue des Poulies, conduisait de la rue St-Ho"
noré au quai de l'École. Son nom lui venait de
l'hôtel de Bourbon. (C.)
24 . Le Huslieu ou Hulieii dont le nom s'est
conservé jusqu'au Xïx^ s. dans les rues du
Grand et du Petit Hurleur, près de Saint-
Nicolas-des-Champs, jouissait d'une renom-
mée égale au Champ-Gaillart. « Il me sou-
vient de deux rues quy sont encore à Paris, lit-
on dans la Chasse au Vieil Giognart, l'une près
de Saint-Nicolas appelé le Huleu, l'autre près
Saint-Victor appelé le Champ Gaillart. » Four-
nier, Var. hist. et litt., t. III, p. 44. La visite
laissait parfois de cuisants repentirs. Cf. les
Sept marchans de Naples (du mal de Naples)
vers 1530, Ane. poés. fr., t. II, p. 107:
J'ay achepté par ma folle entreprise
Marchandise aultre qu'espicerie :
Au Ganivet, dans Lyon, je l'ai prise,
Et dans Huleu à Paris, sans reprise.
Pour la porter au pays de Surie.
Un arrêt du 13 février 1565 « rendu sur la
remonstrance d'aucuns voisins... fit vuider le
bordeau » (Isambert, p. 301), et l'on publia la
Complaincte de la mère Cardine cy devant gou-
vernante du Huleu sur L'abolition du Huleu
(1570). Cf. Ane. poés. fr., t. III, p. 290. (C.)
25. Extase. Néologisme du xvi* s., attesté
tout d'abord chez Jean Le Maire, ensuite très
fréquent chez R. et les autres écrivains de l'é-
poque. (S.)
26. Provoquée par Vénus. Venerique de
l'éd. G. se lit chez Jean Le Maire, 1. 1, p. 256 :
a l'image Venerique », dans R.,1. V, ch.xxix:
« herbes veneriques », et chezMarot, 1. 1, p. 22 :
« mais une Amour venerique et ardente ».
(S.)
27. Attesté ici pour la première fois, au sens
matériel (lat. inculcare, enfoncer en tassant);
mais, dans son acception morale, la seule qui
ait prévalu dans la langue, ce verbe se lit déjà
chez Jean Le Maire, t. I, p. 246. (S.)
28. Veretra, membre viril.
29. Recessus, enfoncement.
30. Mangeons dans les auberges. Mot du
latin d'école, tiré de cauponium, gargote. (S.)
31. Meritoria taherna, auberge. Méritoire
est pris ici au sens propre du lat. meritorius,
qui procure un gain. Au sens figuré, seul en
usage actuellement, le mot, quoique manquant
au vocabulaire de R., était déjà vieux et fut
employé au xvie s. par Jean Marot et Calvin
(v. Littré). (S.)
32. A deux reprises, Lais, v. 149 et Test.,
V. 1045, Villon mentionne « le trou de la
Pomme de pin » . Ce cabaret fameux était situé
rue de la Juiverie, en la Cité, tout près de
l'église de la Madeleine. Il était tenu en 1457
par Robin ou Robert Turgis, et sa réputation
se maintint assez longtemps pour que Régnier,
Sat. X, y conduise son Pédant. Dès 1349, la
taverne ad Pomwn de Pino in civitate est citée
64
PANTAGRUEL
Castel ", de la Magdaleine '"♦ et de laMulle '^ S belles spatules '* vervecines "
25 perforaminées 5* de petrosil '', et si, par forte fortune +°, y a rarité'^' ou
pénurie ^^ de pecune'*' en nos marsupies '^'^ et soyent exhaustes''' de
métal ferruginé, pour l'escot nous dimittons"^^ nos codices "*' et vestes
opignerées'*^ prestolans^' les tabellaires^" à venir des Pénates et Lares''
patriotiques ^\ y>
30 A quoy Pantagruel dist:
« Que diable de langaige est cecy? Par Dieu, tu es quelque héré-
tique.
Ligne 24. A, G : du Castel manque — G : espatules — 1. 25. G : perforaminés —
1. 26. A, G : marsupiei — A : exhauste\ ; G : exaustei — 1. 27. A, G : vestei — 1. 28.
A : oppigfierées ; G, H, J, K : oppinerées — G : iabelliaires — A : larei — I. 29. A,
G : patrioticques — 1, 31. A : quel diable — J : languaige — A : herecticque
propter bonitatem vini. Cf. Châtelain, Quelques
tavernes fréquentées par V Université, Bull. Soc.
hist. de Paris, 1898, p. 107, et P. Champion,
François Villon, t. I, p. 74 et sq. (C.)
33. La réputation de cette taverne, que R.
appellera, ch. xvii, « le cabaret du chasteau »
remonte au xiv^ s., où la nation des étudiants
se réunit ad Castellum infra duos pontes ou
ad Castellum in civitate. L'emplacement n'est
pas certain, mais peut être localisé sur le côté
occidental de la rue de la Juiverie. Cf. Châte-
lain, loc. cit., p. 91. M. Pierre Champion,
Bull. Soc.hist.de Paris, 1912, fasc. 3-6, cite
quatre cabarets de ce nom au xv^ s. (C.)
34. On ignore l'emplacement de la taverne
de la Madeleine.
35. La taverne in M uld est mentionnée, dès
1446, rue Saint-Jacques, près de Saint-Ma-
thurin. Villon, Lais, v. 90, et Test., v. 1013,1a
lègue à maître Pierre Saint-Amant. Cf. Châte-
lain, loc. cit., p. 104. (C.)
36. Ici au sens du lat. spatula, épaule. Comme
mot savant, le terme s'est conservé en méde-
cine (déjà chez Lanfranc et Paré) et dans diffé-
rentes acceptions techniques. (S.)
37. Vervecinus, de mouton.
38. Dérivé deforare, percer. Ici larder .
39. Petrosilium, persil.
40. Forte fortuna signifie généralement,
par bonheur ; ici, il faut l'entendre au sens
contraire.
41. Rareté (lat. raritas}. La forme courante
se lit déjà dans la seconde moitié du xv«: s.
chez Jean Molinet (v. Godefroy) ; pourtant,
la forme savante l'emporte au xvi^ s. Elle est
exclusivement employée par R. Cf. 1. IV,
ch. XLiii : « rarité de veus », et on la lit encore
dans d'Aubigné. (S.)
42. Latinisme (petiuria), isolé au xv» s.
(v. Godefroy), fréquent chez R. Cf. ch. ix :
« pénurie et indigence ». (S.)
43. Argent. Mot très ancien, et encore popu-
laire de nos jours.
44. Marsupiiim, bourse.
45. Exhausta, épuisés.
46. Dimittere, abandonner.
47. Codices, livres.
48. Oppignerare, mettre en gage.
49. Prxstolari, attendre.
50. Tabellarius, messager.
51. L'un et l'autre mots du xvie s., le der-
nier attesté chez R. Cf. 1. V, ch. xxxix:
(( Lémures, Lares, Farfadets et Lutins ». (S.)
52. De nos pères. Mot attesté chez R. dans
cet unique passage. Le Dict. de V Académie ne
l'a admis que dans son édition de 1762. (S.)
CHAPITRE VI 65
— Seignor^', non, dit l'escolier, car libentissiment 5"*, dès ce qu'il
illucescc55 quelque minutule^" lesche " du jour, je demigre en quel-
5 5 c'un de ces tant bien architectez'^ monstiers 5', et là, me irrorant^° de
belle eaue lustrale ^',grignotte^' d'un transon^' ^^ quelque missicque ^'^
precation^» de nos sacrificules '^^ et, submirmillant^' mes precules^*
horaires ^^, elue"° et absterge"' mon anime de ses inquinamens'^ noc-
turnes"'. Je révère''» les Olimpicoles'^, je venere '^ latrialement " le
Ligne 33. A : ^15/ l'eschollier ;G. J : ïescholier — A : lihentissimenlent ; G : Uhentisse-
meut — ] : dès ce qui Ulucesce — 1. 54. A : de jour — A : quelqu'une ; J : quelqu'un — 1. 3 5 .
A, G, H, J, K : architectes — 1. 58. K : eleve et absterge — 1. 39. A : Olympicoles
53. Soigneur, non ! Et plus loin : Segiior
missayre. . . Italianismes déplacés dans cette l'^'r-
hocination latiale. R. veut peut-être se moquer de
la mode des italianismes qui commençait à s'in-
troduire et à barioler le langage courant. (S.)
54. Libentissime, très volontiers.
3$. Illucescere. briller.
56. Minutula, toute petite.
57. Tranche fort mince, proprement tranche
de pain, de jambon. Vieux mot, encore fami-
lier, qu'on lit au xvi^ s. entre autres chez
Des Périers, p. 6i : « Duquel pasté ayant
mangé deux ou trois lescbes à l'espargne. . . »
L'expression lesche du jour, au sens de moment,
semble appartenir à l'argot scolaire de l'époque :
on le lit également chez Geoffroy Tory. (S.)
58. Bâtis. Latinisme (architectalus) inconnu
ailleurs.
59. Églises. Vieux mot, mosticr, monastère,
qui remonte aux origines de la langue et que
R. n'emploie que dans ce passage. Il était déjà
archaïque au xvie s. (S.)
60. Irrorare, asperger.
61. La lustralis aqua de Virgile, prise ici au
sens d'eau bénite. Expression citée ici pour la
première fois ; au xive s., Bersuire emploie
« sacrifice lustral » (v. Godefroy). (S.)
62. Pris ici figurément : dire entre ses dents.
C'est ici le plus ancien texte où l'on trouve ce mot.
65. Tranche. Cf. 1. I, ch. ix, n. 55.
64. Formé sur missa, messe.
65. Prière. Latinisme rare en dehors de R.
PANTAGRUEL.
qui s'en sert dans la Sciomachie : « A ceste pre-
cation fut silence de tous endroits. . . » (S.)
66. Sacrificulus, prêtre.
67. Composé de sith et de murtnur illare,
marmotter.
68. Precula, bas-latin, diminutif de prex,
prière.
69. Réglées par les heures. Latinisme qui
n'avait pas encore fait fortune à l'époque de R. ;
il ne l'emploie que dans ce passage. (S.)
70. Eluere, laver.
7 1 . Nettoie. Latinisme employé dès le xiv^ s.
au sens technique chirurgical, qui seul a pré-
valu. (S.)
72. Inquinamentuvi, souillure.
75. Latinisme employé déjà au xiv; s. par
Bersuire, usuel au xvie (Marot, Paré) : R.
lui-même s'en sert ailleurs, 1. IV, ch. un :
« prières diurnes, nocturnes, continuelles. » (S.)
74. Latinisme du xv^ s., assez répandu au
xvi*, particulièrement dans la seconde moitié
(Amyot, Montaigne) : R. s'en sert ailleurs,
1. I, ch. Lvin :
O qu'est à révérer
Cil qui en fin pourra persévérer.
Cf. R.E.R.,Y, 398(8.)
75. Qui habitent l'Olympe. Formation ana-
logique calquée sur cœlicola, etc.
76. Latinisme du xve s. Il n'était pas encore
usuel au xvie, et R. ne l'emploie que dans ce
passage. (S.)
77. D'un culte de latrie, adoration.
9
66
PANTAGRUEL
40 superneP* Astripotent '', je dilige ^° et redame ^' mes proximes*% je
serve*' les prescriptz^'^ Decalogicques^^ et, selon la facultatule " de
mes vires ^^ n'en discede^* le late unguicule^'. Bien est veriforme^"
que, à cause que Mammone '' ne supergurgite'^ goutte en mes
locules ", je suis quelque peu rare ''' et lend à supereroger ^^ les eleemo-
45 synes à ces egenes'^ queritans^' leurs stipe ^* hostiatement'^
— Et bren'°°, bren ! dist Pantagruel! Qu'est ce que veult dire ce
fol? Je croys qu'il nous forge icy quelque langaige diabolique et qu'il
nous cherme comme enchanteur. »
Ligne 40. A : astripotens — 1. 41. H : scelon — 1. 42. M : vivres — Bien est ver
forme — 1. 43. A, G : ne supergurgite point en — 1. 47. A, G, H, K, M : qui — A :
diabolicque
78. Suprême. Mot fréquent aux xve-xvie s.
(Greban, Jean Bouchet); Marot s'en est servi
dans la version du xxxviie psaume :
Le Dieu supernel
Sera des bons tousjours la soutenance.
Le mot semble avoir disparu dans la seconde
moitié du xvi= s. (S.)
79. Souverain des astres. Formation analo-
gique calquée sur cxlipotens, puissant dans le
ciel. Le mot se lit déjà dans les Actes des
Apostres, t. II, {043 vo; « Astripotent, Roy glo-
rieux. » (S.)
80. Diligere, chérir.
81. Redamare, rendre amour pour amour.
82. Proximus, mon prochain.
83. Servare, garder.
84. Préceptes. Latinisme {prmscripta)&m^\oyé
par Du Bellay et resté comme terme philo-
sophique. (S.)
85. Du décalogue. Ce dernier terme était
alors à peine entré dans la langue. (S.)
86. Diminutif de facultas.
87. Viresy forces.
88. Discedere, s'éloigner.
89. Latum unguiculum, une largeur d'ongle_
90. Vraisemblable. Composé analogique
resté isolé.
91. La richesse personnifiée, dans l'Évan-
gile. Nom attesté ici pour la première fois
sous cette forme francisée. Gringore, Abus du
Monde, v. 1593, prend MawwoHfl au sens d'ar-
gent. (S.)
92. Formé de super et de gurgitare dérivé
de gurges, gouffre. Dégorger.
93. Loculi, bourse.
94. Latinisme du xvie s., inconnu avant
Le Maire et R., qui d'ailleurs ne s'en sert que
dans ce passage. Cf. ci-dessus, rarité, n. 41 (S.)
95. Ici au sens du latin : supererogare, donner
en sus ; dans son acception ecclésiastique, su-
pereroguer, ajouter par surérogation, est fré-
quent dans Calvin. (S.)
96. Egenus, pauvre.
97. Queritare, chercher avec insistance,
mendier.
98. Stips, obole.
99. De porte en porte. Adverbe burlesque
calqué sur le lat. hostiatim, de porte en porte.
(S.)
100. Merde. Cf. 1. 1, ProL, n. 108.
50
55
CHAPITRE VI 67
A quoy dist un de ses gens :
« Seigneur, sans double ce gallant veult contrefaire la langue des
Parisians, mais il ne faict que escorcher '°' le latin et cuide '°^ ainsi pin-
dariser'°% et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en fran-
çoys parce qu'il dédaigne rusancc'"-* commun de parler.»
A quoy dict Pantagruel :
« Est il vray ? »
L'escholier respondit :
« Signor Missayre '°^ mon génie '°^ n'est poinct apte nate '°' à ce que
dict ce flagitiose '°* nebulon '°' pour escorier "° la cuticule ' " de nostre
Ligne 50. A, G : sans nulle double — 1. 51. A, G : Parisiens — A : cuyde — 1. 52 G:
grant — I. 54. A, G, H, J : dist — 1. 56. G, K : Vescolier — 1. 57. A, G : Seigneur
mon génie ; H, J, K : Seignor — A, G : point — 1. 58. A, G, H : dit
loi. Prononcer incorrectement. Cf. plus
bas : « escorier la cuticule de nostre vernacule
Gallique », et dans la Chresme philosophale :
« grand excoriateur de la langue latiale », à
côté d' « escorticans la lingue latiale ». Henri
Estienne, Dialogues, t. I, p. 60, fait mention
des <( parleurs qui sont aussi excoriateurs du
langage Ausonique » . (S.)
102. Croit, pense. Cf. 1. 1, Proh, n. 55.
103. Imiter le style lyrique de Pindare, par
suite écrire ou parler en usant de mots pom-
peux. Au sens propre dans Octavien de Saint-
Gelais, Séjour d'honneur, 1526, f° 6, vo: « J'ay
d'autres fois voulu pinda7-iser... », et dans Ron-
sard, t. II, p. 186 :
Si dez mon enfance,
Le premier en France
J'ai pindarisé. . .
Le sens dérivé se rencontre chez R. et chez
Henri Estienne, Dialogues, t. I, p. 62 : « Pou-
vez-vous bien vous garder de rire, quand vous
voyez ces gentilshomes barbarisans si visible-
ment lorsqu'ilz pensent mieux pindari^er ? »
(S.)
104. Usage. Cf. 1. I, ch. ix, n. 14.
105. Messire. Et plus bas, ch. xiv : « Mis-
ser bougrino », à côté de « un nommé Messer
Nello de Gabrielis », 1. III, ch. xix. La der-
nière forme est italienne, la première est lom-
barde ; on lit celle-ci également chez Des Pé-
riers, p. 84 : « Devant le Palais, où quelques
tnisseres estoyent entrez le matin pour les
affaires de la légation, lesquelz sont quasi tous
Italiens. » (S.)
106. Dons naturels. Le mot n'était pas en-
core francisé à l'époque de R. Du Bellay
emploie encore genitis, t. I, p. 15: « Ceste
énergie et ne sçay quel esprit, qui est en leurs
escriptz, que les Latins appelleroyent Genius. »
R. lui-même ne s'en sert que dans ce passage,
et plus tard Ronsard dira, t. VI, p. 390 :
Du grand François, ornement des grans Rois,
La bonne indole et l'ancien génie...
Le mot ne devient courant qu'au xviie s.
(S.)
107. Aptus natus ad, naturellement propre
à. Cf. Du Fail,t. II, p. 45. « Le premier... dit
que je l'avois [la vérole] pour tout vray, ou
bien apte nate et habile de recueillir bien tost
une si riche et opulente successsion. » (C.)
108. Flagitiosus, injurieux.
109. Nebulo, vaurien.
iio. Excoriare, écorcher.
III. Pellicule, épiderme. Latinisme (cuti-
68
PANTAGRUEL
vernacule"'' Gallicque "' ; mais vice versement '"^ je gnave opère"',
éo et par vêles "^ et rames je me enite "^ de le locupleter "^ de la redun-
dance "^ latinicome '*°.
— Par Dieu, (dist Pantagruel) je vous apprendray à parler ; mais,
devant, responds moy : dont "' es tu? »
A quoy dist l'escholier:
^5 « L'origine'" primeves'"' de mes aves '-* et ataves'^' fut indi-
gène ""^ des régions '^' Lemovicques '^^ où requiesce '^^ le corpore de
ragiotate'5° sainct Martial'''.
Ligne éo. M : veîe — 1. 62. G : je vuos apprendray — 1. 64. K : Vescolier — 1. 65. H :
des mes aves — I. 66. M : se corpore — A : Lemonicques — 1. 67. A, G, H, J, K : Vagio-
iate; M : l'agiotade — K : Marcial
culà) adopté dès le xvi^ s. par la langue médi-
cale : « Le [cuir] non vray est appelle des Grecs
epidermis... nous l'appelons en notre langage
CM ^/«//e ou petite peau », lit-on dans Paré, t. III,
p. III. (S.)
112. Langue vulgaire. Latinisme (î/erwacM/a)
employé à peu près à la même époque, vers
1524, par frère Jehan Gâchis, dont la prose
coule de la même source que celle de l'écolier
limousin : « Emmy mes lucides intervalles me
suis esvertué à escripre en langue vernacule et
loqution Gallique. .. » Cf. E. Picot, Les Mora-
lités polémiques, p. 46. (S.)
113. Gauloise, française. Latinisme {galli-
cus) qu'on rencontre dans le Prologue du V^
livre : « Maintenant nous lisons en nostre
langue Gallique. . . plusieurs excellents escripts. »
114. Au contraire. Adverbe tiré du lat. vice
versa, au rebours, réciproquement, resté tel
quel, avec ce dernier sens, dans le langage
scientifique (v. Littré).
115. Gnavare opérant, donner ses soins à.
116. Voiles. Latinisme fréquent dans R.
Cf. 1. I, ch. XXIII : « tendoit le vêle » et 1. IV,
ch. III : « voguant à rames et à vêles », à côté
de 1. IV, ch. LV : « Fuyons... à voile et à
rames. » (S.)
117. Eniti, s'efforcer.
118. Locupletare, enrichir.
119. Redondance. Latinisme (redundantia)
déjà attesté au xive s., mais encore rare dans
la première moitié du xvie. R. ne l'emploie
pas ailleurs. On le lit dans A. Paré, Introd. 10 :
« Par obstruction et redondartce... tel esprit ne
peut... » (S.)
120. Composé plaisant : qui a une cheve-
lure latine, c'est-à-dire qui ressemble au latin .
121. D'où. Cf. 1. I, ch. I, n. 3.
122. Latinisme du xvie s. qu'on lit tout
d'abord chez Jean Le Maire et R., qui ne
l'emploie d'ailleurs que dans ce passage. Jus-
qu'au xve s , on disait orine, forme qu'on trouve
encore chez Froissart; au xvie s., on lit le mot
chez Calvin et Ronsard (v. Littré). (S.)
123. Prinisvus. Proprement : qui est dans le
premier âge, tout jeune.
124. Avus, aïeul.
125. Aiavus, ancêtres.
126. Latinisme encore inusité à l'époque de
R. Il est d'ailleurs très rare au xvie-xviie s., et
le Dicl. de V Académie ne l'admet que dans son
édition de 1762. (S.)
127. Latinisme du xvi^ s. (l'anc. fr. disait
reion). R. s'en sert plus bas, ch. xxxiv : « com-
ment il visita les régions de la lune », et 1. III,
ch. I : « régions estranges. » (S.)
128. Lemovici, Limousins.
129. Requiescere, reposer.
130. 'Ayt^Taîo;, très saint.
131. La châsse de saint Martial, premier
CHAPITRE VI 69
— Jentens bien, dist Pantagruel ; tu es Lymosin, pour tout potaige,
et tu veulx icy contrefaire le Parisian. Or vien çza, que je te donne un
70 tour de pigne! '^^ »
Lors le print à la gorge, luy disant :
« Tu escorche le latin ; par sainct Jean, je te feray escorcher le
renard ''\ car je te escorcheray tout vif. »
Lors commença le pauvre Lymosin à dire :
75 « Vée dicou, gentilastre ! Ho, sainct Marsault, adjouda my ! Hau hau,
laissas à quau, au nom de Dious, et ne me touquas grou ! '''* »
A quoy dist Pantagruel :
« A cesté heure parle tu naturellement. »
Et ainsi le laissa, car le pauvre Lymosin conchioit toutes ses chausses
80 qui estoient faictes à queheue de merluz''^ et non à plein fons; dont
dist Pantagruel :
Ligne 68. A, G, H, J : J'entends — Lymousîn — 1. 69. A, G, J : Parisien — A, G :
viens ça; K : vien ça — 1. 70. A : pigne — 1. 72. A, G : escorches — A, G : Jehan ;
M : Jan — M : eschorcher — 1. 74. H. J : commencTji — G, H : le paotire; J : le paovre
— A, G, H, J : Lymousin — 1. 75. A : adjouda mi — 1. 78. J. K : parle lu — 1. 79.
G, H : /c paoure Lymousin ; ] : le paovre Lymousin ; A : Lymousin — k,G : se conchyoit ;
H, J : conchyoit — I. 80. G : estoyent — A, G, J : à quehue ; H : à quehues ; K : à
queheu — A, G : plain
évêque de Limoges, vers le milieu du me siècle, 133. Rendre gorge. Cf. 1. I, ch. xi,
était conservée à l'abbaye Saint-Martial de Li- n. 21.
moges.On la promenait solennellement chaque 134. C'est du Limousin : « Eh ! je dis, gen-
année le mardi de Pâques. Cf. Bonaventure de tillâtre ; oh ! saint Martial, secourez-moi !
St-Amable, Hisloire de Saint Martial. Li- Qh, oh! laissez-moi, au nom de Dieu, et ne
moges, 1680, 3 vol. in-fol. En 1790, le chef ^^ ^^^^j^^^ ^^.^.^ ^, ^S^
et quelques autres reliques du protecteur de i- j j •> j
^ ^ M J- ,, , , 135. Fendues par derrière en deux pans,
Limoges et du Limousin furent transférés a '
,,, ..° „ . ,,.,,. T. ,/^ N comme la queue des morues. On les portait
léglise Samt-Michel des Lions. (C.) ^ , , ^ , ■ r^r
■o • rf \ 1 ^u vr.-i-.Ti r, Tr,-> ainsi « de peur d eschaufier les reins ». Cf.
152. Peigne. Cf. 1. I, ch. xxxiii, n. 102, r
que je te prenne aux cheveux, que je te donne 1- I, ch. viii, 1. 21, et ch. xx, n. 21-
une peignée. (C)
70
PANTAGRUEL
« Sainct Alipentin ' '^ quelle civette ! Au diable soit le mascherabe ' '%
tant il put! ''^ »
Et le laissa. Mais ce luy fut un tel remord toute sa vie et tant fut
85 altéré '^^ qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge, et
après quelques années mourut de la mort Roland '^°, ce faisant la ven-
geance divine et nous demonstrant ce que dit le philosophe "*' et Aule
Gelle : qu'il nous convient parler selon le langaige usité et, comme
disoit Octavian Auguste '^% qu'il fault éviter les motz espaves ''^^ en
Licrne 82. A, G, H, J, K : Sainct Alipentin corne my de bas quelle civette ! (G : quelle
la civette) — G : macherabe; M : mascherablc — 1. 84. A, G, H, K : Et ainsi le
hissa ; J : Ainsi le laissa — \. S<) . A, G : que il disoit — 1. 86. K : quelques années —
G : de la mort de Roland — 1. 87. A, G : Aulus Gellius; H, J, K : Aule Gellie —
1. 88. H, J : scelon — 1. 89. A, G : disoit César qu'il fault — A, G: les mots absurdes en
136. Nom facétieux de saint que R. a tiré
des mystères, et notamment de la Vie de saint
Christophle, de Chevallet, imprimée à Grenoble
en 1 530. Dans la seconde journée, un bateleur
appelé Mauloue, débite à la foule ce boniment,
fo Q vo :
Seigneurs, voici la portraicture
Du glorieux sainct Alpantin,
Qui fut escorché d'un patin,
Le jour de Quaresme prenant.
Le nom de ce personnage se rencontre aussi
fréquemment dans les romans de chevalerie.
a.R.E /e., VII, 335-337. (S.)
137. Mâcherave, mangeur de raves. Limou-
sin. Sobriquet donné aux gens du peuple de
ce pays, d'après leur nourriture principale.
Cf. Brantôme, t. III, p. 286 : « M. Daurat suc-
céda à Turnebus, luy et M. Muret, deux aussi
sçavans Lymousins qui jamais mangearent et
crocquarent rabes. » La Pantag. Prognost ,
ch. VI, prédit « force raves en Lymousin ».
La finale rahe est la forme limousine de 7-ave, et
R. dit plus bas, ch. xxvii : « qui jamais ne
croissent, sinon comme les rahes de Lymousin,
en rond. » (S.)
1 38. Du verbe puir (puer), usité jusqu'au
xviie s. (P.)
139. Allusion à la vertu altérative de Panta-
gruel. Cf. Introd.
140. De soif. Une tradition populaire, rap-
portée par Bruyèrin Champier, 1. XVI, ch. v,
de son de Recibaria, fait mourir de soif le preux
Roland à Roncevaux : « Inde nostri intolera-
bili siti, et immiti volentes significare se tor-
queri, facete aiunt, Rolandi morte se perire. »
(C.)
141. Ce philosophe est Favorinus qui, au
ch. X du 1. VII des Nuits attiques d'Aulu-Gelle,
conseille à un jeune homme, qui usait d'ar-
chaïsmes dans son langage, d'imiter les mœurs
et non la langue des anciens. (P.)
142. Au rapport d'Aulu-Gelle, loc. cit. :
« Id quod a C. Caesare excellentis ingenii ac
prudentice viro, in libro primo de analogia
scriptum est, habe semper in memoria atque in
pectore, ut tanquam scopulum sic fugias inau-
ditum atque insolens verbum. » On voit que
R., qui a oublié le nom du philosophe, n'a
retenu que le sens général du précepte. (P.)
145. Abandonnés. Ancien terme de droit
s'appliquant aux personnes, aux bêtes et aux
choses égarées ou dont le propriétaire restait
inconnu. Les premières éditions, A, G,
donnent : motz absurdes, ce dernier terme
n'étant pas attesté antérieurement à R. (S.)
CHAPITRE VI
71
90 pareille diligence que les patrons '** des navires évitent les rochiers de
mer '*\
Ligne 90. A, G : de navires — A, G : de la mer.
144. Pilotes.
145. A l'époque de R. il y avait dans le
monde des écoliers un jargon « écorche-la-
tin », dont le principe consistait à substituer
aux mots français des mots latins francisés.
Geoffroy Tory, dans son Champfleury {i^icf),
proteste contre l'argot de ces écumeurs de latin.
La phrase qu'il cite comme spécimen de ce
jargon est la suivante : « Despumon la verbo-
cination latiale et transfreton la Sequane au
dilucule et crépuscule, puis deambulon pa
les quadrivies et platées de Lutèce et comme
verisimiles amorabonds capton la benivolence
de l'omnigène et omniforme sexe féminin. »
C'est, à peu près, la première phrase du dis-
cours de l'écolier Limousin R., dans cet épi-
sode, n'a donc cherché qu'à ridiculiser ce jargon
d'école, et non point à critiquer les écrivains
latiniseurs; car à leur exemple, il a, lui aussi,
écume le latin et abusé des néologismes tirés
de cette langue, particulièrement dans ses
« concions ». Cf. Plattard, Uœiivre de Rabe-
lais, p. 56-60. Mais on distinguait alors
entre ces termes tirés du latin, qui n'avaient
point de doublets dans la langue, et le jar-
gon écorche-latin qui prétendait substituer
à des termes usuels des vocables pédantesques.
Ainsi, un des théoriciens de l'école des
grands rhétoriqueurs, Fabri, t. H, p. 116,
approuve cette phrase : « Yexcellence et magni-
ficence des princes nous induisent à contem-
pler leur magnanimité, » et condamne comme
barbare celle-ci : « Si lude^ {jouei) à la pille
(balle, éteuf), vous amittere^ (^perdre^) »,
parce que jouer, esteuf et perdre sont « termes
beaux et communs. » (P.)
Comment Pantagruel vint à Paris, et des beatilx livres
de la librairie de Sainct Victor.
Chapitre VII.
Après que Pantagruel eut fort bien estudié en Aurelians', il délibéra
5 visiter la grande université de Paris. Mais, devant que partir, fut adverty
que une grosse et énorme cloche estoit à Sainct Aignan ^ dudict Aure-
lians en terre, passez deux cens quatorze ans, car elle estoit tant grosse
que par engin aulcun ne la povoit on mettre seullement hors terre, com-
bien que ' l'on y eust applicqué tous les moyens que mettent Vitru-
10 vins de Architectural, Albertus de Re edificatoria ^ , Euclides^ Theon ^
Ligne i. A, G : Comment Paviagriiel vint à Paris. Chapitre VII — H : beaux —
1. 2. J : lihrarie — 1. 4. A, G : estudié à Orléans, il se délibéra de visiter — I. 5. A, G :
il fut adverty qu'il y avait une grosse et énorme cloche à Sainct-Aignan dudict Orléans, qui
estoit en terre près de troys (G : trois) cens ans y avoit, car — 1. 7. H, J : deulx cens —
A, G : si grosse — 1.8. A, G : que par nul engin l'on ne la povoit ; ] : ne la pouvoit on
— G : seullment — A, G, H, J, K : hors de terre — \. 10. k:de Architecture — J : Thion
1. Orléans, d'^z<r«haw<w, nom latin de cette 5. C'est le titre de l'ouvrage de l'architecte
ville. florentin Leone-Battista Alberti dont la pre-
2. Antique église collégiale d'Orléans au sud- mière édition parut en 1485, à Florence. Ce
est, non loin de la Loire. C'est aujourd'hui livre est un de ceux qui ont contribué à
une église paroissiale. L'histoire est muette sur répandre parmi les lettrés le goût de l'archi-
l'incident dont parle R., mais qui se rapporte tecture antique. En 15 12, Geoffroy Tory
peut-être à un fait réel, l'insuccès dans la mise en donna une édition dédiée à Jean-Lau-
en place d'une cloche. Cf. /?.£■. 2?., VII, 508. rent Aleman, premier éditeur italien de
(C.) — Les annalistes d'Orléans font mention l'ouvrage, et à Philibert Babou de la Bour-
de deux grosses cloches données à l'église de daisière, alors secrétaire du roi François I».
Saint-Aignan l'une (du poids de 1 1600 livres) (P.)
en 1039 par le roi Robert, l'autre en 1466 par 6. Euclide, le père de la géométrie.
Louis XL 7. Théon de Smyrne (ii* s. ap. J.-C.) a
3. Bien que. Cf. 1. I, ch. i, n. 7. écrit des commentaires sur les passages des
4. De Architectura libri decem est le titre de livres platoniciens qui traitent des mathé-
l'ouvrage de Vitruve, bien connu des huma- matiques. Il y eut au ive siècle ap. J.-C. un
nistes du xvie s. Budé en fait maintes fois autre Théon, d'Alexandrie, qui s'occupa égale-
l'éloge et un ami de R., Guillaume Philandrier, ment de mathématiques et laissa un commen-
devait plus tard donner un commentaire du taire sur Ptolémée. (P.)
1. X de ce traité. (P.)
CHAPITRE VIT
73
Archimedes, et Hero ^ de Ingeniis ^ car tout n'y ser\'it de rien. Dont
voluntiers encline'" à l'humble requeste des citoyens et habitans de
la dicte ville, délibéra la porter au clochier à ce destiné.
De faict vint au lieu où elle estoit et la leva de terre avecques le
15 petit doigt aussi facillement que feriez une sonnette d'esparvier ". Et,
devant que la porter au clochier, Pantagruel en voulut donner une
aubade '^ par la ville et la faire sonner par toutes les rues en la portant
en sa main, dont tout le monde se resjouyst fort; mais il en advint
un inconvénient bien grand, car, la portant'' ainsi et la faisant sonner
20 par les rues, tout le bon vin d'Orléans"* poulsa'> et se gasta. De quoy
le monde ne se advisa que la nuyct ensuyvant, car un chascun se sentit
tant altéré de avoir beu de ces vins poulsez qu'ilz ne faisoient que
Ligne 11. A, G : Archimenides ; J : Archimedes, Arestoteles in Mechanicis — A :
Hiero — A, G : riens — 1. 12. A : voulentiers ; G : vouluntiers — 1. 13. A, G : de
la porter — 1. 14. A, G : £/ de faict s'en vint — 1. lé. A : au clochier en voulut en don-
ner — 1. 19 . G : grant — A, G : car en la portant — 1 . 21 . A, G : ne se advisa point —
A, J : nuict ; G : nuyt — J : ensuyvant quand un chascun — 1. 22 : G : faisoyent
8. Héron d'Alexandrie (me s. ap. J.-C), ingé-
nieur et mathématicien, a écrit, entre autres
traités techniques, un livre sur les Machines de
trait et un autre sur les Automates. (P.)
9. Des engins. Titre de fantaisie. R. a con-
fondu des mathématiciens, des architectes et
des ingénieurs dans cette énumération d'au-
teurs qu'il nous donne comme inventeurs de
machines et d'engins. (P.)
10. Incliné. Cf. 1. I, ch. xxv, n. 15.
11. Épervier. Cf. 1. I, ch. xxxvii, n. 12.
On attachait des grelots aux pattes des oiseaux
de volerie afin de les retrouver plus aisément
lorsqu'ils s'éloignaient ou se cachaient pour
dévorer leur proie. Cf. ch. xxvi : « pleust à
Dieu que chacun de vous eust deux paires de
sonnettes de sacre au menton... » et R.E.R., X,
372.(P.)
12. Aubade. Mot du xve-xvie s., tiré du pro-
PANTAGRUEL.
vençal. On le lit chez les poètes de la Pléiade
(Daurat). (S.)
13. Pendant qu'il la portait. Le participe
présent absolu est extrêmement fréquent au
xvie s. Cf. Brunot, t. II, p. 465 . (P-)
14. R. appréciait fort le vin d'Orléans, en
particulier celui que Saint- Ayl gardait « comme
ung sang greal, et une seconde voyre quinte
essence » pour l'offrir à ses amis. Lettre au
bailli HuUot, R. E R.,\\l, 159. Il le met au
rang des vins de Grave et de Beaune, 1. III,
ch. LU, 1. V, ch. XXXIV. Cf. Cuissard. Le vin
Orléanais dans la poésie et dans l'histoire (Mém.
Soc. d'agriculture, sciences, belles-lettres et arts
d'Orléans, 1905) et R. E. R., VII, 310 (C.)
1 5 . Pousser se dit du vin qui se tourne par
la chaleur, par l'agitation (Furetière). On
croyait que le bruit du tonnerre faisait tourner
le vin. (C.)
10
74
PANTAGRUEL
cracher aussi blanc comme cotton de Malthe'*, disans: « Nous avons
du Pantagruel '\ et avons les gorges sallées '^ »
25 Ce faict, vint à Paris avecques ses gens, et à son entrée tout le monde
sortit hors pour le veoir, comme vous sçavez bien que le peuple de
Paris est sot par nature, par bequare et par bémol '\ et le regard oyent
en grand esbahyssement et non sans grande peur qu'il n'emportast le
Palais ailleurs, en quelque pays a remotis^°, comme son père avoit
30 emporté les campanes ^' de Nostre Dame pour atacher au col de sa
jument.
Et, après quelque espace de temps qu'il y eut demouré" et fort bien
Ligne 23. A, G : comme cotton disans (A : disant) — 1. 26. J : scavei que le peuple
— 1. 27. H : bermol ; M. : per bémol — A, G : par nature et le regardoyent (A : regar-
doient) — 1. 28. G : engrant — 1. 29. G : Palays — 1. 32. J : for bien
16. L'expression est antérieure à R. Cf. Vil-
lon, Test., V. 729 :
Je congnois approcher ma seui
Je crache, hlanc covime coton,
Jacoppins gros comme ung esteuf.
La réputation de l'île de Malte pour la culture
du cotonnier s'est conservée jusqu'au xviiie s.
Mais en 1739, \q Dictionnaire du commerce àt
Savary n'enregistre qu'une production de 1 5
balles, contre 2000 balles de Smyrne et 1 100
de Chypre. Sans doute on désignait au xvie s.
sous le nom de coton de Malte, les cotons de
diverses provenances entreposées par les vais-
seaux des chevaliers de Rhodes (C.) — Le
coton de Malte (bambagio di Malta) figure dans
la Prattica delta mercatura de Pegolotti (Lis-
bona e Lucca, 1766, p. 295). D'après Heyd
(Histoire du commerce du Levant an moyen âge,
t. n, p. 612, Leipzig, 1886), il était coté un
peu moins bas que celui de la Sicile. (D.)
17. Mal à la gorge. Cf. plus haut, ch. n,
n. 36.
18. Nouvelle allusion à la tradition popu-
laire, antérieure à R., qui faisait de Pantagruel
un démon dont la faculté particulière était d'al-
térer ou de suffoquer les gens. Cf. ch. m, n. 36
et Introduction. (P.)
19. C'est-à-dire : de toute façon, dans tous
les cas. La locution est empruntée à la nota-
tion musicale où une note peut être naturelle
ou modifiée par le signe bécarre ou bémol. Cf.
1. in, ch. XXXVIII : « fol de nature... fol de b
quarre et de b mol. » Cette dernière graphie
rappelle les termes italiens correspondants : b
quadro (bequadro) et b molle (bemoUe) qui en
sont la source. (S.) — Cette plaisanterie se
trouve déjà dans les poésies du moyen-âge
(^Anc. poés. franc, t. IV, p. 42) et dans les
farces : « Sotz de bémol, \de'] bécarre et nature »
(^Anc. th.fr., t. II, p. 244. Sottie des trompeurs)
(C.)
20. A l'écart. Terme du jargon scolastique.
Le français du xvie s. employait l'expression
lieu remot, c'est-à-dire écarté. Cf. Du Cange,
\° remotus. (P.)
21. Cloches. Cf. 1. I, ch. xvii, n. 46.
22. Demeuré. Cf. 1. I, Prol., n. 52.
CHAPITRE VU
75
estudié en tous les sept ars liberaulx -', il disoit que c'estoit une bonne
ville pour vivre mais non pour mourir, car les guenaulx'-» de Sainct
35 Innocent '5 se chauffoyent le cul des ossements des mors. Et trouva
la librairie *^ de Sainct Victor'' fort magnificque, mesmement'^ d'aul-
Ligne 34. A, G : non pas — \. ^y A : chauffaient ; J : vous chauffoyent
23. Les sept arts libéraux étaient enseignés
dans les collèges de la Faculté des arts ; ils cor-
respondaient à nos études d'enseignement
secondaire. C'était la grammaire, la logique,
la rhétorique, l'arithmétique, la géométrie, la
musique et l'astronomie. D'après limage du
monde (xiiies.), ils étaient appelés libéraux parce
que les vilains étaient incapables de les étudier.
(P.)
24. Gueux, mendiants. Cf. 1. I, ch. xxxvii,
n. 14.
25. Le cimetière des Innocents (anciennement
de Champeaux) était situé à proximité des
Halles, entre le"; rues actuelles de la Lingerie,
de la Ferronnerie, des Innocents. C'était un
des plus anciens de Paris. Malgré la clôture
élevée par Philippe Auguste en 11 86 et plu-
sieurs fois agrandie, le chapitre de Saint-Ger-
main se plaignait au xvje s. de ce que « les
pauvres gens en y séjournant produisoient des
ordures, maladies, contagions et se livroient à
toutes sortes d'excès ». Cet enclos, trop réduit
pour sa population énorme de trépassés, néces-
sitait de fréquentes exhumations. Les ossements
recueillis étaient déposés dans des galeries, appe-
lées charniers, composées de 80 arches soute-
nant un galetas couvert où ils achevaient de
se dessécher. Fait bizarre : ces charniers étaient
un but de promenade et une galerie marchande
très fréquentée depuis le xvi= s. jusqu'à leur
démolition en 1786. On s'arrêtait aux boutiques
des lingères, des écrivains, des libraires. On
s'émerveillait de l'entassement des os. Villon
rimait sa ballade : « Quand je considère ces
testes », et le vieux Corrozet dans ses Antiqui-
té^ de Paris remarquait : « Au grand cymetière
de Paris, y a tant d'ossements de trépassés que
c'est chose increable. » Il est possible dans ces
conditions que les vagabonds se soient livrés,
entre autres excès, à la profanation dont parle
R. Mais il est probable qu'il s'agit d'une plai-
santerie courante comme celle du Grup de Cl.
Marol, éd. Guiffrey, v. 155:
Mais que ne faict on des escuelles
Des testes de Sainct-lnnoccnt.
Cf. abbé Dufour. Le cimetière des Innounts dans
Paris à travers les âges, t. II, p. i et suiv., et
P. Champion, François Villon, 1. 1, p. 305. (C.)
26. Bibliothèque. Cf. 1. I, ch. lui, n. 49.
27. L'antique abbaye de Saint-Victor, fon-
dée par Guill. de Champeaux, archidiacre de
Paris, avant 1 1 1 3, était encore au xvi* s. hors
des murs de la ville. Elle formait un véritable
bourg sur l'emplacement actuel de la halle aux
vins. La bibliothèque des chanoines réguliers
de Saint-Victor remontait à la fondation même
de leur maison. Elle avait été enrichie en 1448
par l'abbé Jean de la Masse. En 1470, Pierre
Scofer et Conrad Heutet, imprimeurs, lui don-
nèrent un volume des Épïtres de Saint Jérôme,
et en retour on célébrait leur anniversaire dans
l'église, ainsi que celui de Jean Fust (Lebeuf,
t. I, p. 341). Il va sans dire que R., en choisis-
sant « lalibrairie Saint-Victor » comme étiquette
pour son catalogue satirique, n'a eu en vue
qu'un moyen de rendre la parodie plus piquante
en l'appliquant à une bibliothèque célèbre, dont
il avait peut-être usé plus d'une fois. C'est dans
le même sens que l'éd. de 1535 des Grandes
40
76
PANTAGRUEL
cuns livres qu'il y trouva, desquelz s'ensuit le repertoyre *', et primo
Bigua '° Salutis.
Braguetajuris^'.
Pantofla Decretorum ^^.
Ligne 37. A, G : qu'il y trouva comme Bigua... ; H : qu'il il trouva comme Bigua — J :
s'ensuyt — et primo, manque — 1. 59. A, K, M : Bregueta — 1. 40. A, G: Pantoufla
Cronicqties se termine par cette annonce allé-
chante : « Et quelque jour que messieurs de saine
Victor voîildront, on prendra la coppie de la
reste des faictz de Gargantua et de son filz Pan-
tagruel. » Quant aux attaques des réformateurs,
elles sont d'une tout autre nature. En prenant
à partie la bibliothèque de Saint-Victor, elles
visent le plus formidable arsenal de livres de
théologie qui existât à leur époque. Cf. Bèze,
Passavant à Pierre Liset : Tu es bene dignus cum
monachis tuis, qui consumes vitam tuam in istis
fœdissimis latinis, quibus est plena bibliotheca
Sancti Victoris sicut porcus in luto, quod tu
es. » Le cabinet des manuscrits de la Biblio-
thèque Nationale s'est enrichi de précieux
manuscrits provenant de Saint-Victor. Cf.
Delisle, Le cabinet des inss. de la B. N., t. II,
p. 232. (C.)
28. Particulièrement, surtout. Cf. 1. 1, ch. 11.,
n. 26.
29. Ce catalogue est essentiellement une
parodie des titres d'ouvrages de théologie ou
de spiritualité alors en vogue. Ce dont R.
s'amuse d'abord, c'est de l'abus des allégories
et moralisations qui faisaient des objets les plus
vulgaires des symboles de vertus, de vices, de
sciences ou d'idées abstraites. Pour comprendre
le procédé de création de ces titres de fantaisie,
il faut suivre le texte des premières éditions :
on constate alors que par association d'idées
connexes, ou par contraste, un titre en amène
un autre analogue. R. s'est égayé aussi aux
dépens des théologiens et de lascolastique. La
querelle des théologiens de Cologne contre
Reuchlin, les démêlés de la Sorbonne avec les
humanistes ont leur écho dans cet épisode. (P.)
30. Biga, en latin, signifie le char à deux
roues. On connaît un recueil de sermons
imprimé pour la première fois à Haguenau en
1498, qui porte ce titre : « Sermones dominicales
perutiles a quodam Fratre Hungaro ordinis
Minorum de Observantia in Conventu Pes-
thiensi comportati Biga salutis intitulati. » Mais
la graphie Bigua indiquerait que R. traduit par
cette forme de latin macaronique le mot fran-
çais bigue, encore en usage dans le Lyonnais
pour désigner une longue pièce de bois, un
mât. Cf. Du Cange, v° Biga 2° : Trabs,
Tignum. Il faudrait traduire alors : La Perche
du Salut. (P.)
31. La braguette du droit. Titre en latin
macaronique. Le style macaronique est anté-
rieur à R. ; on le lit au xv^ s., dans le Car-
men macaronicum de Tifi degli Odassi (1488)
et dans la Fane de Pathelin ; au xvie s., il fut
illustré par Merlin Coccaïe, dans ses Macaro-
nèes. (S). — Sur le « droit » qui habite les
braguettes, les plaisanteries abondent dans la
littérature facétieuse du temps. En voici deux
exemples : Roger de Collerye, Dialogue des Abu-
^«^(1502), p. 94:
Les dames ayment bien le droit
Je l'ay veu par expérience.
Les équivoques qui accompagnent ces vers ne
permettent pas de doute sur le sens de « droit »
Baïf dit de même, Passe temps, 1. II, éd. M.-
L., t. IV, p. 296 :
Vous seriez tresbonne avocate
Vous n'aimez rien tant que le droit. (P.)
32. La pantoufle des Décrets. Le Décret de
Gratien et les Décrétales étaient les recueils de
45
CHAPITRE VII
MaJogranatiim Vitiornm '"'.
Le Peloton de Théologie.
Le Vistempenard "'* des Prescheurs, composé par Turelupin '
Le Couillebarine '^ des Preux.
Les Hanebanes '" des Evesques.
Marmotrctus'^ de Bahoinis et Cingis, ctim commenta dOrhellis^^.
77
Ligne 45. A, G, H, J : composé par Pépin *<^ (H : Pépim) ; M : conipolé — 1. 44. A,
G,}i, ],K : La Couilleharrine — I. 46. G : Marmotelus — A : Bahoiiynis
textes juridiques qui formaient la base de l'en-
seignement du droit canonique. De là leur
place dans cette énumération, immédiatement
après le droit. Quant à la pantoufle que
chaussent les Décrets, c'est sans doute celle
dont parle le Moyen de parvenir, ch. LXX. Cf.
ci-dessus, ch. m, n. 9. (P.)
jj. La grenade des vices. Un ouvrage inti-
tulé Malogranatum nous est connu : c'est celui
d'un moine cistercien de Bohême nommé Gal-
lus (1487). Tous les dogmes du catholicisme y
font l'objet d'éclaircissements et de longs com-
mentaires. Cf. L. Delaruelle, G. Bucié, p. 260.
(P.) — Un traité mystique du nom de Malogra-
wa;M5 figure également, avec plusieurs autres ou-
vrages aux titres aussi bizarres, dans les œuvres
de Jean Geiler de Kayserberg, à la fin du xve s.
L'éd. in-fol. d'Augsbourg, 15 10, comprend:
Das buch Granatapfel im Latein gênant Malo-
granatits... mit sampt gaystlicher Bedeutung
des Auzgànngs der Kinder Israhel von Egipto.
Item ain merchliche underrichtung der gaystli-
chen Spinnerin. Item etlich Predigen von dem
Hasen im Pfeffer. Und von siben Schwertern
und Schayden nach gaistlicher Auzlegung
Neerersteils gepredigt durch... Johannem Gey-
1er von Kayserberg. Cf. abbé L. Dacheux. Un
réformateur catholique à la fin du XV^ s. : Jean
Geiler de Kayserberg, 1876, p. 577. (C.)
34. Plumeau monté sur un long bâton. C'est
la définition donnée par Cotgrave. Le Duchat
considère le mot comme angevin. Il est inconnu
en dehors de R. Ses éléments composants
semblent être : anc. fr. vist, échalas, et penne,
plume. Il y a probablement une équivoque
libre sur la première syllabe du mot, d'où le
titre suivant amené par analogie. (S.)
35. Graphie primordiale de tirelupin, qu'on
lit plus bas: « La pelleterie des tirelupins. » Et
ailleurs, 1. IV, ch. Lxv, le sommelier de Grand-
Gousier porte le nom de Tirelupin. Comme
nom propre ou nom commun, c'est un terme
de mépris, écho des Turlupini du moyen âge,
appliqué soit à des individus isolés, soit aux
moines vagabonds. Cf. 1. I, Prol., n. 106. (S.)
36. D'éléphant. Latinisme (^arn'Hz/5) employé
par R. seulement.
37. Autre nom de la jusquiame. Cf. 1. III,
ch. L : « Aultres [plantes] sont nommées par
leurs vertus et opérations. . . comme hanebaïus
et aultres. » Nom d'origine anglaise (henbane,
poison de poule), antérieur à R. et venu au fran-
çais probablement par l'intermédiaire du patois
normand. (S.) — « Jusquiame que on appelle
hanibane est de froide complesion... Sa semence
proprement a nom jusquiame ou hanebane. n
(Arbolayre, fol. 118 v°.) On peut donc com-
prendre: la frigidité des évêques. (D.)
38. C'est le commentateur de la Bible que R.
appelle,l.I,ch. XIV «Marmotret.» L'altération de
Mamotrectus en Mammotreptus ou Marmotretus
par l'addition d'un r, explique la parodie du titre :
« des babouins et des singes », marmot désignant
primitivement un singe à longue queue. (C.)
39. Nicolas des Orbeaux, franciscain qui
enseigna à Poitiers (fin du xve s.), avait com-
posé un commentaire de Pierre Lombard (P.)
40. Guillaume Pépin d'Evreux, jacobin, était
78
PANTAGRUEL
Decrctum Univcrsitatis Parisiensis super gorgiasitate MuJiercularum ad
placitum^'.
L'Apparition de saincte Geltrude à une Nonnain ''^ de Poissy estant
50 en mal d'enfant^'.
Ars honeste pettandi in societate, per M. Ortuinum ^'^.
Le Moustardier'*^ de Pénitence.
Les Houseaulx, alias les Bottes de Patience.
Formicarium Artium '♦^.
Ligne 47.
hoseaulx
M : grogiasitate — i. 49. A : Geltrud — 1. 51, A : petandi — 1. 53, M :
un prédicateur si fameux au début du xiv* s.
qu'on disait proverbialement : « qui nescit Pepi-
nare, nescit predicare. » Ses Serniones et Ouœs-
tiones ont encore été réimprimés à Anvers en
1656, en 9 volumes in-40. (C.)
41. Décret de l'Université de Paris sur la
coquetterie des femmelettes à plaisir. Il y a
sans doute une équivoque sur le mot gorgiasi-
tatem. Le prétendu décret semble viser à la fois
le luxe des vêtements féminins et ce qu'un pré-
dicateur de l'époque appelait « l'Abus des nudi-
tez de gorge ». (C.) — La Gorgiasctê, est la
coquetterie dans la parure, le faste dans l'ha-
billement. Ce dérivé français manque à R.,
mais on le lit chez Coquillart, t. I, p. 64 :
Porter maintz habitz chicquetez,
Trouez, percez, fringuelotez,
Feuillez par jollivetez ;
Ce sont grans gorgiasete:;^,
Par faulce de méchancetez ;
et, plus tard, dans Brantôme, t. VIII, p. 31 :
« On donne ce los à la reine Isabelle de
Bavière... d'avoir apporté en France les pompes
et les gorgiasetei pour bien habiller superbe-
ment et gorgiasement les dames. » C'est une
métaphore tirée de l'ancien costume, dérivant
de gorgias que Rob. Estieniie rend encore par
« collet de femme de quoy elles couvrent leur
poitrine ». (S.)
42. Nonne. Forme vieillie représentant l'an-
cien cas régime de nonne.
43. Le couvent de Dominicaines de Poissy,
cant., arr. Versailles (Seine-et-Oise), fondé avant
1300, fut fréquemment l'objet de donations
royales. Marie, fille de Charles VI, y fut reli-
gieuse. Sans doute, on y menait une vie agréable
et mondaine, car la réputation de galanterie
des religieuses de Poissy était proverbiale. Cf.
Moyen de parvenir et Fœneste, 1. IV, ch. xil.
Remarquons cependant que ces allusions sati-
riques peuvent procéder de R. (C.)
44. Magister Ortuinus, maître Hardouin de
Graës, était un théologien de Cologne, farouche
adversaire d'Erasme et de Reuchlin, ridiculisé
par les Epistulx Obscurorum Virorum, qui le
représentent comme pratiquant mal l'art sur
lequel R. suppose qu'il a composé un traité.
(P-)
45 . Celui qui moult tarde à faire pénitence.
Cf. 1. 1. ch. IX, 1. 48. Selon le Duchat, un
prêcheur avait parié de commencer son sermon
en criant trois fois : « Moutarde ! moutarde !
moutarde !» A la troisième , il s'expliqua :
(C moult tarde le pécheur à faire pénitence. »
(C.)
46. La Fourmilière des arts. Il est pos-
sible que R. ait songé à l'ouvrage composé par
Jean Nyder, jacobin allemand, sur la magie et
intitulé : Formicarii lihri quinque moralisati,
CHAPITRE VII
79
55 De brodiorum usu et honestate chopinandi, per Sihestrem, Prieratem
Jacospinum *\
Le Beliné ** en Court.
Le Cabat des Notaires.
Le Pacquet*' de Mariage.
60 Le Creziou ^° de ContempLition.
Les Fariboles'' de Droict.
L'Aguillon^' de vin.
L'Esperon de fromaige".
Décrût aiorium Scholarhim '^^.
Ligne 55. A : De brodiorum... en court manque — G : Siîvestrem — J, K : priara-
tim — 1. 56. G, H, J, K : Jacopinum — 1. 58. A : Cabaii
Cologne, in-fol., s. (1.(1477). Il se trouve réim-
primé dans le Maliens maie ficarum, Lyon, 1584,
sous le titre de Forw/canMw de maleficis eteorum
deceptiotiibtis. Le chancelier Bacon, en citant
dans son De dignitate et augmentis scientiarum
ce livre imaginaire, trouvé « inter libres famo-
sissimas illius bibliothecae S. Victoris quorum
catalogum excepit magister Franciscus Rabelœ-
sius », l'applique plaisamment à son propre
ouvrage. (C.)
47. De l'usage des bouillons et de l'honnê-
teté de chopiner, par Sylvestre de Prierio, jaco-
bin. Ce moine, adversaire de Luther, se nom-
mait Mozzolino ou Mazzolini, et était né à Prie-
rio prés de Savone. Il mourut à Rome en
1323, général de son ordre. Il est l'auteur d'une
apologie des indulgences : De strigimagorum
demonianque prœstigiis, Romae, 1521, in-40, et
d'une Somme des cas de conscience dans
laquelle il se montrait indulgent en matière de
jeûne. De là sans doute le titre de l'ouvrage
que lui attribue R. (C.)
48. Trompé. Et dans la PiiH/. Proguostic, ch.
VI : « ilz ne vouldront estre par les Romanistes
beline^. » On se rappelle le jeu d'attrape au
heliné, de Gargantua. Cf. 1. 1, ch. xxii, n. 39 . (S.)
49. Cf. 1. III, ch. \^II : « Sa femme consi-
déra . . . que peu de soing avoyt du pacquet et
baston commun de leur mariaige. »
50. Creuset. Forme lyonnaise ou dauphi-
noise (crisièu), que R. emploie aussi ailleurs,
1. IV, ch. XXXVIII : « La plante [des pieds]
comme un creziou. » (S.) — Il y a une équi-
voque grivoise sur le mot conteinplatiou. Cf. R.
XF/ei.,VII,28s.
51. Frivolités. Cf. 1. II, Prol., n. 22.
52. R. crée une équivoque entre lesaiguyotis
de vin : « jambons et langues de beuf fumées,...
anguillettes... porreaulx, aulx, oignons, ci-
botz... » (cf. 1. II, ch. m) et le titre de quelque
ou\Tage mystique : Vaiguillon divin ou Vaiguil-
lon de Vamour divin. Frère Jean a déjà dit, 1. I,
ch. XXVII, 1 . 49, service du vin à la place de
sernce divin. (C.)
53. L'éperon qui stimule et pousse le fro-
mage, c'est le vin. Les mots aiguillon et éperon
sont souvent employés au sens métaphorique
dans la langue de l'époque. Cf. R.E.R., IX,
245. Il n'est donc pas sûr qu'il y ait ici une
allusion à VEsperon de discipline d'Antoine du
Saix, le commandeur jambonnier du ch. xvii
du 1. I. (P.)
54. Le Décrotoire scolaire. Cf. 1. L ch. xx,
n. 37 : « les magistres... feirent veu de
8o
PANTAGRUEL
^5 Tartaretus, De modo cacandi^K
Les Fanfares'^ de Rome.
Bricot, De différent iis sotipparum ^^
Le Culot de Discipline 5^
La Savate 5^ de Humilité.
70 Le Tripier de bon Pensement*^".
Le Chaulderon de Magnanimité"^'.
Les Hanicrochemens ^^ des Confesseurs.
La Croquignolle des Curés.
Reverendi Patris Fratris Lubini, Provincialis Bavardie, De croquendis
75 lardonibus lihri très ^^
Ligne GG. A : Les... Rome manque — 1. 70. A : tripiei — 1. 71. A, G, H : chaudron ;
J : chauldron — 1. 73. A, G, H : cet article et les trois suivants manquent — 1. 74. J :
Fr. Lubini — J : croquandis
ne soy descroter. » La malpropreté tradition-
nelle des maîtres de l'Université de Paris ren-
dait plaisante l'invention d'un pareil titre. (P.)
5 5 . Pierre Tartaret, professeur de théologie
en Sorbonne, a laissé des gloses sur Aristote et
de nombreux traités dont le bibliophile Jacob
énumère quelques titres {Catal. de la hihl. de
Saint-Victor p. 87). C'était un de ces magistri
nostri dont les écoliers se moquaient (cf. Du
Fail, t. II, p. 195, et Estienne, Apol. pour Héro-
dote). Le titre burlesque de R. lui a été suggéré
par le nom même de Tartaret = Tarter, qui
signifie encore en argot « aller à la selle, » et que
le Modo novo da inlendere la lingua \erga, Venise
1 521, traduit : « Tartitore : cacatore, Tartire :
cacare. Ci. R.E .R..\l, 137. La /ar/^ bourbon-
naise de Panurge (1. II, ch. xvi) est de la
même farine. (C.)
56. Parades, ostentations. Et ailleurs, 1. IV,
ch. XXXIX : « Je resteray icy attendant l'issue
de ces fanfares », à propos du combat avec
les Andouilles. Rob. Estienne (1539) : « Fan-
fare, ostentatio. » Primitivement terme de ma-
nège. Cf. 1. I, ch. XXIII, n. 88. (S.)
57. Bricot. Des diflférences des soupes. Jl
s'agit de Guillaume Bricot, pénitencier de Notre-
Dame de Paris, et ennemi de Reuchlin. Cf. R.
E.R.,IX, 234.
58. Le petit cul, sur lequel on applique la
discipline. (C.)
59. Fessée donnée avec une semelle, par
manière de pénitence ou de punition. (C.)
60. Le trépied. Jeu de mots sur tripe tt panse.
61. Peut-être y a-t-il là un jeu de mot sur
maonans , nom populaire des chaudronniers
ambulants. Cf. R. XV I^ s., VII, 285.
62. Accrocs. Et plus bas, ch. xii : «... la
finesse, la tricherie, les petitz hanicrochemens. »
Dérivé de la même famille que hanicroche, arme
à fer recourbé (1. III, Prol.), et ennicroché, tourné
en crochet (cf. 1. I, ch. xvi, n. 15). Voir, sur
le premier élément de ces composés, R.E.R.,
V, 392-393- (S-)
63. Trois livres du révérend frère Lubin,
CHAPITRE VII
8l
Pasquili ^^, Docioris marmorei. De capreolis cum chardoneta^^ comedendis *^
tcmporc Papali ah Ecclesia interdicto.
L'Invention Saincte Croix '^^ à six personnaiges, jouée par les clercs
de Finesse ^^
Ligne 78. J, K : joué
père provincial de Bavarderie, sur les lardons à
croquer. Il est possible que ce frère Lubin
(moine niais et gourmand) désigne un person-
nage réel. En tous cas R. l'affuble encore, au
prol. du 1. I, du titre de croque lardon (cf. 1. I,
Prol ., n. 95 et 94) et lui attribue au ch. xxv du
1. II, un autre livre de goinfrerie : « De com-
potationibus mendicantium. » Quant à la re-
dondance des xÂtxts père ^i frère elle s'explique
parce que frère Lubin est en même temps père
provincial. (C.)
64. Pasquin, docteur marmoréen : que
l'on peut manger des chevreaux à la chardon-
nette, en temps papal (jeu de mots sur pas-
cal) interdit par l'Eglise. R. désigne par
Pasquillus la fameuse statue de marbre mutilée
qui se voit à Rome, an coin du palais des
Ursins et sur laquelle, de son temps, on affi-
chait des épigrammes qu'on appelait Pas-
qiiins Quant à l'épithète de marmoreus, elle est
à double entente. Aux lecteurs du xvi» s.,
elle rappelait les adjectifs accolés traditionnel-
lement au titre de certains docteurs scolas-
tiques : le docteur sèraphique (S. Bonaventure),
le docteur subtil (Duns Scot), le docteur irré-
fragable (Alexandre de Halès), etc. (P.)
65. Chardonnette, artichaut sauvage. Cf.
1. IV, ch. XXXII : « panerées de chardonettes. >■> Dé-
rivé du xvi= s. (S.) — « Carduus, simpliciterest
artichault . Et is duplex est, sativus, qui arti-
chaiilt gallice dicitur. Agrestis est chardonnette. »
Rob. Estienne, De latinis et grxcis nominibus
arborum. Paris, 1545, p. 21. D'après Alph. de
CandoUe (Origine des plantes cultivées, Paris,
1883, p. 74) « l'artichaut est probablement une
forme obtenue, par la culture, du cardon
sauvage. » D'après Guibourt (Hist. nat. des
PANTAGRUEL.
drogues simples, 6e éd., t. III, p. 24, Paris, 1869)
les fleurons bleus de l'artichaut-cardon (Cynara
Cardonculus L.) ^ jouissent d'une manière très
marquée de la propriété de faire cailler le lait ;
ce sont eux principalement qui sont employés
pour cet usage sous le nom àt fleurs de chardon-
nettes » (D.)
6G. Les « chevreaux à la chardonnette »
étaient un mets favori du clergé romain.
H. Estienne parle d'un « disner quadragesimal
de chevreau et autres viandes à la chardonnette. »
ApoL, II, xxxix, p. 358, et Marot, 2e Epistre
du coq à Vasne, t. I, p. 224 :
S'il est vray, adieu le caresme
Au concile qui se fera;
Mais Homme tandis bouffera
Des chevreaulx à la chardonnette. (C.)
67. Un mystère de l'Invention saincte Croix
fut joué à Saint Céréné en 1 5 11 par Macé le
Duc, d'après Guill. le Doyen. Cf. C. de Lau-
nay, Hist. de Laval, 1894, p. 216. Il y eut
certainement d'autres moralités composées sur
le même thème. Mais R. a en vue une décou-
verte presque aussi rare pour les gueux, celle
des pièces d'argent marquées d'une croix, delà
monnaie (en argot le terme s'est conservé jus-
qu'à Vidocq). Cf. du Fail, t. I, p. 211, et G.
Bouchet, t. III, p. 142 et t. V, p. 37. Dans la
Pant. prognost., ch. V, les « gens soubmis à
Saturne, comme gens despourveuz d'argent. . .
s'estudieront à l'invention saincte Croix ». Cf.
R.E.R., VIII, 13. (C.)
68. Savants en tromperie, passés maîtres
en tricherie. Panurge pouvait revendiquer ce
titre, par sa manière de gagner les pardons.
(C.)
82
PANTAGRUEL
80 Les Lunettes ^^ des Romipetes '°.
Majoris, De modo faciendi boudinos"^'.
La Cornemuse des Prelatz '\
Beda", De optimitate triparum.
La Complainte''* des Advocatz sus la Reformation des Dragées '■
85 Le Chat fourré'^ des Procureurs,
Des Poys au lart, cum Commento'\
Ligne 83. A : tripatum — 1. 84. A : cet article et les onze suivants manquent
H : dragés — 1. 85. G : cet article manque
69. Le grand rhétoriqueur Jean Meschinot
avait composé un volume de vers sous ce titre :
Les Lunettes des Princes. Prudence et Justice
étaient les deux verres de ces besicles dont
Force constituait la monture et Tempérance le
clou d'assemblage. (P.)
70. Pèlerins allant à Rome. Dérivé bas-la-
tin Romipeta qu'on lit, au xve s., dans la Chro-
nique de J. d'Auton (v. Lacurne) : « Tant m'en
enquis aux Genevois, aux Romipetes, aux AUe-
mans et aux Vénitiens. » Mais c'est grâce à
R. qui s'en sert aussi ailleurs (1 . IV, Prol.) que
le mot a fait fortune au xvie s. : il est cité par
H. Estienne Apologie, t. I, p. 150, Bouchet,
t. III, p. 8, d'Aubigné, t. II, p. 241, etc. On
lit encore le mot dans Voltaire. (S.)
71. Majoris : de la manière de faire les bou-
dins. R. continue de plus belle l'emploi de
son procédé qui consiste à attribuer à un théo-
logien réel un titre d'ouvrage burlesque, le
plus souvent en latin et sur une matière de cui-
sine. Ici l'ironie est particulièrement amère s'il
s'agit de Jean Majoris, Écossais, auteur de com-
mentaires sur le livre des Sentences, deSopbis-
ticalia Parisiensia, et qui fut régent au collège
de Montaigu. Du boudin chez les « capettes » !
Cf. 1. I, ch. xxxvii, n. 13, 18, et R.E.R.,
VII, 289 et suiv. (C.)
72 . Le Prologue du 1. V cite sept vers qu'il
prétend emprunter à cet ouvrage d'un « véné-
rable docteur ». (P.)
73. Noël Béda avait succédé à Standonck,
fondateur et principal du collège de Montaigu
en 1499. Les tripes étaient sans doute aussi in-
connues que le boudin au collège de pouillerie.
Cf. R.E.R., Y 1, 304. Mais la panse énorme
de Béda était fameuse. Il est inutile de rappe-
ler que Béda fut l'ennemi d'Erasme, de Budé,
des novateurs, et qu'il osa prêcher contre le roi
lui-même, ce qui lui valut deux arrêts de ban-
nissement. Cf. Marot, éd. Guiffrey, le Grup de
CL Mdrot, v. 40 :
Dieu ! tant il avoit de beaux dicts
Le bon Beda qui fut chassé.
(C.)
74. La complainte était le premier acte de
procédure du demandeur portant plainte devant
un tribunal. Cf. R. XVI^ s., t. I, p. 30. (P.)
75. On entendait par dragées et épices les
présents en nature que les parties offraient au-
trefois aux juges et aux avocats. Ces dons vo-
lontaires furent plus tard transformés en taxes
et perçus en argent. (P.)
76. Le barbouillage des avoués. Chaffourrer
signifie chez R. barbouiller et griffonner. Cf.
I. IV, ch. XII : « passasmes Procuration, qui
est un pays tout chaffourè et barbouillé. »
77. Avec la sauce. Cf. 1. I, Prol. n. 41.
Ce titre parodie sans doute ici quelque ouvrage
De Ponderibus cum commenio. Cf. R. E. R.,
X, 104.
CHAPITRE VII 83
La Profiterolle '^ des Indulgences.
Pnriarissiwi, Juris Utriusque Doctoris, Maistre Pilloti Racqiiedenari'^,
De hohdinandis^° Gîosse Accurslane^' haguenaudis^'' Repetitio enucidihicii-
90 lidissima^K
Stratagemata ^^ Francarchieri de Baignolet ^K
Franctopinus^^, De re militari, ciimfiguris Tevoti^\
De iisu et utiUtate escorchandi equos et eqtias, aiitore M. nostro de Quebecu ^^
La Rustrie *' des Prestolans ^°.
Ligne 87-98. G : des Indulgences. Aristotelis lihri novem de modo dicendi horas canonicas.
Jabolenus, De cosmographia Purgaiorii. Quœstio subtilissima : Utrum chimera... — 1. 88.
H, J, K : M. rûm — 1. 89. M : bobeïidandis
78. Petit profit. C'est le sens propre de ce
mot qui désignait habituellement une boule de
pâte cuite sous la cendre : « Turunda subcine-
ritia, vel focacea » (Rob. Estienne, 1549), au
profit des petits ménages. (S.)
79. Râcle-denier. Un des capitaines de Pi-
crochole s'appelait le duc de Racquedenare .
Cf. 1. I, ch. XXVII, n. 33. (C.)
80. A rapiécer. Du verbe, aujourd'hui vieilli,
bobeliner, tiré de bobelin, chaussure grossière,
terme fréquent dans R.
81. Sur le mépris de R. pour la glose d'Ac-
curse, un des commentateurs médiévaux des
Pandectes, cf. ch. v, n. 61.
82. Baguenaudes, niaiseries. Mot du xve-
xvie s. que R. cite plus loin, ch. xiii : «... le
remboursant d'autant de haguenaiildes ...» La
baguenaude est le fruit de l'alkékengi ou coqueret
(Phy salis Alkekengi L.) Sa gousse éclate avec
bruit quand on la presse. On la mange dans
quelques pays sous le nom de cerise de juif,
cerise d'hiver, cerise de Mahon , mirabelle de
Corse. (D)
83. Calembour dans lequel on distingue des
éléments de l'adverbe enucleate, clairement, du
substantif diluculum, aube, et de l'adjectif luci-
dus, clair. (P.)
84. Stratagèmes. Forme macaronique pour
strategemata. Cf. 1. I, ch. xxxvi, n. 2.
85 . Cf. 1. II, ch. XXX : « Je vis le franc ar-
chier de Baignolet qui estoit inquisiteur des hé-
rétiques. » Allusion au vionologue du Franc ar-
chier de Baignollct, à la suite des œuvres de
Villon. (C.)
86. Franc-taupin. Cf. 1. I, ch. xxxv, n. 3.
87. R., 1. m, ch. viii, donne le nom de
Tevot à un paysan franc-taupin.
88. Peut-être faut-il voir dans notre maître
de Quebecu le théologien Duchesne, de
Quercu, un des plus farouches partisans de
Béda dans sa lutte contre l'esprit de la Renais-
sance. (P.)
89. Sens primitif, grossièreté ; à côté de rus-
terie, ch. xii, et rustrerie, 1. V, ch. xxvii.
Dans ces passages, le mot semble avoir pris le
sens de mets simple et grossier : « belles testes
de mouton, teste de veau, testes de bedeaux »,
1. V, ch. xxvii.
90. Probablement : prestolets, diminutif de
prêtres. Cf. Des Périers, p. 7s : « Mais dites
moy un peu en latin un prestre ... Le jeune
filz luy respondit : Sacerdos. Et bien, dit le curé,
ce n'est trop mal dict . . . mais prestolus est
bien plus élégant et plus propre, car vous sçavez
84
PANTAGRUEL
95 M. w. 9' Rostocostojambedanesse^\ De moustarda post prandium servienda
lib. quatuor decim, apostilati per M. VaurriUo7iis ^\
Le Couillaige^'* des Promoteurs ^K
Questio suhtillissima ^^, utrum Chimera in vacuo boinbinans possit come-
dere secundas intentiones, et fuit debatuta per decem hebdomadas in concilia
100 Constantiensi.
Le Maschefain " des Advocatz.
Barbouilamenta ^^ Scoti^^.
Ligne 95. M : monstarda — 1. 97. H, J, K : des Promoteurs. Jabolenus, De Cosmogra-
phia Purgatorii. Questio... — 1. 102-188. A : Barhouillamenia . . . Angélique manque
bien qu'un prestre porte l'estolle. » Le sens
d' « intendant » et de « bailli », que Cotgrave
et Oudin donnent au mot, semble controuvé. La
iormeprestolan, isolée chez R. et inconnue ail-
leurs, est de la même origine méridionale que
prestolet, qu'on ne rencontre pas avant le xviie
s. (S.)
91. M[agistri] n[ostri] Cf. 1. I, ch. xvii, n.
65.
92. Il entre dans la formation de ce nom de
fantaisie un souvenir des théologiens de Ros-
tock (Mecklembourg-Schwerin), qui sont pré-
sentés dans les Epistulz Ohscurorum Virorum,
éd. Stokes, t. II, p. 184, comme des ennemis
delà Faculté de théologie de Paris. (P.)
93. Vaurrillon (Guillaume), franciscain,
avait composé des commentaires surDuns Scot
et Pierre Lombard (fe moitié du xve s.). (P.)
94. Don que le nouveau marié devait faire
à ses compagnons célibataires. Cf. Du Cange,
v'o culagium, ann. 1375 : « Comme en la ville
de Jallon-sur-Marne, et ou païs d'environ, il
soit accoustumé et dés longtems, que un chas-
cun varlet, mais qu'il ne soit clercs ou nobles,
quant il se marie, soit tenuz de paier aux autres
compaignons et variez à marier, son becjaune
appelle oudit païs couillage. » Lorsqu'il s'agis-
sait d'une nouvelle mariée, la coutume s'appel-
lait le déchaussage. C'est là le sens primitif; il
paraît que le mot acquit au xvie s. celui d'une
redevance moyennant laquelle les ecclésiastiques
pouvaient garder des concubines en leurs mai-
sons. Cette nouvelle acception se trouve dans
V Apologie d'Henri Estienne. (S.)
95. OfEcier delà juridiction ecclésiastique,
1. I, ch. XL, n. 39.
96. Question très subtile : une chimère
bourdonnant dans le vide pourrait-elle manger
des secondes intentions ; fut débattue dix
semaines au concile de Constance. Cette fa-
cétie se trouve reproduite dans la Kresme philo-
sophale des questions eticiclopcdiques de Panta-
gruel. R. se moque ici de la subtilité de cer-
taines questions qui furent agitées au concile de
Constance (1414-1418). Les secondes intentions
désignent dans la logique des Scolastiques des
attributs accidentels de l'objet. R. en plaisante
ailleurs, 1. III, ch. xii : «Jupiter. . . pourroit. . .
se transformer ... en atomes épicureicques ou
magistronostralement en secondes intentions » et
ch. XXXVIII, Triboulet est qualifié par Panurge
de « fol de seconde intention ». Cf. R. XVI^ s.,
t. II, p. 35. (P.)
97. Mâchefoin, c'est-à-dire l'insatiabilité. Cf.
1. 1, ch. Liv, n. 20.
98. Les barbouillages de Scot. La forme
française est citée plus loin, ch. xxxiii : « Unze
cens neuf mille livres de rheubarbe, sans les
aultres harhouillemens. »
99. Duns Scot, le docteur subtil, est pour
R. le type du scolastique obscur. Cf. 1. I, ch.
VII, n. II. (P.)
CHAPITRE VU
85
Le Ratepenade '°° des Cardinaulx.
De calcarihus removendis'°'' décades undecim, per M. Alhericum de
Rosata '°\
Ejusdem, De castrametandis crinibus, lib. très '°\
L'Entrée de Anthoinc de Leive es Terres du Brésil '°\
Marforii '°^ Bacalarii cubant is Rotm, de pelendis mascarendisqiie '°^ Car-
dinalium midis.
Ligne 103. M : Retepenade — 1. 103-201, G ; La Ratepenade des Cardinaulx. La Gau-
demarre des neuf ordres des mendians. Le Ravasseux des cas de conscience. Sutoris, Adversus
quemdam qui vocaverat eum friponnatorem et quod fripponatores nonsunt damnati ah Eccle-
sia. Cacatorium medicorum. Le Ramonr.eur d'Astrologie. Le tyrcpet des Apothecaires. Le Baise
cul de CInrurgie. Justinianus , De Cagotis tollendis ciim scholiis Terentii. Antidoiarium
aninie. M. Coccaius, De patria Diaholorum — 1. 107. H : cet article et les trois suivants
manquent — J : Antoine de Lesve — J, K : es terres de Greci il Marforii... — 1. 108.
M : cubeutis — pelandis mascarandisque
100. Coiffure de dame, à la mode au xvi* s.,
imitant les ailes d'une chauve-souris, sens
propre du mot, du languedocien ratopenado,
litt. souris ailée. Cf. 1. III, ch. xii : « fouines,
raiepenades, museraignes... » Voici deux témoi-
gnages pour le sens de coiffure : « Leurs
cheveux [des dames et des demoiselles] estans
tirez d'une certaine façon et mise en parade à
l'endroit de leurs tempes sont appeliez de ce
nom [ratepenade] .. pour ce qu'elles sont en
façon d'aisles de chauve-souris » (H. Est., Dia-
logues, t. I, p. 175); et Registre- Jour fiat de
Pierre de l'Estoile, t. I, p. 219: « Le dimanche
20« octobre [1577], le Roy arriva à Olinville,
en poste, avec le groupe de ses jeunes mignons,
braisez et fraisez aveq les crestes levées, les
ratepennades en leurs testes. »(S.) — Sur les titres
qui suivent dans l'édition G, Gaudemarre, etc.,
voir note 209 et suiv.
10 1. D'écarter les éperons, onze décades
par Maître Alberic de Rosata.
102. On ne voit pas pourquoi R. attribue un
tel livre à ce jurisconsulte de Bergame(xive s.),
qui faisait autorité dans les écoles de droit
canon. (P.)
103. Du même : qu'il faut établir des garni-
sons [castramentumj dans les cheveux, trois
livres. (F).
104. Ce titre, qui manque aux premières édi-
tions, est une allusion à l'invasion de la Pro-
vence, devenue couleur de « brésil », ayant été
brûlée par Charles Quint en 1536 et à la mort
de son général Antoine de Lève, Navarrais,
pendant le siège de Marseille. Ces événe-
ments frappèrent d'autant plus R. qu'il était
à ce moment auprès du cardinal du Bellay,
chargé par François \^^ de la défense de l'Ile
de France, de la Picardie et de la Champagne.
Cf. R.E.R., VII, 265. (C.) - Antoine de Lève
(1480-1536) était, dit Moulue, Commentaires,
t. I, p. 64, « l'un des plus grands capitaines
que l'empereur ait eu et croy que sans les
gouttes qui le travaillaient fort, qu'il eust
surpassé tous ceux de son eage. » Son échec
en Provence fut salué par les railleries des
Français. Voulté (Èpigr. IV, p. 233) com-
posa quatre épigrammes et une épitaphe facé-
tieuse à l'occasion de cet événement. (P.)
105. Marforio, bachelier, couché à Rome :
sur la manière d'étriller et de màchurer les
mules des cardinaux. Marforio est le nom
d'une statue antique placée en face de celle de
Pasquin. Quand on voulait attribuer à Pasquin
un mot satirique, on le préparait par une
question placée dans la bouche de Marforio. (P.)
106. Màchurer. Terme provincial. On se
86
PANTAGRUEL
iio Apologie d'icelluy contre ceulx qui disent que la Mule du Pape ne
mange qu'à ces heures '°^
Pronostication, giie incipit, « Silvi Triquebille '°^ » halaia '°^ per M. n.
Songecntsyon "°.
Bondarini, episcopi, De emulgentiarum profectibus eneades novem, cum pri-
115 vïlegio Papali ad trienniwn et postea non '".
Le Chiabrena "^ des Pucelles.
Le Cul pelé "' des Vefves "^.
Ligne \ii.] : ne mangue que à ses heures — 1. 112. J : Pronosticatio — K : Silvii
— 1. 113. J : Songe CruTJum — 1. 114-115. H, K : cet article manque
rappelle que le jeune Gargantua « se mascaroit
le nez». Cf. 1. 1, ch. xi, n. 3.
107. Jeu de mots entre la mule (pantoufle)
du pape et la mule (bête de somme). Cette
plaisanterie, qui consiste à appliquer à la mule
papale, vénérée des pèlerins, un proverbe
mérité par l'humeur fantasque des mules atte-
lées ou montées, se trouve aussi 1. I, ch. v,
n. 17. (C.)
108. Nom burlesque dont le sens propre est
testicule. Cf. Moyen de parvenir, p. 318 : « Il
montre toute sa pauvreté, ses pauvres irite-
bilïes ». (S.)
109. Baillée.
1 10. Surnom du célèbre acteur comique
Jehan de l'Espine, dit du Pontalais. Cf. 1. I,
ch. XX, n. II. (C.)
111. Neuf neuvaines de l'évêque Boudarin
sur le profit des émulgences (emulgere, traire le
bétail : jeu de mots sur indulgence); avec
privilège du pape pour trois ans et non plus.
(P.)
112. Simagrées. Le sens propre de « foi-
reux », donné par Cotgrave, se trouve dans la
Farce d'un Chauldronnier :
Je te crains bien, povre chappon.
Ou chiabrena, ou pourpoint gras.
Le passage à l'acception figurée est indiqué
par R. lui-même, 1. IV, ch. x : « Corps de gal-
line, respondit frère Jean, j'en sçay mieulx
l'usage et cérémonies que de tant chiàbrenerA\tc
ces femmes. Magny magna, chiabrena, révé-
rence double, reprinse, l'accolade, lapressurade,
baisé la main de vostre mercy... Bren, c'est
merde à Rouen. Tant chiasser et ureniller. »
Du Fail l'emploie au même sens figuré, t. II,
p. 278 : « Elle despite comme un chat borgne,
feignant ronfler, et faisant bien le chiabrena... »,
c'est-à-dire le magny tnagna de R. Cf. R.E.R.,
V, 1 37-1 39' 399-401 ; et VII, 487-491- (S.)
— Ce titre joyeux reparaît 1. III, ch. viii, et Pa-
nurge cite même un huitain qui se trouverait
imprimé dans cet ouvrage :
Celle qui veid son mary tout armé
Fors la braguette, aller à l'escarmouche...
Comme cette pièce de vers figure aussi dans
plusieurs recueils de Fleur de poésie française,
entre autres dans l'édition de 1543, il est pro-
bable qu'il n'a jamais existé de livre portant le
titre cité ici par R. (C.)
113. Les pucelles ont pour pendant les
veuves. Quant au « cul pelé », on peut soit y
voir une allusion à la coutume assez fréquente
chez les femmes au xvp s. de s'épiler ou se
faire raser les parties sexuelles par les barbiers
des étuves, soit interpréter pelc par usé (à force
de jouer du serre-croapière), cf. Moyen de par-
venir, ch. XLii. (C.)
114. Veuves. Cf. 1. I, ch. m, n. 51.
CHAPITRH VII
87
125
La Cocqueluche "^ des Moines.
Les Brimborions"^ des Padres"" Celestins.
Le Barrage "^ de Manducité "^
Le Clacquedent '^° des Marroufles"".
La Ratouère '" des Théologiens.
L'Ambouchouoir '-' des Maistres en Ars.
Les Marmitons'*^ de Olcam '-' à simple tonsure.
Magistri n. Fripesauîcetis''^, De grabellationibtis'''' horrarum canonica-
nun lib. quadraginta.
Ligne 121. J : clacquedem — 1. 122. H, J : théologiens
115. Sorte de capuchon. Mot du xve-xvie s.,
appliqué ensuite à une coiffure des dames.
116. Prières marmottées sans intelligence,
prières superstitieuses comme celles des vieilles
femmes. Sens donné par Cotgrave et confirmé
par Guill. Bouchet, t. IV, p. 185 : «Elle le
pria d'attendre jusques à ce qu'elle eust dit
certains mots et oraisons qu'elle avoit accous-
tumé de dire toutes les fois que le mal des
dents luy prenoit ; ayant apprins ces hrehorions
de sa grand mère. » Cette dernière graphie
est la forme primitive qu'on lit déjà dans la
Passion de Greban, v. 19900 :
Dist il pas ces hreborions ?
Il barbote, ce m'est advis.
L'étymologie a déjà été indiquée par Pas-
quier, i?^c/;., 1. VIII, ch. LXii : « Le mot de briiii-
boritini , dont nous usons quand nous disons
que quelqu'un dit ses brimborions, vient du lat.
breviarium. » La forme primordiale a subi, au
xvie s., l'influence analogique de bribes ou
brimbes, d'où les formes secondaires : briborion
(Calvin) et brimborion (Rabelais), ainsi que le
sens généralisé ultérieurement de menues
prières en celui de menus objets. (S.)
117. Pères. Forme italienne.
118. Barrage, sorte de droit de péage sur une
rivière ou aux barrières.
119. Jeu de mots sur manduciis (glouton)
et mendicité. La taxe levée au passage par les
ordres mendiants.
120. Ici au sens propre, le claquement des
dents produit par le froid ou la fièvre. Cf. 1. I,
ch. XXV, n. 39 (S.) — Tandis que les moines
mendiants font ripaille, les gueux claquent des
dents. Cf. le Dialogue de 7iiessieurs de Mahpaye
et de Baillevant, faussement attribué à Villon
(Foitrnier. Thf., p. 124):
Baillevent
Comme yrons nous ?
Mallepaye
Jusqu'à Claqdeni,
Et passerons par Mallepaye. (C.)
121. Maroufles, maraud. Cf. 1. 1,ch.iT,n. 10.
122. Ratière. Forme encore vivace dans
l'Anjou, le Poitou, etc. (S.)
123. Le pertuis resserré. Il y a sans doute
quelque équivoque grivoise sur l'embouchure
des maîtres es arts et la ratière des docteurs
en théologie. (C.)
124. Dérivé datant du xvie s.
125. Occam. Cf. 1. I, ch. viii, n. 17.
126. Fripesaulce est le nom ou le sobriquet
d'un cuisinier de Grandgousier. Cf. 1. I, ch.
XXXVII, n. 54.
127. Transcription macaronique de grabella-
tion, recherche minutieuse, dérivé qui manque
à R. ; celui-ci connaît seulement grabeler et
grabeleur. Cf. 1. I, ch. xx, n. 39. (S.)
88
PANTAGRUEL
Cullebiitatorium '^^ con/ratriarum, incerto autore.
La Cabourne '^^ des Briffaulx "°.
Le Faguenat ' ' ' des Hespaignolz, supercoquelicanticqué ' ' ' par Frai '
130 Inigo.
La Barbotine '^■^ des Marmiteux.
Poilironismus "'' rerum Italicarum, autore magistro Bruslefer ''^.
Ligne 127. J
Brullefer
authore
\. l'^i. ] : de Marmiteux — 1. 132. J : authore — H
128. Le culbutatoire [l'endroit où l'on fait
la culbute] des confréries. Dérivé burlesque
forgé par R., sans doute avec sens libre.
(S.)
129. Le mot signifie dans le patois : cavité,
creux. R. le prend ici dans une acception qui
nous échappe. Peut-être au sens de chapeau
ridicule : en Vendômois, cabourneaii désigne un
chapeau démodé (Martellière). Cf. R.E.R.,IX,
447-448. (S.)
130. Goinfres. Epithète donnée aux moines
quêteurs. Cf. 1. l, ch. liv, n. 26.
131. Faguenas, mauvaise odeur du corps
échauffé. Mot méridional (provençal •./aganas)
attesté pour la première fois dans le Parnasse
satyrique du XV^ s., éd. Schvi'ob, p. 83 : « un
c. . . sentant le faguenas. r) (S.) — Il est peu
probable que R. ait songé à Ignace de Loyola,
fort peu connu en 1534 en dehors du collège
de Montaigu, bien qu'il eût, cette année même,
reçu les vœux de ses premiers compagnons à
Saint-Pierre de Montmartre. Peut-être s'agit-il
du personnage de la Comédie espagnole, type
de malpropreté. Cf. R.E.R., II, 255. (C.)
132. Sublimé, exalté. Et ailleurs, 1. III,
ch. xxxviii : « f(ol) supercoquelicantieux . » Com-
posé burlesque forgé par R. du mot latin
super et du nom ancien donné au coq, avec
le sens approximatif: qui surpasse le coq (coque-
Un), d'où magnifique, superbe. Sous une forme
réduite, ce terme rabelaisien a été employé par
Théophile Gautier (dans le Capitaine Fracasse)
et par Edm. Rostand, dans Chantecler, acielll,
se. IV :
Oui, Coqs affectant des formes incongrues,
Coquemares, Cauchemares, Coqs et Coqueci-
[grues.
Coiffés de cocotiers supercoquentieux.{S.)
155. Frère.
134. Poudre vermifuge. Capitules non
épanouis de Vartcmisia maritima L. var. pau-
cifiora Ledeb. En 1537, l'apothicaire Lesplei-
gney (Promptuaire des médecines simples, par
P. Dorveaux, Paris, 1899, p. 30) consacrait à
cette drogue le quatrain suivant :
Barbotine, absinthe de mer.
Est graine de goust fort amer.
Les vers du ventre tous expelle
Et seriphum en grec s'appelle . (D.)
Le mot est attesté pour la première fois
dans ce passage de R. En 1545, Rob. Estienne
(De latinis et graecis norainibus arborum, p. 3)
mentionne : « 5arto/«n«, Mort aux vers. »(S.)
135. Mollesse. Dérivé burlesque de pol-
tron, italianisme qu'on lit pour la première
fois dans R. Cf. 1. I, p. 413, n. 32. A l'ori-
gine, le mot n'avait pas de sens péjoratif. (S.)
Oudin, Recherches : « Poltro, en jargon, lit.,
c.-à.-d., mou, sans résistance. » Marot l'em-
ploie, Ep. à Mgr le Danlphin, t. I, p. 221 :
Car ces Lombars avec qui je chemine
M'ont fort apprins à faire bonne mine :
A un mot seul de Dieu ne deviser
A parler peu et kpoltranniser.
Il s'agit donc de souplesse italienne, de
temporisation, terme parfaitement applicable
aux affaires d'Italie. (C.)
136. Etienne Brulefer, docteur en théologie
CHAPITRr. VU
89
R. LuUius''\ de batisfolagiis'^^ Principiiim.
Callibistratorùwi'^^ Caffardie"*", adore M. Jacobo Hocstratem "^' , here-
135 ticometra '*V
Chaultcouillons, de Magistro nostrandorum''^^ Magistro nostratonimque
beuvetis '-^^ Jib. octo gualantissimi.
Les Petarrades'^» des Bullistes"*^ Copistes, Scripteurs ''*', Abbrevia-
teurs '*^ Référendaires et Dataires '^\ compillées par Régis ''^
Ligne 135. H, J : haiiffoïagiis principum ; K : principum
— 1. 13e. H, J, K : ChauU Coiiillonis
134.J : Callistratorium
de la Faculté de Paris, était, au témoignage de
Gaguin, le représentant le plus autorisé
du scotisme à la fin du xv* s., en France,
en Allemagne et en Italie. C'est à ce titre
qu'il était honni des humanistes Erasme,
Peutinger, Beatus Rhenanus. Cf. Thuasne,
Roberti Gaguini epistole et orationes, t. II,
p. 14-18. (P.)
137. Raimond LuUe, fameux alchimiste du
xive s. et inventeur d'une sorte de sophistique
que Gargantua interdit à son fils. Cf. ch. viii,
1. 104. C'est peut-être cette ars inventiva que
R. appelle un batifolage. (P.)
138. Batifolages. Mot du xvie s., attesté ici
pour la première fois.
139. Dérivé burlesque de calîibistris, terme
libre qu'on rencontre fréquemment chez R.
(v. ci-dessous, ch. xvi).
140. Cafarderie. Cette dernière forme est la
seule qui se trouve chez notre auteur.
141 . Jacob Hochstraten, prieur des Domi-
nicains et docteur de Cologne, grand inquisi-
teur pour l'Allemagne, est un des personnages
attaqués par les Epist. Obsc. Vir. comme
ennemi de Reuchlin et des humanistes (P.)
142. Mesureur d'hérétiques.
143. Dans le jargon de l'école, le candidat
docteur en théologie était appelé magistronos-
trandus, celui qui doit devenir magister noster
et quand il était reçu docteur, il devenait
magistronostratm. La première des Epist. Obsc.
Vir. examine cette question : « utrum dicen-
dum Magister nostrandus vel iwster magistrandus
pro persona apta nata ad fiendum Doctorem
in Theologia. » (P.)
144. Buvettes. La forme beuvette est fré-
quente dans R. et particulièrement dans les
« Propos des bien yvres », 1. I, ch. v. Rob.
Estienne (i'539) donne le mot sous sa forme
moderne. (S.)
145. Un des jeux de Gargantua porte ce
nom. Cf. 1. I, ch. xxii, n. 214.
146. Employés qui enregistraient les bulles
du pape. Cf. Pant. Progn., ch. v : «Copistes,
buUistes, dataires... »
147. Écrivains, et particulièrement copistes
des bulles à la chancellerie pontificale ; latinisme
qu'on lit ailleurs, au sens général, 1. III,
ch. xviii : « tant d'aultres des scripteurs latins
et antiques ...» (S.)
148. Abréviateurs, ceux qui rédigeaient et
expédiaient les brefs pontificaux. Ce sens spécial
se lit déjà dans Coquillart, t. I, p. 129.
149. Officiers de la chancellerie romaine
chargés de dater et d'expédier les dispenses,
rescrits, bénéfices, etc. Mot attesté ici pour la
première fois. (S.)
150. Il y avait à cette époque en Hollande
un franciscain de ce nom, fougueux prédicateur
et défenseur de l'orthodoxie. (P.)
PANTAGRUEL.
90
PANTAGRUEL
140 Almanach perpétuel pour les Goûteux et Verollez '''.
Maneries ramonandi foiirneUos,per M. Eccium '^*.
Le Poulemart ''' des Marchans.
Les Aisez de Vie monachale.
La Gualimaffrée'^'* des Bigotz.
145 L'Histoire des Farfadetz '^^
La Belistrandie '^^ des Millesouldiers '''.
Les Happelourdes'^^ des Officiaulx '59,
LaBauduffe '^° des Thesauriers '^'.
Ligne 144-146. H, J, K : cet article et les deux suivants manquent
151. Peut-être R. fait-il allusion à ses propres
almanachs. (C.)
152. Jean Eck, adversaire de Luther.
153. Ficelle. Cf. 1. I, ch. ii, n. 77.
1 54. Galimafrée, ragoût composé de restes
de viande. Le Ménagier du xiv^ s. donne, t. II,
p. 233 : « Cal imafrée ou saulce paresseuse. . . "
R. ne se sert de ce mot que dans ce passage.
155. Epithète que R. donne fréquemment
aux Cordeliers. Cf. 1. I, ch. liv, n. 39. Il est
fort possible que R. ait eu en vue la fourberie
des Cordeliers d'Orléans, qui venait de motiver
une condamnation sévère le 18 février 1534.
Cf. 1. III, ch. XXIII : «affin qu'après son trespas
ilz ne le declairent haerectique et damné,
comme les farfadet:^ feirent de la prevoste
d'Orléans». R.E.R., Vil, 316. (C.)
156. Mendicité. Dérivé tiré de helistre,
bélitre, gueux.
157. Mot inconnu en dehors de R. qui ne
l'emploie que dans ce passage. Cf. Canalis, De
vera mensiirarum ponderumqiie ratione, ï° 164
r* (dans Ménage) : «Sestertiarius, Chiliastes
diarius, vulgato nomine millesolàarius appella-
tus, Gallice mille-souldier, ut qui quotidiana
messe colligat sestertium unum, seu sestertios
nummos mille, hoc est libellas Turonicas quin-
quaginta. » Ce verbiage ne nous avance guère
pour saisir l'allusion rabelaisienne. En ancien
français milsoudor désigne tantôt une valeur de
mille sous, en parlant d'un coursier de prix,
et tantôt le coursier de prix lui-même. (V.
Godefroy) (S.)
158. Attrapes, fourberies, propr. attrape-
nigaud, terme attesté ici pour la première
fois ; R. s'en sert plus loin, ch. xi, dans le coq-
à-l'àne de Baisecul. Voici la définition qu'en
donne De la Noue, dans son Dictionnaire des
rimes, éd. 1623, p. 39 : « Hapelourde. On
nomme ainsi toute chose qui semble belle et
ne vaut rien, pour ce que la personne lourde
y est hapée ou attrapée, quand elle le prend pour
bonne. » Cf. Saint-Simon, Œuvres, t. XI,
p. 43 : « Il usa pour la princesse du mot de
happelourde, du terme d'imbécile, qui n'étoit
comptée pour rien. » (S.)
159. Ecclésiastiques désignés par l'évêque
pour juger, en son nom, les affaires conten-
tieuses.
160. Mot de sens inconnu que nous avons
déjà rencontré. Cf. 1. I, ch. xiii, n. 37.
161. Trésoriers. Latinisme (thesaurarius)
fréquent chez R. et chez les écrivains du
xvie s.
CHAPITRE VU
91
Badinatorium '"' Sophistarum.
1 50 Antipericatametanaparheugedamphicrihratioms ' *"' merdicaniium.
Le Limasson des Rimasseurs '^K
Le Boutavent '" des Alchymistes '^'.
La Nicquenocque '^'^ des Questeurs, cababezacée '^' par frère Seriatis.
Les Entraves de Religion.
15$ La Racquette ''° des Brimbaleurs '"'.
L'Acodouoir de Vieillesse.
La Muselière de Noblesse.
La Patenostre'^- du Cinge.
Les Grezillons '" de Dévotion,
ifao La Marmite des Quatre Temps.
Ligne 149. H, J, K : Badinatorium Sorboniformium ^^i (K : Babinatorium') — 1. 150.
J, K : mendicantiimi — I. 151. H : rimaseurs — 1. 155. K : brinbaleurs — 1. 156.
M : acoduoir — H : vieilesse
162. Amusette. Dérivé burlesque de badin,
qu'on lit pour la première fois chez Coquil-
lart. (S.)
165. Qui ressemble à la Sorbonne, sorbon-
nistes. Composé burlesque. Cf. 1. I, Prol. n.
119 : « ayez en révérence le cerveau casei-
forme. » (S.)
164. Mot composé de la série des préposi-
tions grecques àvTi, T.zçl, xaxa, lASTa, àvà, riapâ,
àjjLçt'et du mot cribrationes, discussions. (P.)
165. Rimailleurs. Forme fréquente chez R.
et les auteurs du xvie s. Cf. Régnier, Sat. II,
V. 27 :
« Et que ces rimasseurs... n'approuvent. » —
Équivoque par à peu près entre lime, limace et
rimasse. (C.)
166. Expérience, expérimentation. Sens in-
duit de bouter avant, produire, expérimenter,
dans la Farce de Pathelin, éd. Jacob, p. 32 :
S'il convient que je m'applique
A bouter avant ma praticque,
On ne saura trouver mon per.
Composé inconnu en dehors de R. (S.) — R.
fait un jeu de mots avec boute-vent, soufflet. (C).
167. Forme moderne attestée ici pour la
première fois. Le xv* s. disait archemiste
(Le Franc, Champion des dames), le xvi«, fré-
quemment alquemiste, qu'on lit chez Des Pé-
riers, Nouv. xiv : « Le commun langage des
alquemistes, c'est qu'ils promettent un monde
de richesses. » Paré hésite encore entre les
deux formes. (S.)
168. Nom d'un des jeux de Gargantua. Cf.
1. 1, ch. XXII, n. 53. Le mot est pris ici pro-
bablement au sens de truc, escroquerie. (S.)
1 69. Ramassé. Composé burlesque des syno-
nymes cabas et besace. (S.)
170. Voir sur cet instrument, 1. I, ch. lviii,
n. 45.
171 . Ceux qui agitent ou sonnent les cloches.
Pris ici au sens libre. Cf. 1. I, ch. 11, n. 72.
172. Remuement de babines que font les
singes, à la façon des diseurs de chapelets,
cf. 1. I, ch. XI, n. 22. R. applique ici l'expres-
sion aux moines. (C.)
173. Menottes, chaînes. Mot resté en usage
jusqu'au xvii« s. et encore vivace dans les pa-
tois (Anjou, etc.). Monet (163 s) en donne cette
92
PANTAGRUEL
Le Mortier de Vie politicque.
Le Mouschet '^"^ des Hermites.
LaBarbute''^ des Pénitenciers.
Le Trie trac'^^ des Frères Frapars'".
165 Lourdaudus ''^ De vit a et honestate Braguardorum '''.
Lyripipii'^° Sorhonici moralisationes'^\ per M. Lupoldum'^'.
Les Brimbelettes '^' des Voyageurs.
Les Potingues '^'* des Evesques potatifz '^'^•
Ligne 163. H : Pœnitenciers ; J : Pœttitentiers — 1. 166. M : Lyrippii
définition : « Grésillons, déliées et fortes cor-
delettes à serrer les doigts, et bailler la torture
au criminel. » Jean Bouchet s'en est servi, au
sens figuré, vers la même époque (Noble Dame,
fo 68 ro) : « Au regard de Sensualité et Jeu-
nesse furent mises en grésillons du monde et
de la chair, qui est un tourment assez grant
et douloureux à longuement supporter. » C'est
le pendant des entraves de religion. (S.)
174. Emouchoir, queue de cheval attachée
à un manche. Allusion probable à la longue
barbe des ermites. R. plus bas, ch. xv, dit, en
parlant de la queue du renard : « esmouche
de son mouschet... » Du Pinet l'applique aux
faisceaux de la tige des plantes, Hist. nat.,
1. XXI, ch. XXV : « A la tige il y a des mous-
chets faits en rond... » (S.)
175. Capuchon sans queue. Cf. 1. 1, ch. xiii,
n. 66.
176. Nom de jeu déjà mentionné. Cf. 1. I,
ch. XXII, n. 57. Il est pris ici au sens libre.
177. Moines débauchés. Cf. 1. I, ch. liv,
n. 14.
178. Lourdaud. La forme française n'est pas
attestée antérieurement.
179. Des élégants, des gens à la mode,
appelés au xve-xvie s. bragards, parce qu'ils
laissaient sortir leur chemise entre le pourpoint
et le haut-de-chausses (brague). R. se sert
fréquemment de ce sobriquet donné aux
jeunes muguets de l'époque, 1. IV, ch. xvi :
« ... rencontrant par les rues quelques mi-
gnons braguars et mieulx en poinct. » Cette
métaphore tirée de l'ancien costume est encore
vivace dans les patois : Anjou, bragard, van-
tard ; Provence, bragard, piaffeur, fastueux, fat,
etc. (S.)
180. Lyripipion, chaperon de docteur en
théologie. Cf. 1. 1, ch. xviii, n. 2.
181. Moralisations. Mot encore inconnu à
R. et qui n'a pénétré que très tard dans la
langue (v. Littré). On entendait par morali-
sations des interprétations morales ou allégo-
riques. H. Estienne, ApoL, t. I, p. 277, se
gausse d'un livre intitulé Quadragesimal spiri-
tuel (1521), dans lequel tous les mets permis
pendant le carême étaient considérés comme
des allégories ou symboles de quelque vertu,
la salade, les fèves frites, les pois passés, la
purée, les pruneaux, etc. La moralisation du
lyripipion est un livre du même genre. (P.)
182. Lupoldus Federfusius est, dans les £/w^
Obsc. Vir., un correspondant d'Ortuinus. (P.)
183. Petites bribes. Dérivé de brimbe, forme
ancienne de bribe, diminutif uniquement attes-
té dans ce passage. (S.)
184. Drogues, médicaments. Sens du langue-
docien poutingo. (S.)
185. Biberons. R. fait un jeu de mots sur
portatif, épithète que l'on appliquait aux
évêques in partibus infidelium ou à ceux qui
servaient de confidenciaires, c'est-à-dire qui
prêtaient leur nom à un personnage en jouis-
sance réelle du revenu d'un évêché ou d'une
CHAPITRE vn
Tarraballationes'^^ Doctonim Colonicnsium adversus Reuchlin '^'
170 Les Cymbales des Dames '**,
La Martingalle'^' des Fianteurs.
Virevoiistatonim ">° Nacquettorum '^\ per F. Pcdehilletis.
Les Bobelins "^- de Franc Couraige.
93
Ligne 171-172. H, J, K
lius — K : Coraiqe
cet article et le suivant manquent — 1. 173. K : Bohe-
abbaye. Le jeu de mots se trouve dans Pathelin,
dans Clî. de Sainte-Marthe, Poésie française,
p. 28 :
Uun evesque portatij.
Monsieur ï Evesqm portatif
Oster un R vous fauldra.
Puis, si le nom est potatif
C'est ce que mieulx vous conviendra ;
dans G. Boucher, Séries, t. V, p. 10, etc. (P.)
186. Agitations. Forme macaronique répon-
dant aux substantifs rabelaisiens triballe et
triballement . (S.)
187. On connaît la querelle de l'humaniste
Reuchlin et des théologiens de Cologne à pro-
pos des prétentions du juif converti Pfeffer-
kom à priver les Juifs de leurs livres hébraïques.
Elle dura de 1505 à 15 16 et donna naissance
aux célèbres pamphlets des Epistulae Obsciiro-
rum Virer uni. (P.)
188. Les grelots des dames. On appelait
autrefois cymbale une cloche, clochette ou
grelot, ou un instrument fait de l'assemblage
de ces pièces. Cf. Gay, Glossaire ad verbum,
et Viollet-le-Duc, Dict. du mobilier, t. II,
p. 318. Le sens libre de cymbales n'est pas dou-
teux. Cf. Cent nouv. nouv., nouv. lxxi :
« la chambre où sa femme avec le chevalier
jouaient ensemble des cymbales, » et dans Pan-
tagr. prognost., ch. vi : « peu joueront des
cymbales et manequins si le guaiac n'est de
requeste. » (C.)
189. Variété de chausses dont le pont était
placé par derrière. Guill. Bouchet et Brantôme
les appellent encore, pour cette raison, à pont
levis. Le texte de R. est contemporain de la
mode de ces culottes venues de Provence,
où les portaient à cette époque les Martingaux
ou habitants de Manigues. Cf. 1. I, ch. xx,
1. 26 : « chausses à la martingdle qui est un
pont levis de cul pour plus aisément tîanter. »
(S.)
190. Dérivé burlesque de virevouste, tour,
que nous avons déjà rencontré comme nom
donné à un des jeux de Gargantua. Cf. 1. I,
ch. XXII, n. 194.
191. Des naquets. Le mot déjà employé par
Coquillart, t. I, p. 92 :
Au beau bailleur ferme naquet.
Qui chasse rechasse derrierre...
s'était généralisé au xvic s., comme en té-
moigne Henri Estienne, Precellence, p. 141 :
« De ce jeu (de paume) est prias aussi le mot
naquet en cestc façon de parler : il pense faire
de moy son naquet. » (S.) — Ce valet de jeu
se tenait pendant les parties assis sur un tabou-
ret près de la corde et présentait aux joueurs
les balles qu'il tenait dans un pan de sa robe.
Un naquet habile en dérobait le plus possible.
Cf. dans le Journal de l'Estoile, t. VI, p. 250,
à la date du 24 sept. 1594, le récit d'une
partie de paume jouée par le roi, au tripot
de la Sphère : « A l'instigation de l'advocat
Duret qui dit à S. M. que si elle vouloit a%'oir du
plaisir, qu'elle fist fouiller un nacquet qui fai-
soit le mitouard sous la galerie, et qu'on lui
ostat son manteau, qu'on lui trouveroit une
grosse de balles qu'il avoit derobbées, com-
mande à M. Do de ce faire. » Dans la Pant.
Progn., ch. v, R. soumet les nacquets à la
lune, en compagnie des « courratiers, postes,
laquays », gens qui ne se reposent guère. (C.)
192. Chaussure rustique à forte semelle.
94
PANTAGRUEL
La Mommerie '" des Rebatz '^^ et Lutins.
175 Gerson, De aiiferibilitate Pape ab Ecclesta'^K
La Ramasse '^^ des Nommez et Graduez.
Jo. Dytehrodii '9^ De terribiliditate excomiinicationum libellus acepha-
los '^\
Ingefîiositas invocandi Diabolos et Diabolas, per M. Guinguolfum.
180 Le Hoschepot'^9 des Perpétuons'"".
La Morisque^°' des Hereticques.
Ligne 174. H, J, K : Rabat\ — 1. 175. M : Acclesia — 1. 177. H, J, K : Jo Dytem-
hrodii — 1. 179. K : Jugeniositas — J : diablos ; H, J, K : d diabolas manque — 1. 181.
H, J, K : hérétiques
« Et doit savoir asseoir ses tacons ou semèles
en ses bobelins. » J. de Brie, Le bon berger,
ch. viii, p. 70 dans Gay, Glossaire. Cf. 1. II,
ch. XXX : « Romule estoit rataconneur de
bobelins. » C'est le pendant des houseaulx de
patience, 1. 53. (C.)
193. Mascarade. Cf. 1. I, ch. xviii, n. 11.
194. Esprit follet. Cf. Pasquier, 1. VIII,
ch. LV : « Il y avoit un rabat que toutes les
nuicts rodoit par les rues qu'ilz appelloient le
roy Hugon. » Le mot est encore usuel dans
les patois : Anjou, Poitou, etc. (S.)
195. Du droit de déposition du pape par
l'Eglise. C'est le titre d'un ouvrage que Ger-
son écrivit en 1414 comme député au concile de
Constance afin de prouver que le concile avait
le droit de déposer les deux antipapes Grégoire
et Benoît XIII, pour mettre fin au grand
schisme par l'élection d'un pape unique. Il est
possible que R. prenne ce titre dans un sens
plus large. (P.)
196. Traîneau. Cf. 1. I, ch. xxii, n. 99.
197. Nom burlesque formé du lat. ditis,
riche, et brodium, brouet, quelque chose
comme juteux. (S.)
198. Il est probable que R. joue sur le mot
et le prend non au sens de « sans préface, sans
épître liminaire », mais au sens étymologique :
« sans tête, sans cervelle. »
199. Sorte de ragoût ou pot pourri. Cf. 1. 1,
ch. XXXVII, n. 55.
200. Moines qui prient perpétuellement.
Sens donné par Cotgrave à ce mot qu'on lit
aussi dans la Pant, Progn., ch. ix : « Caffars,
perbetuons . . . sortiront de leurs tesnieres. « Au
sens juridique, le mot signifiait : legs à perpé-
tuité. Cf. i?.£.i?., VIII, 158.(5.)
201. Sorte de danse exécutée avec des gre-
lots attachés aux jambes. Cf. Rob. Estienne,
(i 539) : « Morisques. Ung danseur dcmorisques,
qui fait mine des mains. » Le mot se lit dans
Coquillart, t. II, p. 172 :
Les Suysses dansent leurs morisques
A tout leurs tabourins sonnans. . .,
chez Jean Le Maire, t. I, p. 336 : « Et tantost
survindrent jeux, comédies, morisques, mom-
meries, barboires, et autres diverses manières
d'esbatemens ; » et dans Marot, 1. 1, p. 20 :
Processions, ce sont morisques
Que font amoureux champions...
Morisque signifie primitivement danse mo-
resque, à la manière des Maures d'Espagne.
(S.) — Cf. Tabourot, Orchesographie, 1588, in-
40, p. 94-95. « De mon jeune aage, j'ay veu
qu'es bonnes compagnies, aprez le soupper
entroit en la salle un garçonnet machuré et
noirci, le front bandé d'un taflfetats blanc ou
185
CHAPITRE VII
95
206
Les Henilles '°' de Gaïetan '°^
Moillegroin '°*, doctoris cberubici'°\ De origine patepeJutarum
torticoUorum '°' ritibus lib. septem.
Soixante et neuf Bréviaires de haulte gresse"**.
Le Godemarre-°'' des cinq Ordres des Mendians-'°.
La Pelletière des Tyrclupins, extraicte de la Bote fauve incornifis
tibulée^" en la Somme Angelicque-'-.
et
Ligne 182. H, J : Cdictan — I. 185. H : Soixante et nouf
marre — 1. 187. H, J, K : Pelleterie — 1. 188. H, J : Saiime
1. i8é. H, J : Gaude-
jaulne, lequel avec des jambietes de sonnettes
dançoit la danse des morisques, et marchant le
long de la salle, faisoit une sorte de passage,
puis rétrogradant, revenoit au lieu où il avoit
commencé et faisoit un autre passage nou-
veau, et ainsi continuant, faisoit divers passages
bien aggreables. » (C.)
202. Mot uniquement attesté dans ce pas-
sage et absolument inconnu en dehors deR.,
n'est ni dans Cotgrave, ni ailleurs. Henilles
nous semble être une variante à\iniUes, bé-
quilles, l'ancien ane, cane, s'écrivant aussi ene
et hane. (S.)
203. Le cardinal Caietan (1469-1534), ad-
versaire de Luther à la diète d'Ausgsbourg
(15 18), avait composé un certain nombre de
petits traités, en latin, de la plus stricte ortho-
doxie. (P.)
204. Mouille-groin. Nom parfaitement adap-
té à un biberon (S.)
205. Docteur Chérubique est un surnom que
les scolastiques donnaient parfois à saint Tho-
mas d'Aquiii. Appliquée à Moiiillegroin, cette
épithète évoque le bonum chérubin (bonne
chère) de maître Janotus. Cf. 1. I, ch. xix, n.
20. (P.)
206. Des pattepelus, au sens d'hypocrites ;
image tirée de la chatte à l'aspect doucereux et
perfide. Ce composé est attesté pour la pre-
mière fois chez R., qui s'en sert fréquemment.
Cf. 1. III, ch. XII : « \Jn'Ly czovi patepelue. » (S.)
207. Des torticolis, qui ont le cou de travers
(cf. ch. XXX : affin qu'il ne feust tortycolly) et,
ici, au sens d'hypocrite que R. donne au même
mot, par allusion aux faux dévots qui tordent
le cou et penchent la tête en marmottant des
prières : « Chattemites, sanctorons, patepe-
lues, torticollis..., » Pant. Progn., ch. v. Cf.
R.E.R.,V, I57-(S.)
2c8. De premier choix, mais aussi chargés
de graisse à force d'avoir été feuilletés. Cf.
1. 1, ch. XXI, n. 30 : « Un gros bréviaire ...pe-
sant, tant engresse que en fremoirs et parche-
min ...» (C.)
209. Et plus bas, ch. xii : « en temps de
godemarre... à la messe de minuict. » R. joue
sur le double sens du mot : d'une part, Gaude-
mare, c'est-à-dire l'antienne Gaude Maria, et,
d'autre part, godemarre, gros ventre (du lan •
guedocien goiidoiimaro, bedaine). Un troisième
sens <( cauchemar », donné à godemare par
Cotgrave, est inconnu à R. Cf. R.E.R., VII,
170-171. (S.)
210. Gueux, épithète donnée aux moines
vagabonds. Cf. 1. l,ProL, n. 106.
211. Filtrée (comme à travers un cornet).
Cf. 1. III, ch. XXXVI : « toutes mes phrenes...
et diaphragmes sont suspenduz... pour incorni-
fistihider en la gibbesiere de mon entendement
ce que dictes. » Ce sens appartient en propre
à R. ; par contre, celui que Henri Estienne
donne au mot, dans ses Dialogues, t. II,
96
PANTAGRUEL
Le Ravasseur^'' des Cas de conscience.
190 La Bedondaine^'* des Presidens.
Le Vietdazouer^'^ des Abbez.
Sutoris^'^ adversus quendam, qui vocaverat eum fripponnatorem
Fripponnatores non sunt damnati ah Ecclesia^'^.
Cacatorium * ' ^ medicorum .
195 Le Rammonneur d'astrologie.
Campî Clysteriorum^'°, per § C.
\ et quod
Ligne 189. A : Ravasseux — 1. 190. A : cet article et le suivant manquent — 1.
193. M : Fripponnan tores — 1. 195. A, J, H, K : cet article manque
p. 284 « voulans descharger un peu nostre
cervelle qui est toute cornifistibuliiee, car vous
permettez d'user de ce mot pour rire »,
répond au languedocien ou toulousain cortii-
fistibulà, chagriner, troubler, agacer (Mistral),
troubler, affliger de quelque maladie (Dou-
jat). Ce terme burlesque qu'il a sans doute
entendu à Toulouse, R. l'interprète à sa
façon (ce qui lui arrive souvent), en y voyant
un composé de corne, fistule et tubuîe, d'où
le sens rabelaisien de « faire entrer pénible-
ment ». (S.)
212. La Somme du Docteur Angélique, saint
Thomas d'Aquin.
215. Révasseur. Cf. 1. 1, ch. LViii, n. 38.
214. Bedaine. Cf. 1. I, ch. xx, n. 20. C'est
le parallèle du godemare des ordres mendiants.
(C.)
215. Dérivé burlesque de vieida^e, pris ici au
sens libre que le terme primitif a dans ce passage
de R., ch. XV : « Il fauldroit les esmouscheter
avec bons gros vielda^es de Provence, » et dans
cet autre, 1. IV, Prol. : « Que t'en semble,
dis, grand vietda\e Priapus. » Le mot désigne
proprement la verge de l'âne (du languedocien
viet, vit, et ase, âne) et figurément, l'imbécile,
très fréquent avec ce double sens, chez R.
(cf. 1. I, Prol., n. 126) et chez les écrivains du
xvies. Cf. R.E.R., V, 411-412, et VIII, 168-
172. (S.) — C'est l'équivalent du Caîîibistra-
toriutn caffardiie, tout aussi impossible à tra-
duire. Le Vit-d'anoir des abbés, faudrait-il
dire. (C.)
216. Couturier, chartreux et docteur de
Sorbonne, auteur d'un traité dirigé contre
Érasme : De tralatione Bibliz et novarum repro-
batione interpretationum (1525), et d'autres ou-
vrages théologiques : De tripliciD. Annz con-
nubio (1525), De vita carthusiana libriduo. (P.)
217. Fripon. Dérivé burlesque.
218. Larrons et fripons étaient les épithètes
dont on qualifiait volontiers les couturiers. On
leur reprochait de lever pour leur propre usage
des lopins et quartiers sur les pièces d'étoffe
que leur confiaient les clients. C'était, préten-
daient-ils, pour faire la bannière de la corpora-
tion. Cf. Des Périers, nouv. xlvi : « Du tail-
leur qui se desroboit soy-tnesme... u (P.)
219. Dans l'ancienne médecine, les médica-
ments purgatifs tenaient une place énorme.
Mésué leur a consacré des chapitres entiers
dans ses Canones universales (D.)
220. Ce livre existe ; il fait partie d'un ou-
vrage de Symphorien Champier, intitulé :
Symphonia Galeni ad Hippocrateni, Cornelîi
Celsi ad Avicennam, una cutn sectis antiquorum
medicorum ac recentium, a D. Symphoriano
Campegio... composita. Item Clysteriorum campi
CIIAIMTKH VII
97
Le Tyrepet des apolhccaires "".
^95 Le Baisecul de chirurgie"-.
Jiistinianiis, De Cagolis tollendis.
Antidoiariiini^-' anime.
Merlinus Coccaius, De Patria Diabolomm "^
Desquclz aulcuns sont jà imprimez, et les aultres l'on imprime main-
200 tenant en ceste noble ville de Tubinge "^
Ligne 194. A : Apotycaires ; J : apothechaires — 1. 19e. A : cet article manque
1. 198. A : Coccaius — 1. 199, A, G : dont les aulcuns sont ja imprime\ ; G : desja
A : on imprime de présent — 1. 200. K : noble ville
contra Arabuvi opinionem pro Galeni sentenlia
ac omnium Graecorum medicorum doctrina a D .
Symphoriano {Campegio)... Jigesti contra com-
mitnevi Arahum et Pocnorum traditionem suvtma
cimi diligcntia cougesti ac in luccm propagati, le-
quel fut imprimé à Lyon en 1528. Il fut réim-
primé à Bâle en 1532 dans un recueil intitulé :
Claitdii Galeni... Historiales catnpiper D. Sym-
phoriannm Canipegium, etc. (D.)
221. Allusion aux clystères que les apothi-
caires ser\-aient eux-mêmes à leurs clients. (D.)
222. Allusion aux opérations que les chi-
rurgiens pratiquaient sur la région anale. (D.)
223. Antidotarium est au moyen âge le nom
générique des pharmacopées qu'en français on
a appelées Antidotaires(ci. l'Anlidotaire Xicolas,
publ. par Dorveaux, Paris, 1896), dispensaires,
etc. (D.)
224. Voici un des rares emprunts de R.
à Folengo. C'est une réminiscence d'un pas-
sage de l'épître d'Aquario Lodola, 1. XIX,
p. 269 et suiv. : « His itaque fantasticanter
animadversis, hujus nostri vatis Merlini aliquod
querebamus indicium qui de stanciisdiabolorum
très libros composuerat. » Thuasne, p. 211.
(C.)
225. Tubingeu. Ville fameuse au xvi^ s.
par son commerce de librairie. Elle est citée
dans la Pant. Prognost., ch. i, parmi les villes
où se débitent les almanachs et pronostications
des fols astrologues : « Lovain... Nurnberg...
Tubinge... Lyon. » (P.)
PANTAGRUEL.
Comment Pantagruel, estant à Paris, receut letres '
de son père Gargantua, et la copie dicelks.
Chapitre VIII ,
Pantagruel estudioit fort bien, comme assez entendez, et proufitoit
5 de mesmes, car il avoit l'entendement à double rebras ^ et capacité de
mémoire à la mesure de douze oyres ' et botes "* d'olif^; et comme il
estoit ainsi là demourant^ receut un jour lettres de son père en la
manière que s'ensuyt.
Très chier fil^,
10 Entre les dons, grâces et prérogatives desquelles le souverain plasmateur ',
Ligne i , K : estanr — A : receupt
rebrati — 1. 7. A, G, J : receupt —
— G : les lettres — 1. 4. A : proffiioit — 1. 5. A
1. 10. M : souvrain
I. Lettres, au pluriel, ne désignant qu'une
seule épître, est un latinisme (litterx) usuel au
xvie s. Cf. ch. XXIII : « unes lettres inscriptes
au dessus. » — Cette lettre est un des chapitres
les plus graves du Pantagruel. R. y célèbre la
restauration, c'est-à-dire la renaissance des
bonnes lettres et y trace le programme d'instruc-
tion encyclopédique qu'il considère comme
propre à tout personnage appelé à occuper un
rang élevé dans la société. Ce programme est
conforme à l'idéal intellectuel des humanistes
du temps. On en retrouve les éléments dans
divers écrits contemporains, notamment
V Adage d'Erasme Spartam nacttis es, hanc orna,
une lettre d'Erasme à Viterius, une lettre de
H. Corneille Agrippa, des lettres de G. Budé
à Dreux Budé son fils aîné, une lettre de Tri-
thème, etc. Cf. Thuasne (F/Z/ow (?i Rabelais, p.
205-264.) On se tromperait toutefois si l'on
prenait ces écrits pour les sources auxquelles R.
a directement emprunté les idées de ce chapitre ;
elles étaient communes alors à tous les huma-
nistes. (P.)
2. Repli.
5. Outres. Vieux mot dont se sert également
Du Pinet, 1. XXVIII, ch. xviii : « Une oire à
porter vin faicte de peau de bouc. » (S.)
4. Tonneau. Cf. 1. IV, ch. xliii : « une
grosse botte de ce bon vin de Languegoth qui
croist à Mirevaulx... » Cf. 1. I, p. 332, n. 11 .
(P-)
5. Huile. Proprement olive. Cf. Amyot,
Antoine, ch. xvi : « Hz courent tous nuds par
la ville oingz de huile d'olif. » (S.)
6. Demeurant. Cf. 1. I, ProL, n. 52.
7. Celui qui donne la forme, créateur. Et,
plus bas : plasmature, forme plastique, créature.
Latinismes employés par R. exclusivement
CHAPITRE VIII
99
Dieu tout puissant, a endouayrc ^ et aorné^ Thumaine nature à son commen-
eement, ceJk'° me semble singulière et excellente, par laquelle elle peut en estât
mortel acquérir espèce de immortalité et, en decours ' ' de vie transitoire, per-
pétuer son nom et sa semence, ce que est faict par lignée yssiie de nous en
15 mariage légitime. Dont nous est aulcunement instauré'^ ce que nous jeut
tollu '' par le péché de nos premiers parens, esqtiel^ fut dict que, parce
quil:^ navoyent esté oheyssans au commendement de Dieu le créateur, il^
mourroyent '■♦ et par mort seroit reduicte à néant ceste tant magnificque plas-
mature'^ en laquelle avoit esté l'homme créé. Mais par ce moyen de propa-
20 gai ion séminale demoure es enfans ce que est oit de perdu es parens, et es
nepveiix ce que deperissoit es enfans ; et ainsi successivement jusques à l'heure
du jugement final, quand Jesuchrist aura rendu à Dieu le père son royaidme
pacificque hors tout dangier et contamination '* de péché : car alors cesseront
Ligne 12. A, G, J : elle peult — 1. 13. A, G : une espèce — l. 14. J : issue — 1. 15.
K : mariaige — A., G : ce qui nous a esté tollu — 1. 16. A, G, H : fut dit ; J : jeut dict
— 1. 17. A : navoient esté obediens au commandement ; G : ne avoyent, commandement;
H : commandement ; J : este\ oheissans — l. 18. A : quils mourraient ; H : qu'ili
mourroyent ; K : 1/5 mouroyent — A : reduict — J : magnifique — • 1. 20. G : demeuré
— 1. 21. G : nepveux et cousins — 1. 22. A, G : quant — 1. 23. H : contammation ;
G : contamination du péché
dans ces passages et qui n'ont pas fait fortune .
On lit déjà fréquemment plasma teur dans le
Mister e du Vieil Testament, et dans la Passion
deGreban, v. 563 :
Mon seigneur et mon plasmateur.
Très humblement je vousmercy;
mais Nicot (16 16) ne donne déjà le mot qu'a-
vec son sens étymologique : (( Plasmateur,
ou%'rier en argile, potier qui fait des ouvrages
de terre, sculpteur, statuaire en argile. » (S.)
8. Doté. Vieux terme juridique rare au
xvie s. en dehors de R. qui ne l'emploie lui-
même que dans ce passage. (S.)
9. Orné. Latinisme (adorvare, même sens).
10. Antécédent de : par laquelle. Cette sépa-
ration du relatif et de son antécédent, pronom
démonstratif, est plus fréquente au xvi^ s. que
de nos jours. Cf. 1. I, ch. xxvii, 1. 62 : « s'y
ceiilx tastent du pyot qui n'auront secouru la
vigne ! » (P.)
11. Cours. Cf. 1. I, ch. LViii, n. 34.
12. Rétabli. Et plus bas: «Maintenant toutes
disciplines sont restituées, les langues instau-
rées. » Latinisme (Jnstaurare) fréquent chez R.
et les écrivains du xvi<: s., tout particulièrement
chez Calvin. (S.)
13. Ravi. Cf. 1. l, ch. 11, n. 41.
14. Allusion au récit de la Genèse, m :
« Donec revertaris in terram de qua sumptus
es, quia pulvis es et in pulverem reverteris. »
(P)
15. Forme. Latinisme. Cf. n. 7.
16. Souillure, au sens religieux. Latinisme
du xvie s., employé vers la même époque
(1525) par Lefèvre d'Etaples : f. contamina-
tion des ydoles. » (dans le Dict. gén.) (S.)
lOO PANTAGRUEL
toutes générations et corruptions, et seront les elemens hors de leurs transmu-
25 tations continues, veii que la paix tant désirée sera consumée '' et parfaicte
et que toutes choses seront réduites à leur fin et période "*.
Non doncques sans juste et équitable cause je rends grâces à Dieu, mon
conservateur , de ce qu'il ma donné povoir veoir mon antiqidtê chanue ''
refleurir en ta jeunesse ; car, quand par le plaisir de luy, qui tout regist et
30 modère, mon ame laissera ceste habitation humaine, je ne me reputeray total-
lement mourir, ains passer d'un lieu en aultre, attendu que en toy et par toy je
demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant et conversant ^^
entre gens de honneur et mes amys comme je soidoys ^\ laquelle mienne con-
versation a esté, moyennant " Tayde et grâce divine, non sans péché, je le con-
3 5 fesse, {car nous péchons tous et continuellement requérons à Dieu quil efface
no-^ péchez), mais sans reproche.
Par quoy, ainsi comme ^^ en toy demeure l'image de mon corps, si pareille-
ment ne reluysoient les meurs de Famé, Von ne te jngeroit estre garde et trésor
de V immort allité de nosire nom, et le plaisir que prendroys ce voyant seroit
40 petit, considérant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demour croit, et
que la meilleure, qui est l'ame et par laquelle demeure nostre nom en benedictioîi
Ligne 25. A, G : la paix désirée — A : consommée — A, G : et parfaicte manque —
]. 26. A : reduictes — 1. 27. A, G, H, J, K : Doncques non sans... (G : Doncques mon...)
— J -.je rends par Jésus le Christ grâces à Dieu — 1. 29. G : quant — A, G : de celluy
qui — 1. 30. A, G : je ne me reputeray point — A : toiitallement — 1. 31. A : mais plus
tost transmigrer d'ung lieu ; G : mais plus tost passer — 1. 32. A, G, H, J, K : ymage
— 1. 36. A : reprouche — 1. 37. A, G, H, J : Vymage — K : coprs — 1. 38. A, G :
jugerait pas ; H, K : jugerait point — A, G : thresor ; H, J : thesor — 1. 39. A, G, H,
J, K : immortalité — 1. 40. A : consyderant — 1. 41. M : et la meilleure
17. Consommée. Cf. 1. I, Prol., n. 6. 20. Fréquentant. Cf. plus bas : conversation,
18. Révolution. Cf. I. I, ch. xxxv, n. 33. fréquentation, commerce amical. Sens vieillis.
19. Chenue. Forme archaïque qu'on ne Ht 21. J'avais l'habitude . Cf. 1. I, ch. v, n.73.
chez R. que dans ce passage ; on la rencontre 22. Par le moyen de. Du latin scolaslisque :
• J T T ,, J n ■ r .^.\ A mediante, même sens. (P.)
aussi dans Les Lunettes des Princes (1493) de ' . . , . . .
,, , . , . ^. , ^ rr 2^. Amsi que. Apres les conjonctions de
Jean Meschinot, éd. 01. de Gourcuft, p. 4 : i-- i-.- 1 r
•' '^ comparaison marquant 1 égalité, le moven tran-
Jusquesautempsd'estrevieilzetc*a«M5.., _^.^ ^^^^^.^ ^^„^^,,^ ^^^^. ^olomiers^ que la
mais elle est fort rare au xvie s. (S.) conjonction que.
CHAPITRE VIII lOT
entre les hommes, serait dégénérante ^* et ahastardie ; ce que je ne dis par
défiance que je aye de ta vertu, laquelle nia esté jd par cy devant esprouvée,
mais pour plus fort te encourager à proffifer de bien en mieidx. Et ce que
45 présentement te escri:^ nest tant affin qiien ce train vertueux tu vives, que
de ainsi vivre et avoir vescu tu te resjouisses et te refraischisses^^ en courage
pared pour f advenir.
A laquelle entreprinse parfaire et consommer, il te peut asse:{ souvenir
comment je nay rien espargné ; mais ainsi te y ay je secouru -^ comme si je
50 n eusse aultre thesor en ce monde que deteveoir tme foys ^"^ en ma vie absolu
et parfaict, tant en vertu, honesteté et preiidhommie^^, comme en toutsçavoir
libéral et honeste, et tel te laisser après ma mort comme un mirouoir représen-
tant la personne de moy ton père et, sinon tant excellent et tel de faict comme
je te souhaite, certes bien tel en désir.
5 5 Mais encores que mon feu père, de bonne mémoire, Grandgousier eust
adonné tout son estude^^ à ce que je proffitasse en toute perfection et sçavoir
politique, et que mon labeur et estude correspondit très bien, voire encores
oultrepassast son désir, toutesjoys, comme tu peulx bien entendre, le temps
Ligne 42 : A, G : je ne dys pas ; ] : je ne dys — I. 43. H, J : vertus — A, G, H, J,
K : par icy devant — 1, 44. G : plus forte encourager à proufiter ; J : prouffiter — A,
G, H, J, K : Et ce que présentement... pour Vadvenir manque — 1. 48. G : entreprinse,
consumvier — A, G : peult — 1. 49. A, G : riens — M : ainsi y ay je secouru — 1. 50.
A, K : thresor ; G : trésor — A : une fois — 1. 51. A, G, J : vertui — G : preudo-
inie ; J : preudljomme — 1. 52. A, G, J : mirouer — 1. 54. G : comme je souJmite —
1. 5). A, G, J : Grantgousier — 1. 56. J : prouffitasse — 1. 57. A : politicque — A, G,
H, J : correspondis — 1. 58. G, H, J : toutesfois — G : conie
24. Qui dégénère, qui déchoit. Cf. 1. III, 26. Aidé,
ch. XVIII : « Ma femme non dégénérante de ceste 27. Un jour.
commune entreprinse... » ^g" Sagesse, ensemble des qualités qui font
25. Tu te rafraîchisses, tu reprennes des forces ° ' ^
fraîches. - Il est possible que cette phrase, le prud'homme, l'honnête homme.
ait été ajoutée en 1542, non comme une addi- 29. Tout son zèle. L'emploi à'estude au
tion, mais comme une variante qui aurait dû, genre masculin est fréquent chez R. ; d'ail-
dans la pensée de R., remplacer la première leurs, dès le xves.,le mot, anciennement fémi-
rédaction. Cf. Bodin, i?«'. Hiat. Litt., 1902, nin, tend par réaction étymologique, à devenir
p. 653-56. (P.) masculin Cf. Brunot, 1. 1, p. 404-405. (S.)
102 PANTAGRUEL
n estait tant idoine^° ne commode es lettres comme est de présent, et navoys
60 copie 5 ' de tel^ précepteurs comme tu as eu.
Le temps estait encares ténébreux et sentant Vinfelicité^'' etla calamité des
Gathi^\ qui avaient mis à destruction toute bonne literature ; mais, parla
bonté divine, la lumière et dignité a esté de mon eage rendue es lettres, et y
voy tel amendement que de présent à difficulté serays je receu en la première
65 classe des petite grimaulx^'^, qui en mon eage '^ virile estoys (non à tord)
réputé le plus sçavant dudict siècle. Ce que je ne dis par jactance vaine, —
encares que je le puisse louablement faire en fescripvant, comme tu as l'auto-
rité de Marc Tulle ^^, en son livre de Vieillesse", et la sentence de Plu-
tarche au livre intitulé : Comment on se peut louer sans envie '^, —
70 mais pour te donner affection de plus hault tendre.
Ligne 59. A, H, J, K : ydoine ny commode ; G : ydoyne ny commode — A, G, H, J, K :
comme il est — A, G : et navoys pas — 1. 60. K : precepturs — 1. 61, G ; ténébreux et
seuttent ; J : sentent — 1. 62. J : qui auroient mis — 1. 63. A : aage — H : redue —
1. 64. M : seroysje creu — G : première classe de peti\ grimaulx — 1. 65. A, H, K : peti^
— A, G : moy qui — A : aage — 1. GG. k,G : ce que je ne dis pas — 1. 67. A : encores
que bien je le puisse et louablement — ] : en te escripvant — A. G : Vauctoritè ; J :
l'authoritê — 1. 69. H, J -.on livre — K. ] : on se peult
30. Apte. Cf. 1. I, ch. L, n. $5. apud Horaerum saepissime Nestor de virtutibus
31. Abondance. Latinisme (copia, même suis praedicet ? tertiam enim jam aetatem
sens) fréquent cliez R. et au xvi^ s. hominura vivebat ; nec erat ei verendum, ne
32. Infortune, malheur. Latinisme qu'on lit vera de se praedicans, nimis videretur aut inso-
souvent chez R.et chez les écrivains de l'époque. lens aut loquax. » (P.)
33. Chez tous les humanistes du temps de 38. IlEpt loîJ âautov £x:atvav àveTwtçOovw; [De
R., ce mot tend à devenir synonyme de bar- se ipsum citra invidiam laudando]. Le passage
bares et à désigner les gens et les oeuvres du auquel R. fait allusion semble être le suivant,
moyen âge en général. (P.) xx : « Toûioiç [j.£v oûv, av [at] advov 'éyojaiv r)-
34. Écoliers des classes élémentaires. Cf. Xtzîav, àXXà /.al BdÇav xal àpsxJjv, SotIov, où
ch. I, n. 47. yàp àvwyeXèç, àXXà [xÉya, Ç^Xov l(i.:T;oio3v aijLa
35. Age. Cf. 1. I, ch. I, n. 11. xal iptXoT'.[j.(av xtvà xoïç oCtw /.oXaî^ojxsvot;. Il
36. Cicéron. Au xvie s., on désigne les faut être indulgent pour les vieillards qui se
auteurs latins tantôt par leur cognomen, tantôt vantent, lorsqu'ils ont pour eux non seule-
par le praenomen et le nomen. (P.) ment l'âge, mais aussi la réputation et la vertu,
37. Cf. DeSenectute, 9 et 10 : « Nihil necesse car il n'est pas inutile, il est au contraire impor-
est mihi de me ipso dicere, quanquam est id tant qu'ils excitent le zèle et l'amour-propre de
quidem senile, aetatique nostrae conceditur. ceux qu'ils réprimandent ainsi [en donnant leur
[C'est le vieux Caton qui parle.] Videtisne ut propre conduite en exemple]. » (P.)
CHAPIlKi: VI II
103
75 (•
Mainicnanl toutes disciplines sont restitmes '^ les langues instaurées :
Grecque ^° sans laquelle cest honte que une personne se die sçavant,
Hebraicque, Caldaicque*\ Latine^'' ; les impressions, tant élégantes et cor-
rectes, en usante ^\ qui ont esté inventées de mon eage par inspiration divine^\
comme à contrefit *^ T artillerie ^^ par suggestion diabolicque ^\ Tout le
monde est plein de gens savans, de prec[e]pteurs très doctes, de librairies
très amples, quil m'est advis que, ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny
de Papinian '*^ nestoit telle commodité d'estude qu'on y veoit maintenant, et
ne se fauldra plus doresnavant trouver en place, ny en compaignic, qui ne
80 sera bien expoly^^ en Tofficine'" de Minerve. Je voy les brigans, les boureaulx,
Ligne 71. M : restitués— 1. 76. A : scavans — J : de libraires — 1. 78. A, G : ny avoit
point telle commodité d'estude qu'il y a maintenant ; H, J : qu'on il y veoit maintenant —
1. 79. A : doresenavant — 1. 80. M : exploy ; J : qui ne sera ne bien expoly — A : bourreaux
39. Rétablies en leur premier élat. Cf. 1. I,
ch. IX : « après la restitution des bonnes lettres. «
40. Cet éloge du grec indispensable à tout
érudit, se rencontre presque chez tous les
humanistes du xvie s. (P.)
41. Erasme avait recommandé l'étude de
la langue chaldaïque, utile à l'interprétation de
l'Ancien Testament. Cf. Apologia in dialogum
Jacohi Latonii (i 5 18) : « Nec adferam in médium
quod hebra;a chaldaicaque lingua, cum sint
inter se confines cumque utraque prodita sint
veteris instrumenti volumina, non solum hune
habent usum, ut apud barbaras pr^dicetur
Christus, verum etiam ut de scripturis judice-
mus. » Cf. Thuasne, op. cit., p. 249, n. 2. (P.)
42. Le grec, le latin et l'hébreu sont les
trois langues favorites des humanistes, les trois
qui étaient enseignées au Collège royal, la « tri-
lingue Académie », comme l'appelle Marot. (P.)
45. Usage. Cf. 1. I, ch. IX, n. 14.
44. L'attribution de l'invention de l'impri-
merie à une inspiration divine est un lieu com-
mun cher aux humanistes. Cf. Thuasne, Villon
et Rabelais, p. 252.
45. Au rebours. Composé attesté ici pour la
première fois.
46. L'ensemble des engins de guerre. Cf.
1. I, ch. XXVI, n. 14.
47. L'artillerie était considérée depuis long-
temps comme une invention du diable. Dans
l'enfer des Mystères du moyen âge, figuraient
des canons. Cf. R.E.R., IX, 20, note i. Erasme
dansl'Adage Dulce hélium inexpertis, qualifie en-
core les bombardes de machines du Tartare,
tartareis machinis. (P.)
48. Le règne de Septime Sévère, sous qui
florissait le jurisconsulte Papinian, n'a pas été
particulièrement favorable aux études. R.
semble bien reproduire ici les idées des légistes
qu'il avait fréquentés : il considère qu'un grand
jurisconsulte, auteur de Ouxstiones, Responsa,
Definitiones, et souvent cité dans le Digeste,
suffit à la gloire d'une époque. (P.)
49. Poli, perfectionné. Latinisme (expoîitus
même sens) rare au xvie s.
50. Ecole de sagesse. Cf. 1. V, ch. xx
« Egypte, célèbre officine de toute philosophie. »
Ailleurs, au sens technique de fabrique, 1. III,
ch. II : « officines de faulx monnoyeurs », ou
encore, 1. III, ch. vu: « Le cœur qui est Voffi-
cine de tout bien et de tout mal. » Toutes ces
acceptions sont celles du lat. officina. (S.) —
Réminiscence d'un passage de Budé, Lucubra-
tiones, 286 C : «hominem in nulla non officina
Musarum perpolitum. » Cf. Delaruellc, loc.
cit., p. 252, n. 2. (P.)
lO-l
PANTAGRUEL
les avanturiers'\ les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs
et prescheurs de mon temps. Que diray je ? Les femmes et filles ont aspiré
à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine ^^ Tant y a que, en Péage
où je suis, j'ay esté contrainct de apprendre les lettres Grecques ^\ lesquelles
85 je navois contemné *'^ comme Caton ^\maisjen'avoys eu loysir de comprendre
en mon jeune eage ; et vohinfiers me délecte à lire les Moraulx de Plii-
tarche ^^, les heaidx Dialogues de Platon '', les Monumens de Paiisa-
Ligne 81. H : plus doctes les que docteurs — 1. 82. A, G : de mon temps. Il n est pas
les femmes et filles qui ne ayent aspiré à ceste louange et à ceste manne céleste de bonne
doctrine — 1. 83. A : en l'auge — 1. 85. A :;V n'avoys pas contemné; G : je navois pas
contenné ; H : contenné ; J. K : contenue ; M : continué — G : le loysir de compren —
1. 86. A : aage — A, G : voulentiers — J : moralux — 1. 87. M : Monuemens .
5 1 . Milice irrégulière de fantassins sous Fran-
çois 1er. Cf. 1. I, ch. XXVI, n. 23.
52. Erasme, dans le colloque Abbatis et
Eruditœ, cite, parmi les femmes instruites de
son temps, les sœurs de l'érudit nurembergeois
Bilibald Pirckeimer, les sœurs du théologien
Blaurer et les filles de Thomas Morus. Cf.
Thuasne, Villon et Rabelais, jp. 247. R. sans
doute songeait aussi, en écrivant cette phrase,
à Marguerite de Navarre. Cette diffusion de la
culture antique chez les femmes excitait l'en-
thousiasme de Salmon Macrin, entre autres
humanistes. Cf. Hymnonwi Jibri sex, p. 173 :
At nunc o Deus ! o beata secla !
Romanas pueri, innubae et puellce
Ac gracias avide sequuntur artes. (P.)
53. Si l'on en croit Erasme (lettre à Martin
Dorp) nombre de personnages de son temps
s'étaient mis à l'étude des lettres antiques sur le
tard, comme Gargantua : « Possem tibi per-
multos enumerare nominatim qui cani jam
cœperint in his literis repuerascere, quod tan-
dem animadverterint sine his mancum ac
cœcum esse literarum studium. » Cf. Delaruelle,
toc. cit., p. 253. (P.)
54. Méprisé. Cf. 1. I, ch. xlvi, n. 10.
5 5 . Réminiscence de Plutarque qui rapporte,
Vie de Caton V Ancien, que Caton méprisait toute
la culture et l'éducation des Grecs : « ;:âaav
'EÀXr|vr/.r,v ixoDiav za; 7:aio£t'av Otco oiloT'.ata;
~po-T|Àa/.i'wa)v. » (P.)
56. Peut-être avons-nous là une confidence
de R. sur ses lectures favorites. Plutarque est
un des auteurs anciens auxquels il a le plus em-
prunté. Cf. Plattard, p. 229-245. Nous connais-
sons trois exemplaires des Moralia de Plutarque
revêtus de l'ex-libris de R. L'un d'eux a été si-
gnalé et étudié par M. A. Lefranc, dans V Ama-
teur d'autographes, 15 juin 1901 ; un autre par
M. P. P. Plan, dans les Mélanges d'archéologie
et d'histoire deVEcole française de Rome, 1906. (P.)
57. R. professe souvent une grande admira-
tion pour Platon. Il cite au cours de son livre
plusieurs de ses dialogues : le Banquet, la Répu-
blique, le PhiVebe, le Gorgias, le Tinu'e. La
bibliothèque municipale de Montpellier possède
un Platon revêtu de son ex-libris. Cf. A.
Lefranc, Bidletin du bibliophile, 1905. Dans la
Lettre au bailli du bailli des BailUfs, nous
vovons que R. demande à emprunter à M. le
Scelleur de l'évêché d'Orléans, Claude Fram-
berge, un exemplaire de Platon qui lui a déjà
été prêté. Cf. R. E. R., III, 160 et VII, 517.
Pourtant, R. n'a fait que peu d'emprunts
directs à Platon (cf. Plattard, p. 225), encore
qu'il s'intéressât aux idées platoniciennes qui
étaient du domaine commun des humanistes
dans la première moitié du xvic s. (P.)
CHAlMTRi; VIII
105
90
nias 5' et Antiquitez de Athcneus '\ attendant lljeure qu'il plaira à Dieu,
mon Créateur, nie appeJler et eommander yssir^° de ceste terre.
Farquoy ^\ mon Jil~, je te admoneste ^' que employé ta jeunesse à bien
profiter en estudes et en vertus. Tues à Paris, tu as ton précepteur Epistemon,
dont Vun^' par vives et vocables^* instructions. Ta ultre par louables exemples,
te peut endoctriner ^'\
feniens et veulx que tu aprenes les langues parfaictement : premièrement
95 la Grecque, comme le veult Quint ilian "^ secondement la Latine, et puisTHe-
braïcque pour les sainctes letres, et la Chaldaïcque et Arabicque pareillement^'' ;
Ligne 91, J : proiifiter ; K : prouftter — A, G : estude
92. A, H : vocales — G : l'autre — 1. 93. A, G : te peust
- 1. 95. K : la greque
et en vertus manque —
I. 94. A, H, J : J'entends
58. La description de la Grèce (ncoirlyTiaiç
TT); 'EÀXiôo;) de Pausanias (ne s. ap. J.-C.)
était très goûtée des lettrés de la Renaissance
pour les documents qu'elle leur fournissait sur
la géographie, les monuments et la mythologie
de la Grèce. R. la cite deux fois (cf. Plattard,
p. 210) et lui a emprunté directement ou
indirectement un certain nombre de curiosités
d'érudition. (P.)
59. Le Banquet des Sophistes (As'.nvoaoçu-ai)
d'Athénée (me s. ap. J.-C.) était également en
faveur auprès des humanistes de la Renaissance,
si curieux de tout le détail de la vie antique.
Diverses anecdotes, rapportées par R., ont leur
origine dans cette compilation (cf. Plattard,
p. 179) ; mais il est difficile de dire si R. les a
tirées lui-même d'Athénée, ou empruntées à
quelques-uns des ouvrages de seconde main
qui avaient exploité le recueil grec. (P.)
60. Sortir. Cf. 1. I, ch. i, n. 5.
61. C'est pourquoi. Ici commence le pro-
gramme d'études que Gargantua propose à son
fils. On remarquera qu'il est moins précis que
celui qui est décrit aux ch. xxiii et xxiv du
1. I. R. n'y parle point des méthodes péda-
gogiques à suivre et ne semble pas se soucier
d'allier la culture physique à la culture intel-
lectueUe. (P.)
62. Je t'avertis. Cf. 1. I, ch. xviii, n. 14.
63. Epistemon.
64. Orales. Latinisme (vocales) isolé dans ce
sens; Montaigne emploie de même la forme
francisée voyelle, t. I,p. 345 : « Ceste correction
voyelle et auriculaire. » (S.)
65. Instruire. Cf. 1. I, ch. xiv, n. 7. Rémi-
niscence de Cicéron, De Officiis, I, i : « Quan-
quam te, Marce fili, annum jam audientem
Cratippum idque Athenis, abundare oportet
praeceptis institutisque philosophiae, propter
summam et doctoris auctoriiatem et urbis quo-
rum aller te scientia aiigere potest, altéra exeni-
plis... » (P.)
66. Cf. Institutio oratorio, I, i : « A graeco
sermone puerum incipere malo : quia Latinus,
qui pluribus in usu est, vel nobis nolentibus se
praebet ; simul quia disciplinis quoque graecis
prius instituendus est, unde et nostrae fluxe-
runt. »Budé, DeAsse, t.I, p. 34, avait recom-
mandé d'étudier le grec avant le latin, sur
l'autorité de Quintilien. (P.)
67. C'est-à-dire pour l'étude de l'Écriture
Sainte, dont le texte nous a été transmis en
hébreu, enchaldéenet en arabe. Certains psau-
tiers du temps de R. donnaient le texte des
psaumes en hébreu, en grec, en arabe, en chal-
déen et en latin. Cf. R.E.R., X, 335. (P.)
PANTAGRUEL.
14
io6
PANTAGRUEL
et que tu formes ton stille, quand à la Grecque, à Timiiation de Pla-
ton, quand à la Latine, à Ciceron ^^. Quil n'y ait hystoire que tu ne
tienne en mémoire présente, à quoy te aydera la Cosmographie ^' de ceulx
100 qui en ont escript.
Des ars libéraux : géométrie, arismeticque et musicque'^°, je t'en donnay
quelque goust quand tu estoys encores petit en l'eage de cinq à six ans ; pour-
suys la reste '^'; et de astronomie saiche en tous les canons '%• laisse moy
f astrologie divinatrice"^' et Fart de Lullius'^^, comme abu^et vanité^.
Ligne 97. A, G : quant à — 1. 98. A, G : quant à — A, G, H : histoire — 1. 99.
A, G, H, J : tiengne — 1. loi. A : Les an, liheraulx ; G : liberaulx — 1. 102, G :
quant — A : en Vaage — 1. 103. A : /^ reste ; H : poursuis ; J : poursuis le reste — A :
saches en ; G : sache en; H, J : sasche en
68. De la langue française il n'est pas ques-
tion. La « philosophie » telle que l'entendaient
les humanistes, c'est-à-dire toutes les sciences
dignes de ce nom, ne pouvait s'enseigner
dans la langue vulgaire, qui restait méprisée
de savants comme Budé. Cf. 1. 1, ch. xv, n. 23.
(P.)
69. Terme francisé au xvK s. par Jean Le
Maire (t. I, p. 26 : « la cosmographie, c'est à
dire la description de la terre «), qui le confond
avec la géographie définie plus loin, p. 120:
« La géographie, c'est à dire la situation de
la terre. » R. avait des notions plus précises
sur l'une et sur l'autre sciences ; la cosmographie
est pour lui, comme pour les anciens, la descrip-
tion de l'univers, et nous avons vu, ch. vu,
p. 83,var. G, dans la bibliothèque de Saint-
Victor ce titre plaisant : De cosmographia pur-
gatorii. (S.)
70. Gargantua ne cite que quatre des sept
arts libéraux enseignés dans les collèges des
Facultés des Arts : le « reste » comprenait
la grammaire, la rhétorique et la logique.
(P-)
71 . Reste était tantôt masculin et tantôt fémi-
nin au xvie s. Cf. A toutes restes, 1. I, ch. m,
n. 54. (P.)
72. Lois, règles.
7 3 . Qui devine ou prédit le sort des hommes.
Cf. 1. III, ch. XLV : « les Mjenades... forcenées,
divinatrices »,et ailleurs. 'La.ûnhm^ (divinatrix)
du xvie s. Montaigne, Essais, 1. 1, ch. xii, parle
de « fables divinatrices ». Cette astrologie judi-
ciaire est celle qui prétendait déterminer l'in-
fluence des astres sur la destinée humaine . On
l'opposait à l'astrologie proprement dite, ou
naturelle, laquelle se confondait avec l'astrono-
mie. On sait que le xvie s. marque l'apogée de
cette prétendue science ; les sceptiques, comme
R., étaient alors bien rares. (S.)
74. II est probable qu'il s'agit ici non de l'al-
chimie de Raymond LuUe, déjà bafouée au ch.
VII, 1. 133, mais de son Arsbrevis, espèce de
sophistique dont H. Corneille Agrippa venait
de montrer l'inanité, au ch. ix du De vanitate
scientiarum : « Invenit autem Raymundus Lul-
lus recentioribus temporibus dialecticae haud
absimilem prodigiosam artem, per quam ... de
quovis subjecto sermone abunde quis valeat
disserere, atque invenire quadam artificiosa
nominum ac verborum perturbalione, atque in
utramque partem de omni sermone curioso hoc
plus quam eleganti artificio garrula loquacitatis
ostentatione disputare neque uUum vincendi
locum aliis relinquere et res minutissimas et
pusillas in immensum dilatare... » (P.)
CHAPITRE VIII
107
105 Du droit civil '^ je veuJx que tu saichc par ciicur les beaiiJx textes et me
les confère avecques philosophie.
Et, quand à la congnoissance des faict:^ de nature, je veidx que tu te y
adonne curieusement'^ ; qu'il n'y ayt mer, rivière ny fontaine, dont tu ne con-
gnoisse les poissons, tous les oyseaulx de Tair, tous les arbres, arbustes " et
no fructices "^ des foresti, toutes les herbes de la terre, tous les met aulx cache:^ au
ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et Midy : rien ne te soit
incongneu.
Puis songneusement revisite " les livres des medicins Grec^, Arabes ^° et
Latins, sans contemner les Thalmudistes ^' et Cabalistes ^\ et par fréquentes
Ligne 105. H, J : droici — A, G : tu sache ; H, J : tu sasche — 1. 106, A, G :
avecques la philosoptne — l. 107. A, G : £/ quant à — 1. 108. A : ryviere — 1. iio.
M : foreti — H, J : on ventre — 1. ni. A, G, H : riens — 1. 113. A, G, J : médecins
— 1. 114. K : et sans conienner — G : fréquente
75. Ici, comme plus loin au ch. x, R. révèle
son initiation aux sciences juridiques. Il se fait
l'écho de Budé et du cercle des légistes de
Fontenay-le-Comte, qui professaient une vive
admiration pour le droit civil romain. fP.)
76. Soigneusement. Cf. 1. I, Prol., n. 77.
77. Latinisme {arhnstum, même sens) que
R. tire de Pline et qui s'est généralisé dès le
xvie s. (S.)
78. Buissons. Emploi isolé de ce latinisme
(Jruticevi).
79. Recherche souvent. Et plus bas : « Com-
mence à visiter \qs sainctes lettres. » Latinisme
(x'isitare) fréquent au sens d'inspecter. Cf.
Amyot, Lysand., ch. lvii : « Il fallait visiter les
papiers que Lvsander avoit dans sa maison. »
(S.)
80. Dans Gargantua, R. marque moins de
considération pour la médecine arabe. Cf. 1. I,
ch. XXIV, n. 185.
81. Talmudistes, ici au sens de rabbins,
auteurs de l'immense compilation connue sous
le nom de Talmud. Le dérivé, tiré du bas-lat.
talmiidisla, est ici attesté pour la première fois.
Cf. 1. III, ch. XLiv : « Comme disent les thal-
mudistes... » (S.)
82. Savants dans la Cabale, mentionnée ci-
dessus (cf. Prol. n. Il), Dérivé attesté pour
la première fois chez R. qui associe fréquem-
ment les Cabalistes aux Massorètes (1. IIL
ch. XIV et xxiii) ; parfois, il donne ce nom
aux moines, 1. I, ch. viii : « les Cabalistes de
Sainlouand. » (S.) — Ce sont les médecins juifs.
« Les Juifs sont divisés en deux sectes géné-
rales : les Karaïtes, qui ne veulent point rece-
voir les Traditions ni le Thalmud, mais le seul
texte de l'Ecriture ; et les Rabbanistes, ou Thal-
mudistes, qui outre cela reçoivent encore les
Traditions et suivent le Thalmud. Ceux-ci
sont encore divisés en deux : en Rabbanistes
simples, qui expliquent l'Ecriture selon le sens
naturel par la grammaire, l'histoire ou la tra-
dition ; et en Cabalistes, qui, pour y découvrir
les dons cachés et mystérieux que Dieu y a
mis, se servent de la Cabale. » (Dict. de Tré-
voux, MO Cabale.) (D.)
io8
PANTAGRUEL
T15 anatomies^^ acquiers tov parfaick congnoissance de Yaiilire ?nonde^\ qui
est Vhomme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les sainctes
lettres, premièrement en Grec le Nouveau Testament et Epistres des
Apostres, et puis en Hebrieu ^^ le Vieulx Testament.
Somme, que je voy un ahysme de science : car, doresnavant que tu deviens
120 homme et te fais grand, il te faiddra yssir ^^ de ceste tranquilliié et repos
d'cstude et apprendre la chevalerie et les armes *' pour défendre ma maison
et nos amys secourir en tous leurs affaires ^^ contre les assaut x des mal fai-
sans.
Et veux que de hrief^^ tu essaye combien tu as proffité, ce que tu ne
125 pourras mieiûx faire que tenent conclusions '^° en tout sçavoir, publiquement,
envers tous et contre tous '^\ et hantant les gens lettre:^ qui sont tant à Paris
comme ailleurs.
Ligne 115. A : anaiomyes — 1. 116. A, G, H, J : Et par quelques heures — 1. 119.
A, H, J : que je voye ; G : que tu voye — A : doresenavant — 1. 120, A, J : issir —
1. 124. A, G, H : veulx — 1. 125. G, J : tenant — A, H, J : puhlicquetnent ; G :
puplicquement — 1. 12e. H, J : letrei — 1. 127. K : aillieurs
83. Dissections. Fréquent avec ce sens au
xvie s. et tout particulièrement chez Paré (v.
Littré). On sait que R. fît à Lyon en 1 538 une
leçon publique d'anatomie sur le cadavre d'un
pendu. (S.) — Au temps de R. les analomies
c'est-à-dire les dissections étaient rares, parce que
l'on ne pouvait guère disséquer que les cadavres
des suppliciés. Parfois les étudiants allaient la
nuit dans les cimetières déterrer les morts pour
les anatomiser en secret. Cf. La Vie privée
d'autrejois, par A. Franklin, t. XIL Les chirur-
giens. Paris, 1893, p. 105-125, et Lespremières
dissections à la Faculté de médecine de Paris, par
le Dr Wickersheimer, Bulletin de la Société de
l'histoire de Paris, t. XXXVII (1910). (D.)
84. Que l'on appelait le microcosme, par oppo-
sition au macrocosme, l'univers. Cf. 1. III, ch. m :
« Et si au patron de ce fascheux et chagrin
monde rien ne prestant, vous figurez l'autre
petit monde qui est l'home, vous y trouverez un
terrible tintamarre. » (P.)
85. Hébreu. Cf. 1. I, ch. un, n. 50.
86. Sortir. Cf. 1. 1, ch. i, n. 5.
87. Ainsi les exercices physiques de caractère
militaire que R., dans l'éducation de Gar-
gantua, associe aux exercices intellectuels, sont
ici remis à l'époque où Pantagruel aura
achevé ses études. Ce n'est que dans le Gar-
gantua que s'accuseront les traits vraiment ori-
ginaux du système d'éducation de R. (P.)
88. Affaire est masculin chez R. comme gé-
néralement au xvie s. Cf. Brunot, t. I, p. 402.
89. Bref. Cf. 1. I, ch. v, n. 5. Le sens est :
promptement.
90. Tenir conclusions; dans le langage de
l'école, c'était soutenir des thèses. Cf. ch. x, 1. 8.
Pantagruel « par tous les carrefours de la ville
mist conclusions... Et premièrement en la rue du
feurre /m/ contre tous les regens... Puis en Sor-
bonne im/ contre tous les Théologiens... »(P.)
91. Ainsi R., comme tousses contemporains,
n'imagine point d'exercice supérieur à l'argumen-
tation comme épreuve de la science acquise, et de
l'exercice du jugement. Par là, sa pédagogie garde
CHAPITRl- VIII
109
no
Miiis — parce que, selon le saige Salomon, sapience *" n entre poinct en
ame malivole'^' et science sans conscience nesi que ruine de Yame — il te con-
vient seriw, aymer et craindre Dieu, et en liiy mettre toutes tes pensées et tout
ton espoir, et par foy formée de charité estre à hy adjoinct en sorte que
jamais ncn soys desamparé par péché. Aye suspect^ les abus du monde. Ne
met:;^ ton cueur^^ à vanité -^ car ceste vie est transitoire, mais la parolle de
Dieu demeure éternellement'^^. Soys serviahle à tous tes prochains et les ayme
135 comme toy mesmes. Révère tes précepteurs^'. Fuis les compaignies des gens
esquel:^ tu ne veulx point resembler, et les grâces que Dieu te a données, icelles
ne reçoip:;^ en vain^'^. Et, quand tu congnoistras que auras tout le sçavoir
de par delà acquis, retourne vers nioy, a/fin que je te voye et donne ma béné-
diction devant ^' que mourir.
Mon jil:;^, la paix et grâce de Nostre Seigneur soit avecques toy. Amen.
De Utopie '°", ce dix septiesme jour du moys de mars '°'.
Ton père.
Gargantua.
140
Ligne 128. H, J : sceloii — A : sage — 1. 129. A, G : ruyne — 1. 132. A, G, H, J : de-
semparé — A : Ayei — A, G : et ne met\ point — 1. 135. G : Fuys — M. : de gens —
1. 136. J : poinct — 1. 137. A : ne recoipii point ; G : ne recoys point ; H, J, K : ne
recoipii — G : Et quant — 1. 138. A, G : retourne-t-en
quelque chose de la tradition médiévale. (P.)
92. Sagesse. Cf. 1. I, ch. xiv, n. 9.
93. Malveillante. Cf. ci-dessus, ch. m, n.9.
Cf. Livre de la Sagesse, I, 4 : « Nam in
male%'olani animam non introibit sapientia... »
Cette sentence est souvent citée par les auteurs
ecclésiastiques. Voir des e.xemples dans R.E.R.,
IX, p. 425-426. (P.)
94 L'expression mettre son cœur à est du
langage théologique. C. Calvin, Inst. Chrest.
p. 760 : '< les Roys ne doivent. . . mettre leur
cœur à avarice. » (P.)
95. A des choses vaines. C. Calvin, Iiist.
Chrest., p. 202 : « Mais comme nostre esprit
est enclin à vanité, il ne peut jamais adhérer
à la vérité de Dieu. » (P).
96. Réminiscence d'Isate, XL, 8 : « Ex-
siccatum est fœnum et cecidit flos : Verbum
aiitem Doviini nostri manet in xternum. » (P.)
97. Érasme recommande avec instance ce res-
pect des maîtres dans son De pueris statim ac
liberaliter instituendis, fol. e 8 : « Primus dis-
cendi gradus est praeceptoris amor. » Cf.
Thuasne, Villon et Rabelais, p. 265. (P.)
98. L'éducation morale de Pantagruel n'est
donc pas négligée. Il est vrai qu'elle n'a rien
d'original. On notera seulement la gravité et la
piété que respirent ces exhortations de Gargan-
tua à son fils. (P.)
99. Avant. Cf. 1. I, ch. vi, n. 30.
100. Cf. ch. II, n. 4.
TOI. On peut supposer que cette date cor-
IIO
PANTAGRUEL
Ces lettres receues et veues, Pantagruel print nouveau courage et
145 feut enflambé '°^ à profiter plus que jamais, en sorte que, le voyant
estudier et proffiter, eussiez dict que tel estoit son esperit '°^ entre
les livres comme est le feu parmy les brandes, tant il l'avoit infati-
gable '"'^ et strident.
Ligne 144. K : ces letties — 1. 14$. A, G : fut — G, J : prouffiter — 1. 14e. G, J :
proujfiier — G, H, J : eussiei dit — A, G, H, J : esprit — 1. 147. G : entre les brandes
— K : tant il avait
respond à celle du début de la composition de
Pantagruel. Comme le roman a été terminé en
septembre (ch. xxxiv, « les registres de mon
cerveau sont quelque peu brouillés de ceste pu-
rée de septembre »), R. aurait gardé le
livre II six ou sept mois sur le chantier. (C.)
102. Enflammé. Forme archaïque qui dura
jusqu'à la fin du xvie s.
103. Esprit, Cf. 1. I, ch. x, n. 58.
104. Il n'est peut-être pas sans intérêt de
constater que Jean Le Maire et R. ont été les
premiers a employer ce mot. (S.)
Comment Pantagruel trouva Panurge\
lequel il ayma toute sa vie.
Chapitrh IX.
10
Un jour Pantagruel se pourmenant ^ hors la ville vers Tabbaye
Sainct Antoine % devisant et philosophant avecquesses gens etaulcuns
escholiers, rencontra un homme, beau de stature et élégant en tous
lineamens du co[r]ps, mais pitoyablement navré ■* en divers lieux et
tant mal en ordre qu'il sembloit estre eschappé es chiens, ou mieulx
resembloit ^ un cueilleur de pommes^ du païs du Perche'.
De tant loing que le vit Pantagruel, il dist es assistans :
« Voyez vous cest homme, qui vient par le chemin du pont Cha-
Ligne 4. J : se pormenant — A : hors de la ville — 1. 6. K : escaliers
cops — 1. 8. A : quHl sembloit quilfeust ; G : qu'il sembloil queil feust
pays — 1. 10. A, G : £/ de tant loing
1. 7. K : du
1. 9. A, G:
1. Comme pour Epistémon, qui représente
le savoir, Eusthènes, la force, et Carpalim, la
vitesse, R. a tiré le nom de Panurge, en qui il
incarne la ruse, d'un mot grec : ;cavoupyo;, apte
à tout, fourbe. C'est l'épithète propre au renard
dans Aristote, Elien, etc. (P.)
2. Promenant. Cf. 1. I, ch. vu, n. 18.
3. L'abbaye de religieuses de l'ordre de
Cîteaux, fondée en 11 98 sous le titre de Saint-
Antoine des Champs, occupait l'emplacement
de l'hôpital actuel de Saint-Antoine, à Paris.
L'établissement était entouré de hautes
murailles et formait un petit bourg hors la
ville. Il fut démolien 1796. (C.)
4. Blessé. Vieilli dans ce sens.
5. On disait également, au xvi* s., ressem-
bler à quelqu'un ou à quelque chose et ressembler
quelqu'un ou quelque clKse. Cf. 1. I, ch. xxiv.
1. 45 : « mieulx ressemblai t un passe temps de
roy que l'estude d'un escholier. » (P.)
6. Dont les vêtements sont déchirés par les
branches. L'expression était proverbiale. Le
prédicateur Menot, d'après H.Estienne, Apolo-
gie..., t. II, p. 162, décrivait ainsi l'Enfant pro-
digue : « Mon galand fut mis en cueilleur de
pommes... » (P.)
7. Région naturelle comprise actuellement
dans les départements de l'Orne, de la Sarthe,
d'Eure-et-Loir et de Loir-et-Cher. On y cul-
tive encore spécialement les pommiers à cidre.
Il est probable que R. fit de fréquents séjours
au manoir de Glatigny, proche Souday (cant.
Mondoubleau, arr. Vendôme, Loir-et-Cher),
résidence des du Bellay, ses protecteurs. Cf.
R.E.R., VII, 322. (C.)
112 PANTAGRUEL
ranton ^ ? Par ma foy, il n'est pauvre que par fortune ^ car je vous
asseure que, à sa physionomie, Nature l'a produict de riche et noble
lignée, mais les adventures des gens curieulx'° le ont reduict en telle
15 pénurie et indigence. »
Et, ainsi qu'il fut au droict" d'entre eulx, il luy demanda :
ce Mon amy, je vous prie que un peu vueillez icy arrester et me res-
pondre à ce que vous demanderay, et vous ne vous en repentirez
point, car j'ay affection '^ très grande de vous donner ayde à mon
20 povoir en la calamité où je vous voy, car vous me faictes grand
pitié. Pour tant'', mon amy, dictes moy : Qui estes vous? Dont '"*
venez vous? Où allez vous ? Que querez vous? Et quel est vostre
nom ? »
Le compaignon luy respond en langue Germanicque'^ :
25 « Juncker, Gott geb eiich glilck nnnd bail. Zuvor, lieher Juncker, ich las
eiich luissen das da ir mich von fragt, ist ein arm unnd erharmglich ding,
Ligne 12. G : pouvre — 1. 13. M : physionomie — A, G, H, J : produyt — 1. 14. A,
G, H, J : curieux — reduyt — 1. 17. A : je vous pry — 1. 19. M : vous — 1. 20. G, K :
pouvoir — G : grant pitié — 1. 24. A, G : £"/ le compaignon — 1. 25, M : Luvor — 1. 26.
M : euck — M : din
8. Aujourd'hui rue de Charenton, de la 14. D'où. Cf. l. I, ch. i, n. 3. C'est ainsi
place de la Bastille à Charenton. Cette voie, qu'on abordait un passant, un étranger au
célèbre dans les annales du protestantisme, pa3's. Dans le fabliau du F/7ai;/ «nVe, la femme
est celle que prenaient les huguenots au du vilain adresse des questions analogues aux
xviie s. pour se rendre au temple de Charen- « messagiers le roi », qui cherchent un méde-
ton. Elle prolongeait, hors les murs, la rue cin :
Saint- Antoine. Le lieu de rencontre de Panta- Dont estes vous et ou alez,
gruel et de Panurge peut donc être localisé à Et dites moi que vous quere^.
l'intersection de la rue du Faubourg Saint- La curiosité n'était pas le seul motif de ces
Antoine et de la rue de Charenton actuelles. interrogations prudentes, à une époque où tout
(C.) inconnu pouvait être un malfaiteur. (C.)
9. Hasard. Sens vieilli. R. joue sur les deux 15. Allemand littéraire. L'allemand était
sens du mot. à peu près inconnu en France au XVF s. et
10. Les aventures auxquelles s'exposent l'était, en tout cas, de R. Ce premier morceau
ordinairement les gens curieux. linguistique de Panurge est sans doute l'œuvre
11. A leur hauteur, sur la même ligne. d'un étudiant allemand à Paris : il reproduit
12. Grand désir, envie passionnée. Cf. 1. I, le style pédantesque des savants allemands de
Aux lecteurs, n. 4. l'époque, avec ses latinismes et ses archaïsmes.
13. C'est pourquoi. Cf. R.E.R.,Yl, 2S6. (S.)
CHAPITRE IX 113
iifuid icer vil darvon :^u sagcn, welches cuch verdruslich :^u hcvren, unnd mir
:;ii er:^eJen iver, vin'ol die Poeten iinnd Orators vorieiten hahen gesagt in
irem Spûrchen unnd Senten^en, dus die Gedechtmis des Ellends unnd Armuot
30 ivrîangs erJitten ist ain grosser Lust'^. »
A quoy respondit Pantagruel :
« Mon amy, je n'entens poinct ce barragouin '" ; pour tant, si vou-
lez qu'on vous entende, parlez aultre langaigc. »
Adoncques le compaignon luy respondit '^ :
35 (( Jl harildim gotfano dcch min brin alaho dordin falbroth ringnam
alharas. Nin portb ladikiin almucathin inilko prin al clmim enthoth dal
hehen ensouim ; kuthim al du m alkalini nini hroth dechoth porth min michais
im endoih, priich dal maisoulum bol moth dansrilrim Inpaldas im volde-
moth. Nin htir diavosth mnarhotim dal gousch palfrapin duch im scoth
40 pnicb galetb '^ dal Cbinon min jouhbricb al conin biUaiben dotb dal
prim. y>
Ligne 27. M : verdrussich tji hœrem — 1. 28. A, G, H, K : ivievol — 1. 29. G, H,
J, K : iren — A, G: sprûchen — A, G, H, J, K : senientien — G, H, J, K M : Elleds
— 1. 30. J, M : Luft — 1. 32. G, H, J : je nentendi poinct — A, G, H, J, K : harra-
gouyn — A, G : cpoiir tant — 1. 34. G : repondit — 1. 35. G : alahro — 1. 36. A, G, J :
milkoprim — 1. 37. A, G, H, J : al dim — A. G : michas — I. 38. A, G : marsouim ;
H, J : marsouiutn — A, G : dansrihim — 1. 39. A, G, H, J, K : diavolth — A, G,
H, J : muarhothim — 1. 40. A : foidthrich — A : huthathen ; G, H, J, K : buthathen
16. n Jeune gentilhomme, avant tout, que Guill. Boucliet, Serées, t. V, p. 84 : « Quand
Dieu vous donne bonheur et prospérité. Cher nous voulons dire qu'un homme parle mal,
jeune gentilhomme, apprenez que ce que vous nous l'appelons harragoui)!... » Une trace de
me demandez est triste et digne de pitié et il y cette acception première se trouve même plus
aurait à dire à ce sujet bien des choses, loin chez R., ch. xi : « les Barragoîiins et
ennuyeuses pour vous à entendre et pour moi les Accoursiers. .. », c'est-à-dire ceux qui bara-
à narrer, bien que les poètes et les orateurs gouinent. Quant aux conjectures étymologiques
d'autrefois aient dit dans leurs adages et sen- sur ce mot, cf. R. £./?., V, 393-398. (S.)
tences que le souvenir des peines et de la 18. Le morceau qui suit est forgé de toutes
pauvreté est une grande joie. » Panurge fait pièces par R. Langue factice dans laquelle on
allusion au mot d'Enée dans Virgile, Enéide, discerne des noms propres (Falbroth, Ringuam,
I, 203 : « Forsan et haec olim meminisse ju- Nembroth, Galetli, Chinon, Scot), des termes
vabit. » (P.) techniques (almucathim, alcatim) et des mots
17. Baragouin. Au sens de langage inintelli- communs : marsouin, diavol, grapin, à côté
gible, le mot remonte à R. Dans un texte d'une expression erotique : foulthrich al
Orléanais de i-^^i, barragouin désigne la per- conin. L'auteur nous donnera plus loin deux
sonne qui parle d'une manière inintelligible autres spécimens de baragouin. (S.)
(cf. ch. XI, n. 9), sens qu'on trouve encore dans 19. Le nom de Galeth, rapproché de Chi-
PANTAGRUEL. 15
114 PANTAGRUEL
— Entendez vous rien là ? » dist Pantagruel es assistans.
A quoy dist Epistemon : « Je croy que c'est langaige des antipodes^" ;
le diable n'y mordroit^' mie. »
45 Lors dist Pantagruel :
« Compère, je ne sçay si les murailles vous entendront, mais de
nous nul n'y entend note". »
Dont dist le compaignon ''^ :
« Signor mio, voi videte per exemplo che la cornamusa non suona mai,
50 sela non a il ventre pieno ; cosi io parimente non vi saprei contare le mie
fortune, se prima il trihulato ventre non a la solita refectione, al quale è
adviso che le mani et li denti ahhiii perso il loro ordine naturale et del tuto
annichillati ^^. y>
A quoy respondit Epistemon : « Autant de l'un comme de
55 l'aultre. »
Dont dist Panurge ''^ :
« Lard, ghest tholh he sua virtiuss be intelligence ass yi body schal biss be
Ligne 44. A, G : n'y mor droit pas ; J : n'y mordait mie — 1. 49. G : via voi videte —
1. 50. G : s'era non a; K : non a — M : non vi saperi — M : le mio fortune — 1. 51.
G : in tribulato — 1. 52. A, G, J : del tutto — 1. 55. H : de l'autre — 1. 56. A : Dont
dist Panurge manque ; G, J : Dont dit — 1. 57. A : toute cette phrase et les suivantes
manquent jusqu'au mot jocstTjimpenards inclus (1. 77) — G, H, J K : Lard, gef tholh
non dans ce langage des antipodes, se rap. 23. Panurge emploie la langue italienne
porte évidemment à la famille Gallet, alliée de très courante dans la seconde moitié du
R. Ulrich Gallet était maître des requêtes de xvie s. et familière à la plupart des lettrés de
Grandgousier. Cf. 1. I, ch. xxx, n. i et Intro- l'époque. Vers 1533, date de Pantagruel, l'ita-
duction, p. LXVii. (C.) lien n'était pas encore aussi répandu, d'où le
20. R. compare ce baragouin au langage des sens de la réplique d'Epistémon : « Aultant de
Antipodes, c'est-à-dire au parler des indigènes l'un comme de l'aultre. » (S.)
du Nouveau Monde qui venait précisément 24. « Mon seigneur, vous voyez par exemple
d'être découvert par Christophe Colomb et par que la cornemuse ne sonne jamais qu'elle
Magellan, dont la circumnavigation (15 19- n'ait le ventre plein. Moi pareillement je ne
1522) établit définitivement la réalité jusqu'à- vous saurais conter mes fortunes, si d'abord
lors contestée des Antipodes. (S.) mon ventre troublé n'a sa réfection habituelle.
21. Entendrait. Cf. ch. i, 1. 28 : « les as- Il lui est avis que les mains et les dents ont
trologues n'y peuvent mordre. » perdu leur fonction naturelle et sont du tout
22. Rien. Renforcement de la négation, tiré annihilées. »
du langage de la musique. 25. Le morceau qui suit est de l'écossais et
CHAPITRE IX
115
naturaU reîvtht, tholh suJd oj me pety hâve, for nature hass nlss egualy
maide : bot fortune sum exaltit hess, an oyis deprevit. Non ye less viois mou
^o virtius deprevit and virtiuss men discrivis, for, anen ye lad end, iss non
gîid '^ »
— Encores moins, » respondit Pantagruel.
Adoncques dist Panurge ^' :
« jona andie, guaussa goussyetan behar da erremedio, beharde, versela
6 s ysser lan da. Anbates, otoyyes nausu, eyn essassu gourr ay proposian ordine
den. Nonyssena bayta fascheria egabe, genherassy badia sadassu noiira assia.
Aran hondovan gualde eydassu nay dassuna. Estou oussyc eguinan soury
hin, er darstura eguy harm, Genicoa plasar vadii^^. »
— Estez vous là. respondit Eudemon, Genicoa ?'' »
70 A quoy dist Carpalin ^° :
Ligne 58. G, H, J : hass luss — 1. 59. G : Non ye less men virtiuss viois deprevit and
virtiuss men discrivis for anem ye lad end iss non gud ; H : men virtiuss deprevit and
virtiuss mem discrivis ; J : vioiss men virtiuss deprevit and virtiuss mein discriviss for amen ;
K : vioiss — 1. 62-63. G, H, J, K : Encores moins... Genicoa manque — 1. 70. G, H :
Car pâli m
a sans doute été fourni à R. par un étudiant de
cette nation à Paris. L'écossais était complète-
ment inconnu au xvie s., et les éditions ulté-
rieures de Pantagruel le remplacent par de l'an-
glais ; mais le caractère linguistique primordial
du morceau ressort de cette remarque qui le suit
immédiatement dans les premières éditions :
«Sainct Treignan, foutys vous d'Escoss... » Cf.
R.E.R., \, 151, et VI, '291. (S.)
26. « Milord, si vous êtes aussi puissant
par l'intelligence que vous êtes naturellement
grand de corps, vous devez avoir pitié de moi,
car la nature nous a faits égaux, mais la
fortune en a élevé quelques-uns et abaissé
d'autres. Toutefois la vertu est souvent dédai-
gnée et les hommes vertueux sont méprisés,
car avant la fin dernière nul n'est bon. »
27. Panurge s'exprime cette fois en basque.
Le morceau porte un cachet vulgaire assez
prononcé, étant sans doute l'œuvre d'un de ces
laquais basques qui étaient au service des
grands seigneurs du xvie s. On se rappelle
que Grangousier en avait un à son service
(1. I, ch. xxviii) en qualité de courrier. En
dehors de ce fragment, R. a inséré une phrase
basque dans les « Propos des bien yvres » :
lagonaedatera. Cf. 1. 1, ch. v, n. 79, et /?.£. Z?.,
III, 276-279 (S.).
28. « Monseigneur (grand seigneur), en tous
maux il faut remède ; être comme il faut,
c'est le difficile. Je vous ai tant prié ! Faites
qu'il y ait de l'ordre dans notre propos, où
cela sera, sans fâcherie, si vous me faites venir
mon rassasiement. Après cela, demandez-moi
ce que vous voudrez. Il ne vous fera pas
faute de faire même les frais de deux, s'il plaît
à Dieu. » Cf. R. E . R., III, 278.
29. C'est-à-dire fanicoac. Dieu. Nom qui
figure à la fin du morceau basque de Panurge .
30. Du grec xap;:àXt(xo;, rapide. On voit par
la suite que ce Carpalim est un des officiers de
Pantagruel. Sur son rôle, cf. Plattard,p. 21-22.
né
PANTAGRUEL
c( Sainct Treignan '\ foutys '^ vous d'Escoss, ou j'ay failly à
entendre ! »
Lors respondit Panurge " :
« Prug frest strinst sorgdmand strochdt drhds pag hrledand ^^ Gravât
75 Chavigny Pomardiere rusth pkallhdracg Deviniere près Nays^^, Bcuille
kalmuch monach driipp deîmeupplistrincq dlrnd dodelh up drent loch mine
stTjinquald de vins ders cordelis hur jocststTjimpenards. »
A quoy dist Epistemon :
Ligne 71. G : Treignem — 1. 74. G : frinst — G, H, J : drnds — 1, 76. H, J, K :
delmenpplistrincy — 1. 77. G : jocst stTjimperards — 1. 78. A : A quoy dist... langaige
Lanternoys manque
31. Saint national de l'Ecosse, où il est
connu sous le nom de saint Ringan, prononcia-
tion vulgaire de sanctus Ninianus. La forme
Treignan ou Trignan est tirée de Ringan par la
contamination de la finale du mot saint : saiti-
Trignan. Ce nom est fréquent chez R. Cf. 1. 1,
ch. XVII, n. 27. (S.)
32. Vous êtes. Terme de ce jargon des
Écossais parlant français, que R. appelle ail-
leurs le « languaige Escosse François » (1. IV,
ch. xl). La forme citée par R. se lit fréquem-
ment, au xve s., dans \c Mystère de saint Louis,
roi de France. Dès le xiii^ s., dans les Fabliaux
et dans le Roniati de Renart, on se moque de
ce baragouin. Cf. R.E.R., VII, 457, et IX,
42. (S.)
33. Autre langue de fantaisie, forgée parR.
d'après le procédé déjà mentionné : on y dis-
cerne également plusieurs noms propres (Gra-
vot, Chavigny, Pomardiere, Deviniere près
[SijNays) et quelques noms communs : mo-
nach, vins des Cordeliers, [vijstampenard.
(S.) — Il serait possible que R. ait usé de
quelque procédé cryptographique de son in-
vention, dont on découvrira sans doute un
jour la clef. (C.)
34. Ce brelan (réunion de trois cartes sem-
blables) se rapporte à des propriétés de la
famille Rabelais. Chavigny-en- Vallée (com.
Varennes-sous-Montsoreau, cant. Saumur,
Maine-et-Loire) appartenait à Antoine R., du
chef de sa femme Andrée Pavin (cf. R.E.R.,
VI, 70) ; la Pomardiere (com. Seuilly, cant. et
arr. Chinon) faisait évidemment partie des
mêmes domaines familiaux, puisqu'en 1583, elle
est encore entre les mains des Baudelon,
héritiers directs de R. (cf. 1. I, ch. xxii, n. 13);
enfin, par analogie, Gravot (com. Bourgueil,
cant. et arr. Chinon) peut être rangé dans la
même catégorie, car R. en fait une des terres
que Gargantua distribue à ses officiers après la
victoire (cf. 1. I, ch. Li) et y place une anecdote
du L IV, proJ. Cf. 1. I, Introd., p. LVI.
(C.)
35. Lisez :1a Deviniere près Sinays. C'était
la maison des champs d'Antoine R., et une
tradition , très vraisemblable , recueillie par
Gaignières en 1694, y fait naître R. La
Deviniere appartenait à la paroisse de Cinais,
et la famille R. y possédait un domaine appelé
Aragon (cf. 1. I, ch. iv, n. 17, et ch. XLV,
n.23).(C.)
36. Ailleurs, 1. III, ch. xvii : « Elle ne
parle point Christian », lit-on à propos de la
Sibylle de Panzoust. Expression qu'on ren-
contre dans la farce de Paiheîin, v. 1007 :
CHAPITRE IX
117
« Parlez vous Christian "'^ mon amy, ou langaigePatelinoys '' ? Non,
80 c'est langaigc Lanternoys5^ »
Dont dist Panurge '"' :
ce Herrc, ic en sprchc anders gheen taele dan hersten taele ; my du net
nochtans, al en seg ie v niet een wordt, myuen noot v claert ghenonch wat ie
heglere; gheest my unyt hermherticheyt yet ivaer un ie ghevoet mach /^iinch-^°. »
85 A quoy respondit Pantagruel :
« Autant de cestuy là. »
Dont dist Panurge *' :
Ligne 79. G : chrestien — J : laiiguaige — 1. 80. A, G, H, J, K : Non cest langaigc
Lanternoys manque — 1. 81. k : dit — 1. 82. G, H, J : Heere ; K : Hec re — 1. 83.
G, H, J, K, M : met — G, J : vhordt ; K : uhord — G, J, K : hhat ic — 1. 84. K : ghcesl
— A, G, H : lung — I. 86. A, G, H, J, K : celluy-la —1. 87. G, J : Donc dist
Saincte Dame, comme il barbote !
Par le corps bieu, il barbelote
Ses mots tant qu'on n'y entend rien.
Une parle pas chrestien.
Ne nul langaigc qui apert.
C'est une métaphore familière à toutes les
langues romanes, dans lesquelles chrétien est
synonyme à'homnie et d'humain ; de là parler
chrétien, c'est parler un langage intelligible, en
opposition avec baragouin ou langage barbare.
Henri Estienne se trompe donc en considé-
rant celte expression comme particulière à
l'italien et spéciale au vénitien (Dialogues, t. II,
p. 290). (S.)
37. Semblable à celui de Patelin, dans la
farce du même nom, où R. a peut-être pris
l'idée de cette fantaisie poh-glotte On lit encore
le mot dans la plaisante épître que notre auteur
avait adressée à Ant. Hullot : « Ces paroles [en
latin macaronique].. . translatées de Patelinois
en nostre vulgaire Orleanois. . . » (S.)
38. Langage imaginaire, semblable à celui
qu'on parlait dans le pays des Lanternois, séjour
de la Dive Bouteille. R. donne ailleurs, 1. III,
ch. XLVii, un autre échantillon de ce « courti-
san languaige Lanternois », accompagné d'une
traduction en langue vulgaire. Cette expression
manque aux premières éditions de Pantagruel,
le pays des Lanternois étant lui-même un
emprunt fait au Disciple de Pantagruel (1537);
mais c'est à notre auteur qu'appartient le sens
de « chimérique » qu'il donne à lanternois,
pendant de patelinois. Cf. R.E.R., X, 462-
463. (S.) — Du Fail a repris le mot dans ce
sens, t. II, p. 38 : « Le paillard respondit en
langage de Lanternois, et où l'on n'entendoit
que le haut alleman. » (C.)
39. Le septième discours est en hollandais.
Même provenance littéraire que le neuvième
(v. ci-dessous). (S.)
40. « Seigneur, je ne parle point une langue
qui ne soit pas chrétienne : il me paraît toute-
fois que sans que je vous dise un seul moi,
mes haillons vous décèlent assez ce que je
souhaite. Soyez assez charitable pour me don-
ner de quoi me restaurer. »
41. Le huitième discours est en espagnol,
langue à peine connue en France à cette
époque, comme le confirme d'ailleurs la ré-
ponse de Pantagruel. Il est probable que R.
l'ignorait, et le fragment en question provient
de la même source Httéraire que la plupart des
morceaux débités par Panurge. Cf. R.E.R.,
X, 470-475.(8.)
Il8 PANTAGRUEL
« Seignor, de tanto hahlar yo soy cansado. Por que supplico a Vostra
Reverentia que mire a los preceptos evangeliquos, para que ellos movant
90 Vostra Reverentia a lo qu'es de conscientia, y, sy ellos non hastarent para
mover Vostra Reverentia a piedad, supplico que mire a la piedad natural, la
quai y 0 creo que le movra, como es de ration, y cou esto non digo mas^\ »
A quoy respondit Pantagruel :
« Dea, mon amy, je ne fais double aulcun que ne sachez bien par-
95 1er divers langaiges, mais dictes nous ce que vouldrez en quelque
langue que puissions entendre. »
Lors dist le compaignon '^':
« Myn Herre, endog jeg med inghen tunge talede, lygesom boeen, ocg
uskvvUg creatner ! myne kleebon, och myne legoms magerhed uudviser allygue
100 klalig huvad tyng meg meest hehoff girereb, som aer sandeligh mad och
drycke : hwarfor forbarme teg omsyder offvermeg, och bef ael at gyffuc meg
nogeth, aff huylket jeg kand styre myne groeendes maghe, lygeruss son rnand
Cerbero en soppe forsetthr. Soa shal tue loefve lenge och lyksalight '^'^ . »
Ligne 88. A, G : Setior — K : cansodo — 1. 89. A, G, H : evangelicos — 1. 92. G
que le moisra — 1. 94. A, H : fays — K : douhtc — 1. 95. M : dicte — 1. 98. A, G
Myn Herre... Adoncqnes dist le Compaignon (1. 107) manque — H, J : boern och ; M
bocen — I. 99. J : wdiiyser ; K : wdvyser — H : allyguel — 1. 100. J : hwadtyng —
1. loi. H, J : at gyffue ; K : aiigyffue — 1. 102. H : lygeruiis som — J : sont — 1. 103.
J, K : soa schal — K : tu — H, J, K : lyksaligh
42. « Seigneur, je suis las de tant parler : ment, comme des autres, est indubitable. (S.)
aussi je supplie Votre Révérence de considérer 44. « Monsieur, même au cas que, comme
les préceptes évangéliques pour qu'Elle en soit les enfants et les bêtes brutes, je ne parlasse
portée à ce qu'exige la conscience : s'ils ne aucune langue, mes vêtements et la maigreur
suffisaient pas à émouvoir Votre Révérence à de mon corps montreraient clairement ce dont
la pitié, je vous supplie que vous considériez j'ai besoin, à savoir de manger et de boire :
la pitié naturelle, qui, je crois, vous touchera, ayez donc pitié de moi et faites moi donner
comme de raison; sur ce, je ne dis plus de quoi maîtriser mon estomac aboyant, de
rien. » même qu'on place une soupe devant Cer-
43. Ce neuvième discours est en danois. bère. Ainsi vous vivrez longtemps et heu-
Morceau littéraire, de couleur archaïsante, reux. »
sans doute oeuvre d'un étudiant danois 45. Du grec Eùa6£V7]';, puissant, robuste,
alors à Paris. Le danois n'a jamais été parlé C'est le nom d'un « officier « de Pantagruel,
en France. Le caractère adventice de ce frag- Sur son rôle, cf. Plattard, p. 23.
CHAPITRE IX
119
— Je croy (dist Eustenes^O que les Gothz '^' parloient ainsi, et, si
105 Dieu vouloit, ainsi parlerions nous du cul. »
Adoncques dist le compaignon^' :
« Jdoni, scolom kcha. Im ischar haroh bal babdeca, bemeherah tbitben
li kikar lebein, cbancatbub : « Laab al Adonai cboncn rai '*^ »
A quoy respondit Epistemon :
iio a A ceste heure ay je bien entendu, car c'est langue Hebraïcquc
bien rhetoricquement pronuncée. »
Dont dist le compaignon ^^ :
Ligne 104. H : Eusthenes — K : Gotli — 1. 106. H : compaignonn — 1. 107. A,
G, H, J : scholom — 1. 108. A, G. H, J, K : chamcalhuh — 1. 11 1. G, H, K : reihoric-
quement ; J : rethoriquement
46. Pris ici au sens de Barbares. A propos
des paroles gelées que Panurge entendit sur les
confins de la mer Glaciale, 1. IV, ch. lvi, R.
remarque : « C'estoit langaige barbare... des
parolles horrificques... Goth, Magoth... et di-
soient que c'estoient vocables du hourt et ban-
nissement des chevaulx à l'heure qu'on
chocque. » Cf. plus bas, ch. x : « gothique et
barbare. » (S.)
47. Le dixième discours est en hébreu, très
correct dans son ensemble, quelques transcrip-
tions fautives mises à part. L'illustre orienta-
liste Silvestre de Sacy en a donné la transcrip-
tion exacte et la version, dans l'éd. Variorum.
Le morceau est certainement l'œuvre d'un
rabbin consulté par notre auteur. Les connais-
sances de R. en hébreu méritent à peine d'être
mentionnées. Son enthousiasme pour la langue
sacrée, dans la lettre de Gargantua à Panta-
gruel, ch. vni, est l'indice des aspirations de
l'époque plutôt que l'expression de la réalité.
C'est dans le même sens qu'il faut interpréter
ici la réplique d'Epistemon. Cf. R.E.R., VI,
296. (S.)
48. « Monsieur la paix soit sur vous. Si
vous voulez faire du bien à votre serviteur,
donnez-moi tout de suite une miche de pain,
ainsi qu'il est écrit : Celui-là prête au Seigneur
qui a pitié du pauvre. » Réminiscence du livre
des Proverbes, xix, 17 : « Fœneratur Domino
qui miseretur pauperis... »
49. Le onzième discours est en grec ancien,
transcrit selon la prononciation orientale mo-
derne, comme l'avaient recommandé Reuchlin,
Lascaris et Budé, contrairement à Érasme qui
fit adopter la prononciation actuellement en
usage dans les écoles. Voici la transcription en
grec de ce discours : « AsaroTa xoîvjv zavâya-
6e, 8ià Tt au [jLOi oùx «otoBotsi; ; ôpàç yàp Xiato
àvaXiaxdtievov sjaI aOXiov, xai âv Tw [xsxaÇû (ji£
oùx âXsst? oùSaixôi;" Çïixeïç 8e jrap' I[jloÎ5 a où XP^i-
Kat o[j.wç «piXdXoYOt TtâvTs; ô[j.oXoYOuat xote Xd-
youç -z xai pTjiAaTa TiepiTtà uTuâpy siv, Ôtcote t.^o.-
yuLa auTO -ïai S^Xdv âatt. "EvGa yàp àvayxato'.
[idvov Xdyot eîaiv, î'va TzpàyiJ-aTa, wi 7:£pt aaçto-
j3riT0U[X£v, lAT) Tipoaçdpwç l7:i<paîv£Tat. Excel-
lent maître, pourquoi ne me donnez-vous pas
de pain ? Vous me voyez dépérir de faim misé-
rablement et cependant vous êtes pour moi
sans pitié et vous me demandez des choses hors
de propos. Pourtant tous les amis des lettres sont
d'accord que les discours et paroles sont su-
perflus quand les faits sont évidents pour tous.
Les discours ne sont nécessaires que là où les
faits sur lesquels nous discutons ne se montrent
pas clairement. »(P.)
I20 PANTAGRUEL
« Dcspota ti nyn panagathe, doiti sy mi uc artodotis ? Horas gar limo
anaHscomenon eme atlhios. Ce en to mctaxy eme uc eleis udamos, ^etis de par
1 1 5 ciim ha II chre, ce homos phiîologi pamdes homolognsi tote logiis te ce rhe-
meta peritta hyrparchin, opote pragma asto pasi delon esti. Enthagar anancei
monon logi isin, bina pragmata, Çjon péri amphihetiimeii), me phosphoros
epiphenete. »
— Quoy, dist Carpalim, lacquays de Pantagruel, c'est Grec, je l'ay
120 entendu 5°. Et comment? As tu demouré en Grèce? »
Donc dist le compaignon '' :
« Agonou dont oussys vou denagiieT^ algarou, non den farou ^amisl vous
mariston ulhroii, fousque^ vou brol, tam hrédague:;^ moupreton den goid
houst, dague:^ dague::; non croiipysjost bardounnoflist nou groii. Agoti paston
125 toi nalprissys hourtou los ecbatonous prou dhouquys brol panygon den bascrou
nandous caguons goidfren goid oust troppassou. »
— J'entends, se me semble, dist Pantagruel ; car, ou c'est langaige
de mon pays de Utopie, ou bien luy ressemble quant au son. »
Et, comme il vouloit commencer quelque propos, le compaignon
130 dist 5":
« Jam toties vos per sacra perque deos deasque omnis obtestatus sum ut,
si qua vos pietas permovet, egestatem meam solaremini, nec hilum proficio da-
mans et ejulans. Sinite, queso, sinite, viri impii^
Quo me fata vocant
Ligne 113 . A : iy nin — A, G : dioîi — G : si mi ; J : sy my — 1. 114. A, G,
H, J : athlios ; K : athios — A, G, H : metaxy — G : letis de per — 1. 115. A, G,
H, J : pandes — K : philogi pandes — A, H, J, K : rhemata — 1. né. A, G, H, J :
hyparchin — A, G, J, K : afto — 1. 122. G. H : lamist vou — 1. 124. G : couppys fosi
— A, G, J : hardounoflist — 1. 125. A, G, H, J : echalanous — 1. 12e. A, H, J : caguous
G : caguous — 1. 127. A, H, J : si me semble — 1. 128. J : resemhle — 1. 129. K :
Et comme
50. Je l'ai compris. gou, cagous. » R. en fait arbitrairement la
51. Le douzième discours est d'une langue langue d'Utopie. (S.)
de fantaisie, dernier baragouin de Panurge. 52. Ce dernier discours est en latin, idiome
Comme dans les précédents, on y discerne plu- le plus proche de la « langue naturelle et ma-
sieurs mots connus : « Croupys, prou, pani- ternelle » de Panurge.
CHAPITRK IX
121
13) iibirc, lire ultra vaiiis irslris interpeUationihus obtundatis, luiinorcs veicris
ilJius adagi qiio venter fameUciis anricuUs carere dicitur^K »
— Dea, mon amy, dist Pantagruel, ne sçavez vous parler Fran-
çoys ?
— Si faictz très bien, Seigneur, respondit le compaignon, Dieu
140 mercy. C'est ma langue naturelle et maternelle, car je suis né et ay
esté nourry^-* jeune au jardin de France ^5 : c'est Touraine,
— Doncques, dist Pantagruel, racomptez nous quel est vostre nom
et dont vous venez, car, par ma foy, je vous ay jà prins en amour si
grand que, si vous condescendez à mon vouloir, vous ne bougerez
145 jamais de ma compaignie, et vous et moy ferons un nouveau pair^^
d'amitié telle que feut entre Enée et Achates.
— Seigneur, dist le compaignon, mon vray et propre nom de bap-
tesme est Panurge, et à présent viens de Turquie, où je fuz mené pri-
sonnier lorsqu'on alla à Metelin^' en la male^* heure, et voluntiers
150 vous racompteroys mes fortunes, qui sont plus merveilleuses que
Ligne 13e. A, G, H, K: adagii — 1. 139. A : Sifois; G, H, J : Si Joys — 1. 141. H,
J : on jardin — A, G : c'est Touraine manque — 1. 142. M : racomte\ — 1. 143. M : car
par foy — A, G : si grande — 1. 145. A, G : per d'amytié — 1. 14e. A, G •.fut — 1. 148.
A : Turcquie — 1. 149. A, G : v oulentiers ; K : votduntiers
53. Ventre affamé n'a pas d'oreilles. Cf.
Érasme, Adages, II, 8, 84 : « Venter auribus
caret. » Le mot serait de Caton.
54. Élevé. Cf. 1. III, ch. v : « je n'y suis ne
nourry ne accoustumé » [à être quitte, sans
dettes]. (P.)
55. L'image, sinon l'expression elle-même,
remonte au moins au xve s. Francesco Flo-
rio, dans sa Description de Tours (vers 1477),
écrit : « Est autem Turonia in medio sita
regni profecto, ut dicunt, et est Francise viri-
diarium. » Cf. Mèm. Soc. arcti. de Touraine,
t. VII, p. 91. (C.)
56. Paire, couple ; parfois du masc. au xvi«
s. jusque dans Montaigne.
57. Aujourd'hui Mytilène, capitale de l'île
de ce nom, ancienne Lesbos. En 1 502, lors
PANTAGRUEL.
d'une petite croisade ordonnée par le pape en
l'honneur du jubilé, les Français en tentèrent
le siège, mais ils furent défaits et laissèrent
trente-deux prisonniers aux mains des Turcs.
Ce malheureux épisode, bien oublié, intéressa
cependant vivement les contemporains. Cf.
Chroniques de Jean d'Auton, 3« partie, ch. xxvii
et XXVIII, Gaguin, Monstrelet, etc. Remar-
quons que R. donnant à Panurge trente-cinq ans
ou environ, à son arrivée à Paris, on doit lui en
supposer vingt ou vingt-cinq lors de son dé-
part pour la croisade en 1 502 . On devrait donc
rapporter les événements du 11^ livre aux
années 1510a 1 5 1 5 si l'on voulait faire preuve
de rigueur chronologique. (C.)
58. Mauvaise. Latinisme {mala, même
sens).
16
122 PANTAGRUEL
celles de Ulysses; mais puisqu'il vous plaist me retenir avecques
vous, — et je accepte voluntiers l'offre, protestant jamais ne vous
laisser, et alissiez ^^ vous à tous les diabks, — nous aurons en aultre
temps plus commode assez loysir d'en racompter, car pour ceste heure
155 j'ay nécessité bien urgente de repaistre : dentz aguës^°, ventre vuyde^',
gorge seiche, appétit strident ^% tout y est délibéré. Si me voulez
mettre en œuvre, ce sera basme^' de me veoir briber '"^. Pour Dieu,
donnez y ordre ! »
Lors commenda Pantagruel qu'on le menast en son logis et qu'on
160 luy apportast force vivres, ce que fut faict, et mangea très bien à ce soir,
et s'en alla coucher en chappon ^\ et dormit jusques au lendemain
heure de disner, en sorte qu'il ne feist que troys pas et un sault du lict
à table ".
Ligne 152. A : voulentiers — G : et que je aaccepie voiilentiers — K : l'offre — 1. 153. A,
G, H, J, K : allissiei vous — 1. 156. A, G, H, J, K : appétit strident manque — 1. 159.
A : commanda — 1. 162, A, G, H, J, K : en sorte qu'il... à table manque.
59. Allassiez. Cf. 1. I, ch. xxv, n. 65. proverbiale, qu'on trouve dans les Cent notiv.
60. Aiguës. Cf. 1. I, ch. XIV, n. 8. nouv., nouv. 96, et dans Ane. poés.fr,, t. III,
61. Vide. Cf. 1. 1, ch. XXXII, n. 28. p. 295. (C.)
62. Violent. Sens généralisé d'un adjectif 64. Manger avidement. Le sens propre en
appliqué proprement aux sons et aux bruits. est mendier des bribes. L'acceptation rabelai-
Cf. ch. XIX : « l'Anglois... de l'une [main] sienne, parallèle à èr/^<fr, reste isolée. (S)
frappa l'aultre en son strident ». (S.) 65. Comme les poules, de bonne heure. Le
63. Baume. Forme archaïque, usuelle chez lii<: Arrest d'amour met les maris en posses-
R. qui emploie une seule fois, dans le Prologue sion de « se aller coucher et départir d'une
du 1. I, 1. II, la forme baulnie, courante au compagnie à telle heure que bon leur semble,
xvie s. (S.) — Cf. 1. IV, ch. VII : « La chaire voir en chapon si raestier est. » (C.)
en est tant délicate, tant savoureuse, et tant 66. Sauta du lit à table. Il s'agissait sans
friande, que c'est basme ». Le baume de la doute d'un saut précédé de trois pas de course
Mecque (suc résineux du baumier) était si pré- pour prendre élan. Cf. 1. I, ch. xxin, n. iio.
cieux qu'il avait donné lieu à une expression (C.)
Comnwut Pantagruel equitabkment jugea d'une
controverse merveilleusement obscure et dif-
ficile si justement que son jugement
fut dict fort admirable.
Chapitre X.
Pantagruel, bien records ' des lettres et admonition de son père,
voulut un jour essayer son sçavoir.
De faict, par tous les carrefours de la ville mist conclusions^ en
nombre de neuf mille sept cens soixante et quatre, en tout sçavoir,
10 touchant en ycelles les plus fors doubtes qui feussent en toutes
sciences.
Et premièrement, en la rue du Feurre ', tint contre tous les regens *,
Ligne 4. A : dit — A, G, H, J : plus admirable que celluy de Salomon — 1. 5 . A, G,
H, J : chapitre IX — 1. 8. A, G : Et de faict — 1. 9. A : nombre de sept cens soixante en
tout sçavoir ; K : neuf mile sept cens soixante et quatre — 1. 10. G: en icelles — K: doublées
1. Qui se souvient. Tiré du verbe se recor- nonce à Rome qu'il était prêt à discuter sur
der, se rappeler. Marot dit dans le même sens, 900 questions . La Kresnie philosophale des qiies-
t. L P • 82 : lions enciclopédiques de Pantagruel est une paro-
Mais en estant de son dire recors, die de ces thèses universitaires. (P.)
Vous ne craindrez ceux qui tuent les corps. 3. Rue duFouarre, où étaient au moyen âge
La graphie rabelaisienne est savante, reflétant les salles de cours de la Faculté des Arts. Elle
le lat. recordatus. (S.) tirait son nom de la paille (feurre) sur laquelle
2. La controverse orale était considérée s'asseyaient primitivement les écoliers. Dante
depuis le moyen âge comme l'épreuve par (Parad. X, 136-138) parlait déjà du vico degli
excellence du savoir et de l'habileté dialectique. strami. (P.)
Le clerc désireux d'argumenter affichait préa- 4. On appelait ainsi les maîtres es arts, qui
lablement ses thèses ou conclusions. C'est ainsi avaient le droit de tenir école (regere scolas).
que Pic de la Mirandole, en 1483, avait an- (P.)
124
PANTAGRUEL
artiens^ et orateurs ^ et les mist tous de cul^ Puis en Sorbonne tint
contre tous les théologiens par l'espace de six sepmaines, despuis le
1 5 matin quatre heures jusques à six du soir ; exceptez deux heures d'inter-
valle pour repaistre et prendre sa réfection.
Et à ce assistèrent la plus part des seigneurs de la Court, maistres
des requestes '°, presidens, conseilliers, les gens des comptes ", secré-
taires, advocatz et aultres, ensemble les eschevins'^ de ladicte ville avec-
20 quesles medicins'^et canonistes ''^.Et notez que d'iceulx'^ la plus part
prindrent'^ bien le frai n au dentz; mais, nonobstant leurs ergotz '' et
Ligne 14. K : sepmaines — 1. 15. A, G : de intervalle — 1. lé. J : repaistre —
A, G, H, J, K : réfection Non quil(^A, G : Non pas qu'il) engardast ^ les dicti théologiens
Sorhonicqiies dechopiner et se refraischir à leurs beiwettes acoustumées^ . Et à ce. . . — 1. 18.
H : conseillers — 1. 20. G : médecins — A, G : Et note\ qu'il y en avoit qui prindrent. . .
— 1. 21. A, G : aux dent\
5. Étudiants es arts. Et plus bas, ch. xviii :
« Tous ces grimaux, artiens et intrans... » Ce
terme d'école signifie proprement : instruit dans
les arts libéraux, ces derniers embrassant les
humanités et la philosophie. (S.)
6. Aucune catégorie d'étudiants ne portait
ce titre. R. désigne sans doute par ce mot ceux
qui, par leur situation, étaient amenés à prendre
la parole au nom de la gent scolastique. (P.)
7 . Les obligea à se rasseoir sur la paille. Cf.
1. IV, ch. XIX : « Panurge restoyt de ciil sur
le tillac. » (C.)
8. Empêchât. Cf. 1. I, ch. xxxix, n. 68.
9. Cf. 1. I, ch. XV, n. 31 : « chopiner
theologalement. » Montaigne, Essais, 1. III,
ch. xiii, excuse les théologiens : « Soit par
gausserie, soit à cause que le vin théologal et
sorbonique est passé en proverbe, et leurs festins,
je treuve que c'est raison qu'ils en disnent
d'autant plus commodément et plaisamment
qu'ils ont utilement et sérieusement employé
la matinée à l'exercice de leur eschole. » (C.)
10. C'étaient des officiers qui exerçaient la
juridiction des requêtes de l'hôtel, et avaient
pour attributions spéciales la connaissance des
procès intéressant les officiers de la maison du
roi, la délivrance des lettres de justice, etc. Ils
étaient réputés faire partie du Parlement où ils
siégeaient au-dessus des conseillers. Remar-
quons qu'en 1543, Cl. Chappuis, dans son Dis-
cours de la Court, range R. au nombre des
maîtres de requêtes. Cf. 1. I, Chronologie,
p. cxxxix. (C.)
1 1 . La Chambre des comptes de Paris se
composait d'un premier président, de douze
présidents, de soixante-dix-huit conseillers
maîtres, de trente-huit conseillers correcteurs
et de quatre-vingt-deux conseillers auditeurs.
Il y avait en outre un avocat général, un sub-
stitut, des greffiers, contrôleurs, huissiers, pro-
cureurs, etc. (C.)
12. Le corps d'échevinage à Paris compre-
nait quatre échevins, qui avaient à leur tête le
prévôt des marchands. Ils avaient la connais-
sance des procès entre négociants, pour fait de
commerce, s'occupaient de la police de la na-
vigation pour l'approvisionnement de la ville
et visitaient les cabarets. (C.)
13. Les professeurs de l'Ecole de Médecine.
14. Maîtres de la Faculté de droit canonique.
Toutes les facultés sont donc représentées à
cette assemblée, puisqu'il n'y avait pas alors de
faculté des lois [de droit civil] à l'Université de
Paris. (P.)
15. Ceux-là. Cf. 1. I, ProL, n. 71.
16. Prirent. Cf. 1. I, ch. xxvi, n. 39.
CHAPITRE X
125
n^llaces'^ il les fcist tous quinaulx "' et leurs monstra visiblement
qu'ilz n'estoient que veaulxengiponnez '°.
Dont tout le monde commença à bruyre" et parler de son sçavoir
25 si merveilleux, jusques es bonnes femmes, lavandières", courratieres^',
roustissieres, ganyvetieres '* et aultres, lesquelles, quand il passoit par
les rues, disoient: « C'est luy! » A quoy il prenoit plaisir, comme
Demosthenes, prince des orateurs grecz, faisoit, quand de luy dist une
vieille acropie'S le monstrant au doigt: « C'est cestuy là "^ »
30 Or, en ceste propre saison, estoit un procès pendent en la court
entre deux gros seigneurs, desquelz l'un estoit Monsieur de BaysecuP',
Ligne 22. A : leur — 1. 23. G : n'estoyent — A : engiponnei manque — 1. 24. H, J ;
commencia — 1. 25. A, G : ^/ merveilleux qu'il n'y avait pas les homes femmes — 1. 26.
G : guanyvetiieres et aultres que quant il passoit par les rues ne dissent ; A : que quand
il passoit par les rues ne dissent — 1. 27. J : disoyent — 1. 28. G : quant de luy —
1. 29. A : en le monstrant — 1. 30. A, G : pendant — 1. 31. J : seigneurs — A, G :
Baise cul
17. Conclusions (des syllogismes). Terme
d'école, lat. ergo, transcrit ici ergot par un jeu
de mots avec l'homonyme français correspon-
dant (cf. se dresser sur ses ergots). De même
Des Périers, nouv. iv : « un maistre aux arts,
et si plein d'ergoti, qu'on ne sçauroit durer
auprès de luy. » (S.)
18. Sophismes. Rare dans ce sens. R. em-
ploie souvent /a//flte comme adjectif : trompeur.
Cf. 1. I, ch. XXXI, n. 31. Fallacia est dans le
langage scolastique un terme technique de
logique. Les traités du temps distinguent six
sortes defallacix. (P.)
19. Il les rendit confus. Cf. 1. 1, ch. xiii,
n. 59.
20. Revêtu d'un jupon ou robe. Tous les
personnages énumérés plus haut portaient en
effet des robes.
2 1 . Faire du bruit . Vieilli dans ce sens .
22. Blanchisseuses. Et plus bas, ch. xxx :
« Matabrune lavandière de buées. » Mot vieilli
dans ce sens.
23. Courtières. Et plus bas, ch. xxx : « Eie-
lene courratiere de chamberieres. » Forme
archaïque encore vivace dans les patois. (S.)
24. Coutelières, marchandes de ganivets ou
petits canifs. Cf. plus bas, ch. xii : « plumes et
ganivets de Lyon . »
25. Accroupie. Cf. crope, croupe, 1. l, ch.
xxxv, n. 14.
26. Cette anecdote est rapportée par Cicé-
ron, Tusculanes, V, 36 : « Leviculus sane nos-
ter Demosthenes qui illo susurro delectari se
dicebat aquam ferentis mulierculs, ut mos in
Graecia est, insusurrantisque alteri : Hic est ille
Demosthenes » ; par Pline le Jeune, Ep. IX, 23,
5 ; par Elien, Varix Historiœ,IX, 17. Nulle part
la bonne femme n'est représentée, comme ici,
accroupie : ce détail pittoresque est de l'inven-
tion de R. (P.)
27. Cf. ci-dessus, ch. vu : le Baisecul de
chirurgie. Ailleurs, Baise mcm cul est le nom
facétieux que Gymnaste donne à son épée, 1. IV,
ch. XLI : « Si sacque son espée Baise mon Cul
126 PANTAGRUEL
demandeur, d'une pari, l'aultre Monsieur de Humevesne, défendeur,
de l'aultre, desquelz la controverse estoit si haulte et difficile en droict
que la court de Parlement n'y entendoit que le hault alemant''^ Dont,
35 par le commandement du roy, furent assemblez quatre les plus sçavans
et les plus gras de tous les parlemens de France, ensemble le Grand
Conseil ^^,et tous les principaulx regens des universitez, non seulement
de France, mais aussi d'Angleterre et Italie, comme Jason '°, Philippe
Dece '', Petrus de Petronibus '^ et un tas d'aultres vieulx Rabanistes ".
40 Ainsi assemblez, par l'espace de quarente et six sepmaines n'y avoyent
sceu mordre ''^ ny entendre le cas au net pour le mettre en droict en
façon quelconques, dont ilz estoyent si despitz '' qu'ilz se conchioyent
de honte villainement.
Mais un d'entre eulx, nommé Du Douhet ^^ le plus sçavant, le plus
Ligne 32. J : demadeur ; K : demandur — G : Vautre — 1. 33. G : controversie —
G : si très haulte \K : si haule — 1. 36. G : et les plus gratis — G : le Grant Conseil —
1. 39. A, G : vieulx Rahanistes manque — 1. 40. A, G : £/ ainsi — A, G, H : quarante
— 1. 42. H, J : facion; A : façon quiconcques — A : estoient — G : despitei — A :
conchioient
(ainsi la nommoit-il) », appellation plaisante xxxvii du 1. III. n Jason en ses Conseil:(. » (F .)
qu'on lit aussi chez du Fail, t. I, p. 98. C'est là 31. Philippe Dèce, professeur de droit à
une parodie des noms d'épées célèbres dans les Pise et à Pavie, fut nommé par Louis XII
romans de chevalerie. Rappelons encore le so- conseiller au parlement de Bourges, puis à celui
briquet de Basimecu, par lequel la populace de Valence. Il mourut à Vienne en 1535. (P.)
anglaise désignait le Dauphin de France, et que 32. Pierre des Lourdauds (bas-latin : ^e/ro
Shakespeare mentionne dans Le roi Henri VI, même sens) (P.)
part. II, acte IV, se. vu. (S.) 33 . Rabbinistes. Ici au sens ironique de doc-
28. Allemand ancien, ou allemand du haut teurs ou savants. C'est un dérivé de rabban,
pays. Cf. 1. I, ch. xxiii, n. 59. forme parallèle à ?-abbin, tous les deux remon-
29. Ce tribunal, créé en 1497 par Charles tant, par l'intermédiaire du bas-latin, à l'hébreu
VIII qui lui donna les attributions judiciaires rabb, docteur. R. connaît une troisième forme
dévolues jusque là au Conseil du roi, était com- rabbi (1. IV, ch. xlv), celle-ci figurant déjà
posé du chancelier de France, des maîtres des dans les Mystères du xve s. (S.)
requêtes ordinaires de l'hôtel du roi et de dix- 34. Comprendre. Cf. ch. ix, n. 21.
sept conseillers ordinaires. (C.) 35. Dépités. Cf. 1. I, ch. vu, n. 23.
30. Mainus, dit Jason (1485-15 19), juris- 36. Briand Vallée, sgr. du Douhet, cant. dé
consulte de Padoue, composa des commen- Saintes (Char.-Inf.), fut probablement prési-
taires sur le Code et les Pandectes, notamment dent au présidial de Saintes, devint conseiller
des Responsa ou Consilia, cités par R. au ch. au Parlement de Bordeaux de 1527 à 1544, et
CHAPITRE X 127
45 expert et prudent de tous les aultres, un jour qu'ilz estoyent tous
philogrobolizez"'" du cerveau, leurdist:
a Messieurs, jà long temps a'^ que sommes icy sans rien faire que
despendre ''\ et ne pouvons trouver fond ny rive en ceste matière, et,
tant plus y estudions, tant moins y entendons, qui nous est grand
50 honte et charge de conscience, et à mon advis que 4° nous n'en sorti-
rons que à deshonneur, car nous ne faisons que ravasser"*' en noz con-
sultations ; mais voicy que j'ay advisé. Vous avez bien ouy parler de
ce grand personnaige, nommé Maistre Pantagruel, lequel on a congneu
estre sçavant dessus la capacité du temps de maintenant es grandes
55 disputations qu'il a tenu contre tous publiquement? Je suis d'opinion
que nous l'apellons et conférons de cest affaire '^^ avecques luy, car
jamais homme n'en viendra à bout si cestuy là n'en vient. »
A quoy voluntiers consentirent tous ces conseilliers et docteurs.
Ligne 45 • A : estaient — 1. 46. A, G, J : de cerveau — 1. 47. T : langiemps — A, G :
sans riens — 1. 48. G, J : ^/ ne pavons — A, G : fans ny rive — 1. 49. A : une orand
honte; G : une grant honte ; J : grande honte — 1. 51. H, J : nos — 1. 52. J : bien oy
1. 53. G : ce grant— 1. 55. A, G : tenues — A, G, H, J, K : puhlicquement — 1. 56. A,
G : le appelions — 1. 57. G : ne viendra — 1. 58. A, G : voulentiers
mourut avant le 6 août 1544. Cf. Fleury-Vin- perience àXainctes en une procession générale,
dry, t. II, p. 69. C'était un lettré qui avait fait présent le tant bon, tant vertueux, tant docte et
de sa demeure l'asile des muses : « litteras et équitable président Briand Vallée, seigneur du
litteratos ita coluit ut omnes ad eum tanquam Douhet. » L'anecdote remonte sans doute aux
ad musarum domicilium confluèrent. » Cf. De relations amicales de R. avec Amsury Bou-
Lurbe, De illustr. Aquitanix viris, 1591, p. chard, président du présidial de Saintes. (C.)
ICI. Il fonda par testament une chaire de théo- 37. Mot forgé par R., synonyme de niata-
logie au collège d'Aquitaine . Dolet, Voulté, grabolisé, celui-ci fréquent, celui-là isolé dans ce
Buchanan, lui ont dédié des vers. Antoine de passage unique. Il s'applique aux cerveaux
Govea lui a décoché une épigramme D« 5n'anJo creux qui aiment («pt'Ào;) à grabeler et qui
FaZZio (1539) qui suscita une réponse de Vallée finissent par s'étourdir de leurs propres rê-
et une pièce de vers de R. lui-même : Fran- veries. (S.)
cisci Rahlesii altusio. On a des lettres de Robert 38. Il y a longtemps que. Cf. pieçii [pièce
Breton à Vallée (1540), et surtout de Jules de temps a] et «'a ^Mér«.
Scaliger, qu'il avait sauvé de l'accusation redou- 59 . Dépenser.
table d'avoir rompu l'abstinence du carême 40. Que est introduit par la confusion de à
(Béze, Hist. eccl., ann. 1538). Il est encore mon adi'is avec Je suis d'avis que.
question de Du Douhet, 1. IV, ch. xxxvii, 41. Rêvasser. Cf. 1. I, ch. LViii, n. 38.
dans les mêmes termes élogieux qu'au 1. II : 42. Araire est tantôt masc. et tantôt fém.
« Vrayement, dist Epistemon, j'en veids l'ex- dans la langue du xyi^ s.
128 PANTAGRUEL
De faict, l'envoyèrent quérir sur l'heure et le prièrent vouloir le
60 procès canabasser-*' et grabeler'*^ à poinct, et leur en faire le raport tel
que de bon luy sembleroit en vraye science légale, et luy livrèrent les
sacs'*^ et pantarques^^ entre ses mains, qui faisoyent presque le fais de
quatre gros asnes couillars. Mais Pantagruel leur dist :
« Messieurs, les deux seigneurs qui ont ce procès entre eulx sont ilz
65 encore vivans? »
A quoy luy fut respondu que ouy.
« De quoy diable donc (dist il), servent tant de fatrasseries "^^ de
papiers et copies que me bailliez? N'est ce le mieux ouyr par leur vive
voix leur débat que lire ces babouyneries ^^ icy, qui ne sont que trom-
70 peries, cautelles diabolicquesdeCepola'^' et subversions dedroict ? Car
je suis sceur que vous et tous ceulx par les mains desquelz a passé
le procès y avez machiné ce que avez peu Pro et Contra, et, au cas
que leur controverse estoit patente et facile à juger, vous l'avez obscurcie
par sottes et desraisonnables raisons et ineptes opinions de Accurse ^°,
Ligne 59. A, G : £/ de faict — A, G : vouloir iing peu veoir le procès et leur en faire
le rapport — 1. éi . A : que luy sembleroit ; G, J, K : tel que bon luy sembleroit ; H :
telque bon sembleroit — 1. G2 . K : ses mains — A : faisaient — 1. 63. G : E/ Panta-
gruel — J : leurs dist — I. 64. A, G, J : Messeigneurs — 1. 67. J : dionc — 1. 68. A,
G, H, J : baillei — k, G : Ne vault il pas beaucoup (ce mot manque dans G) mieulx
les ouyr de leur vive voix narrer leur débat ; J : ouir — 1. 69. J : baboyneries — 1. 70. G :
diaboliques — 1. 71. G : seur — A, H, J : que et vous et tous — 1. 72. H, J : et on cas
43. Proprement : tisser. Verbe dérivé dulan- la forme macaronique. Cf. ch. vu, 1. 46, de
gued. canàbas, toile de chanvre écrue, canevas. hal>omnis.
Image tirée du métier du tisserand. (S.) 49. Fameux jurisconsulte de Vérone (xve s.)
44. Éplucher, examiner minutieusement. qui avait publié, sous le titre de Cautelœ, un
Cf. 1. I, ch. XX, n. 39. recueil de ruses, fraudes et recettes pour éluder
45 . On appelait alors sacs ce que nous nom- la loi et les châtiments. Cf. Plattard, p. 102.
mons dossiers . Les pièces de procédure étaient Voici le titre de son livre d'après une édition
enferméesdanscessacs.Cf.i?.XF/e5.,L 30.(P.) deLyon, 1495 : Disertissimi juris utriusquemo-
46. Pancartes : titres, actes authentiques. Cf. narche [monarcha, prince de la jurisprudence]
1. I, ch. VIII, n. 3. domini Bartholomaei Veronensis Cepolle niincu-
47. Tas de fatras, de choses inutiles. Dérivé pati Cautele juris utilissime : quibits et advocati
Aq fatras, rare en dehors de R. et procuratores suis clientuUs in omni strepitu
48. Singeries. Le Tpx\m\'à{ hahouin, attesté judicîorum facile subvenire possunt. (F.)
dès le xiv* s., ne se trouve dans R. que sous 50. Sur Accurse, cf. ch. v, n. 61.
CMAIMIRE X
129
75 Balde '\ Bartole ^\ de Castro^', de Imola ^\ Hippolytus 5>, Panorme>",
Bertachin >", Alexandre ^\ Curtius*'^ et ces aultres vieulx mastins*" qui
jamais n'entendirent la moindre loy des Pandedes, et n'estoyent que
gros veaulx de disme^', ignorans de tout ce qu'est nécessaire à l'intel-
ligence des loix^^
a Car (comme il est tout certain) ilz n'avoycnt congnoissance de
langue ny Grecque, ny Latine^% mais seullement de Gothique^-» et
80
Ligne 75. M : Hoppolytus -
n'avoient — 1. 81. A, H, J
1. 77. A : nestoiciil ; G : ncstoyent que de gros
gothicquc
1. 80.A
51. Petrus Baldus de Ubaldis, né à Pérouse
en 1325, mort en 1400, enseigna le droit à
Pavie, Bologne et Padoue. Ses commentaires
étaient encore réimprimés à l'époque de R.
C'est le jurisconsulte le plus fameux de l'école
Bartoliste. (P.)
52. Bartolus, de Sassoferrato (1313-1357),
professeur de droit à Bologne et à Pise, sur-
nommé le flambeau ou la lanterne du droit, fax
ou lucerna juris, fut aussi célèbre au xiv^ s.
qu'Accurse au siècle précédent.
5 3 . Paul de Castro (xv^ s.), Napolitain, pro-
fesseur de droit à Florence, Sienne, Bologne et
Padoue. (P.)
54. Alexandre d'Imola, jurisconsulte qui
enseigna le droit à Bologne dans la première
moitié du XVK s. (P.)
55. Hippolyte, connu aussi sous le nom de
Riminaldus, jurisconsulte ferrarais (xives.)(P.)
56. Nicolas Tedesco, surnommé le Panor-
mitain, ou Abbas Sicuhis, né à Catane en 1586,
fut archevêque de Palcrme (d'où son surnom).
Il avait enseigné le droit canonique à Catane,
Sienne, Parme, Bologne et laissa des commen-
taires sur les Décrétales, le Sexte, les Clémen-
tines. Il représenta le roi de Castille au concile
de Bâle. Cf. P. Viollet, Les Sources du droit
canonique^ p. 86. (P.)
57. Bertachin, de Fermo, prés d'Ancône
(1438-1497), jurisconsulte, avocat du Consis-
toire. (P.)
PANTAGRUEL.
58. Sans doute Alexandre Tartagno, juris-
consulte du xves., auteur de commentaires
sur le droit civil et le droit canonique. (P.)
59. Elève de Jason, conseiller du marquis
de Montferrat (vers 1470). (P.)
60. Mâtins. Ici au sens de lourdauds pré-
tentieux. Cf. I. I, ch. Liv, n. 38.
61. Cf. Du Fail, t. I, p. 79 : « nyais, lour-
daux et gros veaux de disme. » Furetière (1691)
donne encore l'expression. (C.)
62. R. reprend ici contre les glossateurs des
textes juridiques latins les critiques formulées
d'abord par Laurent Valla (préface du 3c livre
de ses Elegantix), puis par Budé, dans ses pre-
mières Annotationes in Pandectas (cf. Delaruelle,
Budè, p. 93-113) et par tous les jurisconsultes
humanistes contemporains : Alciat, Tiraqueau,
etc. Cf. Plattard, p. 103-105. La lettre dédicace
des Epistulœ médicinales de Manardi (1532),
adressée par R. à Tiraqueau, nous montre qu'à
cette date, cette campagne contre les glossa-
teurs était encore d'actualité : « Sunt tamen
etiamdum quibus exoleta illa Barbarorum glos-
semata excuti e manibus non possunt. » (P.)
63. Valla, Elegantix, IV, 104, cite entre
autres exemples de l'ignorance d'Accurse en
latin celui-ci : « Et alibi : Principibus, inquit,
nomen graecum est. » (P.)
64. C'est de ce terme que s'était servi Lau-
rent Valla pour qualifier la latinité barbare des
glossateurs (legulei), préface du 3« livre des
17
I30 PANTAGRUEL
Barbare ; et toutesfoys les loix sont premièrement prinses des Grecz,
comme vous avez le tesmoignage de Ulpian, ]. posteriori De orig. juris^\
et toutes les loiz sont pleines de sentences et motz Grecz ; et seconde-
85 ment sont rédigées en latin le plus élégant et aorné qui soit en toute
la langue Latine", et n'en excepteroys voluntiers ny Saluste,nyVarron,
ny Ciceron, ny Senecque, ny T. Live, ny Quintilian. Comment donc-
ques eussent peu entendre ces vieulx resveurs le texte des loix, qui
jamais ne virent bon livre de langue Latine, comme manifestement
90 appert à leur stile, qui est stille de ramonneur de cheminée ou de cuy-
sinier et marmiteux^', non de jurisconsulte ?
a Davantaige, veu que les loix sont extirpées ^^ du mylieu de phi-
losophie moralle et naturelle, comment l'entendront ces folz qui ont,
par Dieu, moins estudié en philosophie que ma mulle ? Au regard des
95 lettres de humanité ^^ et congnoissance des antiquitez et histoire, ilz
Ligne 82. A, G : toutes fois — 1. 83. A : tesmoingnage — \. 86. K,G : et h en excepte
voluntiers (ce mot manque dans G) ny Saluste, ny Varron, ny Ciceron, ny Pline, ny
T. Live, ny Quintilian — L 88. A : vieux — 1. 90. A. G : il appert — 1. 92. G: Davan-
tage — A : du meillieu ; G : du meilleur — 1. 94. A, G : £/ au regard — 1. 95. A. G :
et de consnoissance — G : et histoires
Elegantix : « Gothi isti quidni et Vandali exis- 69. Les littératures classiques, considérées
timandi sunt ? . . . Isti admiscent [linguae roma- comme instrument d'éducation morale. C'est
nas] gothicam. » En effet, des mots comme probablement la première mention de ce
treuga (trêve), guerra (guerre) sont couram- sens donné au mot humanité, destiné à rem-
ment employés dans leurs ouvrages. Ce pas- placer les anciens arts libéraux, le trivium et
sage est cité par Budé : Annotationes priores in le quadrivium du moyen âge. (S.) — Budé a
Pandectas, p. 39. (P.) cherché à restaurer les sciences juridiques par
65. C'est Pomponius, et non Ulpien, qui la philologie, qui embrasse la philosophie,
rapporte l'origine grecque de la loi des Douze l'histoire, en un mot les humanités. Cf. parti-
Tables dans le Digeste, De origine Jiiris, II. (P.) culièrement son De philologia, II. Ses disciples,
66. Valla et Budé professent cette même comme Tiraqueau, exhortaient les juristes à
admiration pour le latin des textes juridiques. consolider et illustrer la jurisprudence par la
Cf. Elegantix, loc. cit., et Annotationes priores culture humaniste : « ea sunt philosophorum
in Pandectas, p. 39 : Pandectarum laus. (P.) placita, oratorum décréta, antiquitatis historia-
67. Marmiton. Cf. ci-dessus, ch. vii : « La rumque monumenta, poetarum carmina. »
Barbotine des marmiteux. » Préface du De legihus conmtbialibus, éd. de 1 324.
68. Tirées du sol où elles avaient leurs R. se fait donc ici le champion des idées chères
racines. aux jurisconsultes humanistes. (P.)
f
CHAPITRE X I ^ I
en estoyent chargez comme un crapault de plumes '°, dont toutesfoys
les droictz sont tous pleins et sans ce ne pevent estre entcnduz, comme
quelque jour je monstreray plus apertement par escript.
« Par ce, si voulez que je congnoisse de ce procès, premièrement
loo faictez moy brusler tous ces papiers, et secondement faictez moy venir
les deux gentilzhommes personnellement devant moy, et, quand je
les auray ouy, je vous en diray mon opinion, sans fiction ny dissi-
mulation quelconques. »
A quoy aulcuns d'entre eux contredisoient, comme vous sçavez que
105 en toutes compaignies il y a plus de folz que de saiges et la plus
grande partie surmonte tousjours la meilleure, ainsi que dict Tite
Live parlant des Cartagiens '\ Mais ledict Du Douhet tint au contraire
virilement, contendent"' que Pantagruel avoit bien dict, que ces
registres, enquestes, replicques"*, reproches '^ salvations" et aultres
no telles diableries n'estoient que subversions de droict et allongement
de procès, et que le diable les emporteroit tous s'ilz ne procedoient
Ligne 96. A : estoient — A, G, H, J : plumes, et en usent comme uug crucifix d'ungpifre 7',
dont — A : touiesfois — 1. 97. G : droiti — A, G : plains — I. 98. K : apertement — 1. 100.
A, G, J ifaictes moy — 1. loi . G : quant — I, 104. G : contredsoyent ; H, J : contredisoyent
— 1. 106. A : ainsi que dict Tite Live parlant des Cartagiens manque; G : ainsi que dit
— 1. 108. A, G : bien dit — 1. 109. A, G : replicques, duplicquesi^, reproches... — 1. 110.
G : telles manque — n estoyent — droict — J : allonguement — 1, m. A, G : /« empor-
teroit trestous /S — G : procedoyent
70. Budé insiste particulièrement sur l'igno- 74. La replicque était en terme de pratique
rance d'Accurse qui n'avait aucune notion de la réponse du demandeur aux contredicts du
l'histoire ancienne : « Ex quibus atque hujus- défendeur. Cf. R. XVI^ s., I, 34. (P.)
modi nugis ejus intelligere facile possumus, nec 75 • La dupJicque était la réponse opposée par
historiarum notitiavi ïpsum, nec annatium ha- le défendeur à la r«/)//cçMe. (P.)
buisse, nec qui quoque tempore aut juriscon- 76. Les reproches étaient l'acte par lequel une
sulti, aut legislatores, aut temperatores aut qui des deux parties récusait, ou plus exactement
quibusque sequales fuerint, quicquam pensi décréditait les témoins de la partie adverse. Cf.
habuisse. » Annotationes..., p. 87. (P.) R. XVIe s., I, 34. (P.)
71. Fifre. Suivant Le Duchat, forme usitée 77. On appelait salvations l'acte par lequel
dans la Touraine. une partie faisait valoir ses témoins attaqués
72. Cf. Tite-Live, XXL 4 '■ « Pauci ac ferme par les repi-oches de la partie adverse. Cf. R.
optimus quisque Hannoni adsentiebantur : sed XVI^ s., L 35- (P-)
(utplerumqutt{it)maj'orparsnielioremvicit.y>(P.) 78. Tous. Forme pronominale fréquente
73. Soutenant. Latinisme (coH^m^^r^, même chez R. et ses contemporains (Saint-Gelais,
sens). Marot, Marguerite de Navarre), devenue vul-
132 PANTAGRUEL
aultrement, selon équité evangelicque et philosophicque "''^ .
Somme, tous les papiers furent bruslez, et les deux gentilzhommes
personnellement convocquez. Et lors Pantagruel leur dist :
115 « Estez vous ceulx qui avez ce grand différent ensemble?
— Ouy (dirent ilz), Monsieur.
— Lequel de vous est demandeur?
— C'est moy, dist le seigneur de Baisecul.
— Or, mon amy, contez moy de poinct en poinct vostre affaire
120 selon la vérité; car, par le corps bieu*^", si vous en mentes d'un mot,
je vous osteray la teste de dessus les espaules et vous monstreray que
en justice et jugement l'on ne doibt dire que vérité. Par ce, donnez
vous garde de adjouster ny diminuer au narré^' de vostre cas. Dictes ^^
Ligne 112. A -.selon équité philosophicque et evangelicque — 1. 114. J : leurs — 1. 115.
A, G, H, J : Estes vous qui ave^ ce grand (G : grant) différent entre vous deux ? — 1. 118.
K : Basse cul — 1. 120. H, J : scelon — A, G, H, J : le corps Dieu — A, G, J : mentes —
1. 122. G : dohit dire — k, G : que la vérité
gaire dans le dernier quart du xvie s., tomba été exposées qu'en latin, dans des traités tech-
dans le burlesque au suivant. Cf. Brunot, t. II, niques, à l'usage des clercs. Il se fait l'écho
p. 323, et t. III, p. 299. (S.) des protestations de l'Humanisme et des juristes
79. Ainsi à propos de cette affaire Baisecul- de la Renaissance contre les traditions et la
Humevesne, R. reprend d'abord un thème tra- jurisprudence médiévales. (P.)
ditionnel de la satire populaire : l'invective 80. Corbleu ! Cf. 1. I, ch. xxxiii, n. 18.
contre les lenteurs et les complications de la 81. Exposé sous forme de récit. Cf. ci-
procédure, que le pouvoir royal cherchait sans dessus, Proî., n. 6.
cesse à simplifier (cf. R. XV1<^ s., I, 29) ; puis 82. On ne cherchera donc pas dans les cha
il rend responsables de la longueur des procès pitres suivants une critique ou une parodie des
les glossateurs et interprètes du droit, formu- formes de la procédure puisque tous les ins-
lant ainsi en français, dans un ouvrage d'ima- truments ordinaires de la procédure sont jetés
gination, des critiques qui n'avaient jusqu'alors au feu.
Comment Jes scig)iciirs de Baisecul et Humevesne
plaidaient devant Pantagruel sans advocati'.
Chapitre XI.
Donc commença Baisecul en la manière que s'ensuyt :
« Monsieur, il est vray que une bonne femme de ma maison por-
toit vendre des œufz au marchez...
— Couvrez vous % Baisecul, dist Pantagruel.
— Grand mercy, Monsieur, dist le seigneur de Baisecul. Mais, à
propos, passoit entre les deux tropicques, six blans ' vers le zénith "*
Ligne i. A, G : le titre et chapitre XI manquent — 1. 2. H : davant — 1. 3 . H, J :
chapitre X — 1. 4. A, G : Baisecul manque — J : commenciçi — 1. 6. A, G, H, K :
marché \ J : de œiifi au marché — I. 8. G : grant — 1. 9-10, A, G, H, K : tropiques
vers le lenith diamétralement opposé es Troglodytes par autant... ; J : six blancs vers le
lenith diamétralement opposé es Troglodytes par autant que les nions et du laict Rhiphées
I. Ces plaidoyers des ch. xi, xii, xiii
ne sont pas, quoi qu'on en ait dit, une carica-
ture de l'éloquence judiciaire du temps. R.
s'est amusé à enchaîner une série de coq-à-l'âne
du type le plus puéril, un mot, ou même la
syllabe finale d'un mot, appelant un autre mot
auquel une locution du langage usuel l'a asso-
cié. Cf. ch. XII, 1. 51 : fricasser les esciiti sug-
gère écuelles, qui appelle son complément ordi-
naire : écuelles de bois. Ces coq-à-l'âne sont com-
pliqués par des lapsus. Cf. ch. xiii : considérée
Voppilation de la rate qui devient considérée l'or-
ripilation de la ratepenade, etc. Nous signalerons
de temps à autre le procédé de formation de
quelques coq-à-l'âne, sans prétendre les éclair-
cir tous. Nous nous attacherons surtout à expli-
quer le sens individuel des mots et des locu-
tions qui ne sont plus de la langue usuelle.
(P-)
2. Les seigneurs ne se découvraient que
devant le roi. Même à table, ils gardaient le
bonnet sur la tête. C'est de la part de Panta-
gruel ime marque de bienveillance d'inviter Bai-
secul à se couvrir. Cf. 1. I, ch. xxxiii, n. 7. Du
Fail, t. II, p. 89, raconte la plaisante histoire
d'un président qui s'était fait peindre au pied
de la Vierge, le bonnet à la main et un phylac-
tère lui sortant de la bouche, sur lequel un far-
ceur avait écrit : « Couvrez-vous, monsieur le
Président. » (C.)
3. Monnaie de billon blanche, de valeur et
de type différents ; les blancs de onze deniers
s'appelaient uniains, de douze deniers, dou-
^ains. Ils dataient du commencement du règne
des Valois. Cf. Levasseur, p. xxxvii. (S.)
4. Terme technique attesté pour la première
fois sous cette forme ; Oresme, au xiv^ s.,
écrit cenith. (S.)
134
PANTAGRUEL
10 et maille 5 par autant que*^ les mons Rhiphées' avoyent eu celle
année grande stérilité de happelourdes^, moyennant une sédition de
Ballivernes 9 meue entre les Barragouyns '° et les Accoursiers '' pour
la rébellion des Souyces, qui s'estoyent assemblez jusques au nombre
de bon bies pour aller à l'aguillanneuf '^ le premier trou '' de l'an que
15 l'on livre la souppe aux bœufz et la clef du charbon"* aux filles
pour donner l'avoine aux chiens 'K
« Toute la nuict l'on ne feist, la main sur le pot'^ que despescher
Ligne 10. A : avoient eu — 1. 11. G : anné — 1. 12. A, G : de Ballivernes manque
— 1. 13. A : Souisses; G : Souysses — A : s'estoient — A, G, U, K : au nombre de
troys ; K : troix (six, neuf dix pour aller) ; J : assemble^ deux liards jusques nu nombre de
troys, six, neuf, dix, pour aller — 1. 15. A, G, H, J,*K : que Ton donne la souppe —
1, 17. A, G, H : nuyct
5. Rétablissez : « entre les deux tropicques,
vers le zénith, six blancs et maille. »
6. Parce que. Cf. l.I, Prol, n. 35.
7. En Scythie. Peut-être réminiscence de
Virgile, Géorgigues, 1, 240, III, 382 et IV,
518.
8. Attrape-nigauds. Cf. ci-dessus, ch. vu,
n. 58.
9. Balivernes. Cf. 1. I, ch. xxiv, n. 37.
10. Ceux qui baragouinent, jargonneurs. Sens
primordial du mot qu'on lit déjà dans un texte
du xive s. (Arch. «ai. JJ, 141) : « En la ville
d'Ingré, près d'Orléans . . . certains couvreurs
jetterent des pierres et du mortier audit Jehan
et l'appelèrent sanglant harragoidn », c'est-à-
dire vilain bredouilleur. Cf. R.E.R., V, 393-
398. (S.)
11. Les pratiques, les clients d'un moulin à
eau ou à vent. Sens du mot en Saintonge et
ailleurs. Ici en même temps jeu de mots sur les
commentateurs d'Accurse, le glossateur des
Pandectes, cf. ch. vi, n. 61. (S.)
12. Trois, six, neuf.
Pour aller à l'aguillanneuf.
C'est ainsi sans doute qu'il faut entendre la for-
mulette que dénature l'addition de dix. (C.)
1 3 . Jour du nouvel An. Nom anciennement
attesté (v. Godefroy), encore vivace dans les
patois, et d'origine inconnue. Au xvie s., le mot
se lit fréquemment dans les Propos Rustiques de
du Fail, au sens d'étrennes de Nouvel An, ch.
X : « le premier jour de l'an (comme est l'an-
cienne coustume) aller à Hagidllenneuf. » (S.)
— La quête de VagniUaneuJ ou de la giiillaneu
se faisait la veille du nouvel an par les gar-
çons du village, qui allaient de porte en porte
en chantant des couplets traditionnels. On trou-
vera une chanson d'aguillaneuf dans les Noels
de Lucas Lemoigne, 1520. (C.)
14. Le charbon, combustible dispendieux, se
mettait sans doute sous clef, pour empêcher les
filles de cuisine de le gaspiller. (C.)
15. Rétablissez : la soupe aux chiens et
l'avoine aux bœufz.
16. Équivoque entre le pot de chambre et le
pot à vin. L'expression la main sur le pot signi-
fiait « marché conclu, vin du marché tiré et
prêt à boire. » Cf. Pathelin, v. 394
Ce fut pour le denier à Dieu :
Et encore, se j'eusse dit :
« La main sur le pot ! » pour ce dit
Mon denier me fust demouré.
De même, ch. xxxii : « Et quoy, dist Panta-
gruel, en demandent ilz de meilleures que la
main au pot et le verre au poing ». (C.)
CHAPITRE XI
ns
bulles à pied et bulles à cheval '^ pour retenir les bateaulx, car les
cousturiers '^ vouloyent faire des retaillons "'desrobez une sarbataine'"
20 pour couvrir la mer Oceane'", qui pour lors estoit grosse" d'une
potée de chous selon l'opinion des boteleurs de foin; mais les physi-
ciens'' disoyent que à son urine'* ilz ne congnoissoyent signe évi-
dent au pas dostarde'' de manger bezagues'*^ à la moustarde, sinon
que Messieurs de la court feissent par bémol commandement à la
Ligne 17-18 : A, G, H, J, K : despescher (A, J : despecher) les bulles des postes à pied et
lacquays (J : lacquais) à cheval — 1. 18. A : basteaux; H : bateaux — 1. 19. A : vouloient
— 1. 20. K : covrir — A : qui estoit grosse d'enfant selon ; G : qui est grosse d'une potée de
choux ; H : qui estoyt — 1, 21. H, J : scelon — G : foing — 1. 22. A : disoient — G :
orine — A : congnoissoient point; G : cognoissoyent point — 1, 25. A : de manger des
choux gales — G : des be^agues
17. Lisez : « Depescher [expédier] à pied et
à cheval bulles... »
18. Tailleurs. Cf. H. Estienne, Dialogue, 1. 1,
p. 207 : « Ceux qu'on appeloit autrefois Cous-
turiers, depuis quelques ans ont été appeliez
Tailleurs. » Ce dernier nom est pourtant très
ancien et les deux professions étaient loin de
se confondre. Cf. A. Franklin, Dict. des arts
et métiers et projessions depuis le XIII^ s., Paris,
1906, vo couturiers. (S.)
19. Petits morceaux, restes d'une étoffe cou-
pée. Dérivé de retailler, rare en dehors de R.
Le mot est encore vivace en Languedoc.
(S.)
20. Sarbacane. Forme primitive du xvie s.
attestée antérieurement à R. (v. Dict. général)
et tirée de l'esp. cerhatana. (S.)
21. Allusion à une facétie populaire sur les
couturiers. Des retaillons, lopins et quartiers
d'étoffe qu'ils dérobaient à leurs clients, ils fai-
saient, disaient-ils eux-mêmes, la bannière de
la corporation. Cf. ch. vu, n. 218. La rumeur
publique prétendait que cette bannière serait
un jour une tente assez vaste pour couvrir toute
la mer. Cf. dans G. Pépin, Deslructio Ninive,
(Paris, Chevallon, 1525), le Sermon de
Destructione vexilli Sutorum civitatis Ninive.
(P-)
22. Equivoque entre grosse, houleuse, et
grosse, enceinte.
23. Médecins. Nom ancien toujours vivace
en anglais. Il était encore usuel au xvie s.,
mais R. ne s'en sert que dans ce passage. (S.)
24. L'examen des urines jouait un grand
rôle dans l'ancienne médecine . Cf. Vieillard,
L'urologie et les médecins urologues dans la méde-
cine ancienne, Paris, 1903. Les anciennes gra-
\-ures médicales représentent souvent le méde-
cin avec un urinai de verre que de la main il
élève à la hauteur de l'œil. On considérait
dans l'examen de l'urine sa quantité, sa cou-
leur, son odeur, son goût, sa fluidité et les
matières qui y étaient en suspension. Cf. Ency-
clopédie de Diderot et d'Alembert, t. XVII, p.
499. (D.)
25. Pas d'outarde.
26. Haches à deux tranchants. Vieux mot
que Rob. Estienne (1539) explique ainsi :
« Besague, quasi Bisacuta, Bisagùe, ou deux fois
agùe. >> (S.)
136
PAXTAGRUIiL
25 verolle de non plus allebouter'^ après les maignans''^ car les mar-
roufles^' avoient jà bon commencement à danser l'estrindore ^° au
diapason, un pied au feu et la teste au mylieu, comme disoit le bon
Ragot 5'.
« Ha, Messieurs, Dieu modère tout à son plaisir, et contre fortune
?o la diverse^- un chartier^' rompit nazardes '"^ son fouet. Ce fut au retour
de la Bicoque^', alors qu'on passa licentié Maistre Antitus '^ des Gros-
Ligne 25. A, G, H, J : alleboter après les maignans (G : mignans) et ainsi se pourmener
durant le service divin, car (K : cat.) les. — 1. 26. H : avoyent — A, G, H, J : dancer
— 1. 27. A : meillieu ; G : millieu — 1. 30. A, G, H, J, K : un chartier (G : charretier)
rompit son fouet — 1. 31 . A, G, H, J, K : Bicocque — A, G, H, J : Antithus — A, G, J :
Cresson ier es ; H, K : Crossonnieres
27. Grappiller. Cf. 1. 1, ch. xxvii, n. 32.
28. Vers à soie. Du provençal magnan,
même sens, d'où le dérive moderne magnanerie,
lieu où l'on élève les vers à soie. (S.)
29. Gueux. Cf. 1. I, ch. i, n. 10.
30. Air ou mélodie de danse qui figure, sous
la forme estringole, dans la farce de Calbain,
Ane. Théâtre, t. II, p. 143 :
En dure, en d'estringtie, en nos maisons,
En d' estringole Marion.
L'origine du mot est indigène : cf. les verbes
estreindre et estringuer, tous les deux signifiant
serrer, tenir serré, et estraignant, ancien terme
de musique, désignant les sons poussés avec
force. Cf. /?.£./?., VII, 461. (S.)
31. Fameux chef de gueux du xvie s., type
des Coesres de l'Argot, dont le nom a laissé
des traces chez la plupart des écrivains de
l'époque : R., Marot, Du Fail, Tahureau, Henri
Estienne, Brantôme et d'Aubigné. Cf. Sainéan,
Les Sources de l'Argot ancien, t. I, p. 37-39.
(S.) — Ragot gueusait avec des béquilles,
montrant sans doute une « jambe de Dieu »
pourrie d'ulcères. Le Testament de l'Oyson, Ane.
poés. fr., t. X, p. 161, dit :
Ragot, atout sa grant espée
Ou sa potence, eust desconfit
Ung corps hardi; point ne s'enfuit,
Le prologue des Navigations de Panurge, à la
suite du Rabelais de Dolet, parle de poursuivre
la vérité « à quatre pattes, ou avec des potences
ou guymettes, comme ce vray prophète Ragot. »
(C.)
32. G. Meurier, Recueil de sentences (1^4 j),
formule ainsi le dicton :
Contre fortune la diverse
N'est si bon char qui ne renverse.
(Leroux de Lincy, t. II, p. 277.) Math. Cordier
Decorr. serm. emend.,éd. I53i,p. 427, semble
plus correct :
Contre fortune la diverse
N'est si bon chartier qui ne verse. (C.)
33. Charretier. Cf. I. I, ch. xxxii, n, 19.
54. L'interpolation de ce mot, qui veut dire
chiquenaudes, (cf. 1. I. ch. xx, n. 225) n'a
aucun sens dans la phrase : « un chartier rompit
son fouet ». II ne figure pas dans l'édition de
Dresde. (C.)
35. Sanglante défaite de Lautrec par les
Impériaux, le 29 avril 1522, qui fit perdre le
Milanais aux Français. (C.)
36. Voy. 1. V, ch. II. Ailleurs, 1. IV,
ch. XL, Antitus (tout court) figure parmi les
147 cuisiniers de la grande Truye, dressée
par Panurge contre les Andouilles. Ce per-
sonnage burlesque est souvent cité dans la
CHAPITRF. XI Ijy
sonniers '" en toute lourderie, comme disent les canonistes : Beati
lourdes, quoniam ipsi trehuchavenint.
« Mais ce que faict laquaresme si hault, par sainct Fiacre de Brye'^
35 ce n'est pour aultre chose que
La Penthecoste
Ne vient foys qu'elle ne me couste''^;
Ligne 32. K -.eu toute — K : caiionistet — G : disant — L 33 . J : Beati lourdes de
Granielles. . . — A, G, H, J : quoniam trehuchavenint — 1. 34, A, G : le quaresme —
L 35. A, G : par aultre chose— 1. 36. H : Pentecoste — 1. 37. A, G : quel ne me ;
J : qu'elle conscilliers du hierne me couste
littérature du xve s. Un Johannes Antitiis est
allégué, en 1478, par Guill. Coquillart dans
son Débat entre la Simple et la Rusée, t. II,
p. 85 :
Et brief, Martinus et Baldus,
Aussy Johannes Antitus,
Glossator juris civilis...
Un autre Antitus figure, comme médecin, à
côté de Dam Pultus et du maistre Odo, dans le
Mystère de la Vengeance de nostre Seigneur. Au
début du xvies., dans la Condamnation de Banc-
quet, on en parle comme d'un type de niais,
éd. Jacob, p. 526 :
Ha ! vous avez fait ceste feste ?
Quel niaistre Antitus !
R. en fait également un sot prétentieux « licen-
cié en toute lourderie », et ce type prévaudra.
(S.) — Vers la fin du xv^ s., Pierre Boussart,
chanoine de la Sainte-Chapelle de Dijon, avait
reçu le surnom de Maistre Anthitus et ce sur-
nom figure dans le titre de sa traduction ôiExi-
ryalus et la Belle Lucresse, d'iEneasSylviusPicco-
lomini (Lyon, Olivier ArnouUet). C{. R.E .R.,
X, 108. (P.)
57. L'invention du titre « des Cresson-
nières», revient sans doute à R. C'est un terme
de dérision : « Panthasilée estoit cressonnière »,
1. II, ch. XXX et 1. I, ch. 11, n. 39, et bien peu
vraisemblablement un nom réel de terre. Cepen-
dant il existait un fief de la Cressonnière (cant.
de La Chataigneraye non loin de Fontenay-le-
Comte, que R. connaissait certainement. Dans
la liste des cuisiniers, 1. IV, ch. xl, figurent
séparément Antitus et Cressonnadière. Cros-
son, pour cresson, est une forme provinciale.
(C.)
38. La cathédrale de Meaux en Br/e conser-
vait comme relique l'épine dorsale de saint
Fiacre. Cf. 1. III, ch. xlvii : « je vous jure l'es-
pine de sainct Fiar.re en Brie » et 1. 1, ch. xvii,
n. 26. (C.)
39. Cette rime se trouve déjà au xi le s. dans
le Chevalier au lion de Chrestien de Troyes,
V. 5-6.
A celé feste qui tant coste
Qu'an doit clamer la pantecoste.
Wendelin Foerster dans son édition de ce
roman (Halle, 1887) remarque, p. 273, qu'à
cette époque cette rime était proverbiale. Il
en cite huit exemples. Tous indiquent que la
Pentecôte était une date choisie pour des fêtes,
tournois, assemblées, etc., qui se célébraient en
grande magnificence et par conséquent à grands
frais. Cf. Roman de la violette, v. 293 :
Che fu aune pentecouste,
Que on despent et que moût couste. (P).
PANTAGRUEL.
138
PANTAGRUEL
May, hay avant,
Peu de pluye abat grand vent 4°.
40 Entendu que le sergeant me mist si hault le blanc "^^ à la butte que le
greffier ne s'en leschast orbiculairemenf^^ ses doigtz empenez de
jardz ^\ et nous voyons manifestement que chascun s'en prent au nez"*"*,
sinon qu'on regardast en perspective oculairement'*^ vers la cheminée,
à l'endroit où pend l'enseigne du vin à quarente sangles ■*% qui sont
45 nécessaire à vingt bas-*' de quinquenelle'*^ A tout le moins, qui ne
vouldroit lascher l'oyseau'^^ devant talemouses ^° que le descouvrir,
Ligne 39. J : abat par les antan grand vent ; G : grant vent — I. 40. A, G : Ne
mist pas — 1. 41. A : lechast bas et roide — 1. 42. A : de jart; G : de jard\ ; H, J :
de jard — 1. 43. G : reguardast — A, H, J : ocularement — 1. 44. A, G, H, J : qua-
rante — 1. 45. A : nécessaires — A, G : de quinquenelle manque — 1. 46. A, G, H, K :
talemouses manque — J : devant que cent francs le découvrir; A, G, H : découvrir
40. « Grand vent chiet à poi de pluie », lit-
on dans le Roman de Renart, v. 8.828. Cf. 1. I,
ch. V, n. 65. Le ch. xliv dul. IV est intitulé :
« Comment petites pluyes abattent les grans
vents. » (C.)
41 . La cible ou hlanc du tir à la butte. Cf.
1. I, ch. LViii, n. 31. (C.)
42. Suivant un contour circulaire. Dérivé de
orbiculaire, latinisme attesté dés le xiv^ s. (v.
Dict.g^éii.)
43. Plumes d'oie mâle. Il n'est guère pro-
bable que l'on ait jamais fait de distinction pour
écrire entre les plumes d'oie et celles de jars.
(C.)
44. S'en reconnaît coupable. « Locution
venue, dit de Brieux, d'une ancienne coutume
qui obligeait celni qui avait accusé quelqu'un à
faux à lui faire réparation publique en se prenant
le nei » (Littré). (C.)
45. Par le moyen des yeux. Cf. Des Périers,
nouv . cxxvii : « Son mari qui sentoit oculaire-
ment les grillons s'affaiblir ».
46. Le Duchat entend par là du vin d'une
si grande force qu'on est obligé de relier de qua-
rante cercles le tonneau où on l'a mis. Si vrai-
ment on doit chercher un sens à la locution
on peut aussi comprendre que le vin
est si vert qu'il oblige le buveur, selon la
plaisanterie populaire, à se faire soHdement
attacher à la table par quarante sangles.
(C.)
47 . Il faut sans doute entendre des hâts de
mulets ou de toute autre bête de somme et non
des bas de chausses, à moins que R. n'ait cher-
ché l'équivoque. (C.)
48. Ce terme d'ancienne pratique : répit de
cinq ans accordé aux débiteurs pour payer leurs
dettes, a été ajouté après les premières éditions.
Il n'a ici aucun sens. (C.)
49. « Il ne faut pas lâcher l'oiseau (le fau-
con) avant de le découvrir » c'est-à-dire avant
de le décapuchonner . C'est un équivalent
de « mettre la charrue devant les bœufs. »
(C.)
50. Talmouse. Pâtisserie dont la recette est
ainsi donnée par le Viandier de Taillevent,
CHAPITRE XI
139
car la mémoire souvent se pert quand on se chausse au rebours ^'. Sa,
Dieu gard de mal Thibault Mitaine ^M »
Alors dist Pantagruel :
50 a Tout beau, mon amy, tout beau, parlez à traict ^' et sans cholere.
J'entends le cas, poursuyvez.
— Or, Monsieur, dist Baisecul, ladicte bonne femme, disant ses
Gaitde:^ et Audi iios'\ ne peut se couvrir d'un revers faulx montant'^
par la vertuz guoy " des privilèges de l'université ^^ sinon par bien
Ligne 47. A, G : quant — G : Sa Dieu. — 1. 49. G : Lors dist. — 1. 50. K :
colère — 1. 51-52. A, G, H,J : poiirsuyve\. Vrayement dist le Seigneur (J : Seigneur) de
Baisecul, c'est bien ce que Von dit (H, J : dict) qu'il faict bon adviser aulcunesfois (G, H,
J : auculnesjoys) les gens, car ung homme advisê en vault deux")* (H : deulx). Or, Mon-
sieur — 1. 52. A, G, H, J, K : dist Baise cul manque — G : les Gaudei — 1. 53. A,
G : ne peult pas se couvrir ; ] : ne peult de couvrir ; M : couvrit — M : fault — 1. 54. A,
G : par la vertu\guoy des privilèges de V Université manque
p. 75 : « Talemouse faicte de fin fromage par
monceulx carrés menu comme fèves, et parmy
le fromage soit dest rampé œufz largement et
meslé tout ensemble, et la crouste destrampée
d'œufz et de beurre. » (S.) — Les talemouses
de Saint-Denis étaient encore en réputation
au milieu du xix^ s. Cf. Balzac, Un début dans
la vie. (C.)
5 1 . La rime ou plutôt la consonnance oblige
à rétablir :
La mémoire souvent se perd
Quand on se chausse à l'envers. (C.)
52. Thibaut mitaine. Allusion obscure. Peut-
être s'agit-il d'un refrain de chanson, ou d'un
type comique, un Roger- Bontemps paysan.
53. Lentement, posément.
54. Un adverty en vaut deux, lit-on dans le
Florilegium de Gruther, 1610. Cf. Leroux de
Lincy, p. 430. (C.)
5 5 . Les antiennes, prières commençant par
GauAe et audi nos. Le termegaudé, prière machi-
nale, se trouve encore dans Trévoux : « Cette
vieille est toujours une heure après les autres
pour dire ses gaudés. » Quant à l'expression
audi nos, G. Bouchet en fait dans ses 5f7W plu-
sieurs fois usage, t. I, p. 306, t. IV, p. 183, t.
VLp. 23. (C.)
56. « Se couvrir d'un revers montant », et
plus bas : « tirant un estoc volant » sont des
termes de l'ancienne escrime. Cf. 1. 1, ch. xxxv,
n. 31 : «lanceaun estoc volant ». (C.)
57. Vertu Dieu ! Juron atténué. Cf. 1. I,
ch. XVII, n. 25, et 1. III, ch. xii : « Ventre
guoy ! »
58. Les privilèges de l'Université, qui figurent
dans l'ordonnance constitutive de Philippe-
Auguste en 1 200 et dans les statuts donnés par
le légat du pape Robert de Courçon en 121 5,
furent confirmés et augmentés en 1 341 par Phi-
lippe de Valois . Ils accordaient aux écoliers et
aux membres de l'Université l'exemption de la
taille, des péages et autres impôts, le privilège
de ne pouvoir être traduits devant d'autres juges
que ceux de Paris, etc. (C.)
140 PANTAGRUEL
5 5 soy bassiner anglicquement^'', le couvrant d'un sept de quarreaulx
et luy tirant un estoc voilant au plus près du lieu où l'on vent les vieux
drapeaulx dont usent les paintres de Flandres quand ilz veullent
bien à droict ferrer les cigalles ^°, et m'esbahys bien fort comment le
monde ne pont, veu qu'il faict si beau couver. »
Icy voulut interpeller^' et dire quelque chose le seigneur de Hume-
vesne, dont luy dist Pantagruel :
« Et, ventre sainct Antoine, t'appertient il de parler sans comman-
dement ? Je sue icy de haan^^ pour entendre la procédure de vostre
différent, et tu me viens encores tabuster^'? Paix, de par le diable,
65 paix ! Tu parleras ton sou quand cestuy cy aura achevé. Poursuyvez,
dist il à Baisecul, et ne vous hastez point.
— Voyant doncques, dist Baisecul, que la pragmatique sanction ^'^
n'en faisoit nulle mention et que le pape donnoit liberté à un chascun
de peter à son aise, si les blanchetz ^' n'estoyent rayez, quelque pau-
Ligne 55. G : angligquement — A, H : quarreaiix ; G : quarreux — 1. 56-57. A, H,
J : vieulx drapeaux ; G : vietilx drappeaulx — A, H, J : painctres — G : quant f/~ — 1. 59.
J : ne pond — 1. 62. ventre de Sainct Antoine — A, G : t'appartient il — K : commen-
demenl — 1. 64. G : différant — K : tu me viens — 1. 65. G : quant — 1. 66. H, J :
poinct — 1. 67. A, G, H, J : pragmaticque — 1. 69. A : aiie ; G : ayse — A, H :
nestoient
59. Angéliquement . Dérivé isolé d'fl«o-/^, XI en 146 1, à la suite de l'opposition de la cour
forme archaïque pour ange. (S.) romaine, entraîna les protestations des légistes,
60. Cf. l.I,ch.xi,n. 50: vferroytîes cigalles. » duclergé, du Parlement et même des États géné-
Ce proverbe signifie : tenter une chose impos- raux . La querelle ne fut close que par le con-
sible. On disait plus communément ferrer les cordât de 1516. (C.)
oies. (C.) 65. Etoffe de laine blanche ordinairement
61. Intervenir. Sens du latin iiiterpellare. unie dont on doublait les hauts-de-chausses .
(P_) Cf. 1. I, ch. XX, n. 22: « sept aulnes de drap
62. Effort pénible. Vieux mot, fréquent dans noir et troys de hlanchet pour la doubleure. »
R. et chez Marot . On voit ainsi la liaison entre « peter à son aise »
63. Importuner. Cf. 1. I, ch. vi, n. 57. étales blanchetz». Mais il ne faut pas chercher
64. Ordonnance rendue le 7 juillet 1438 par à expliquer la défense d'employer des Manchets
Charles VII à Bourges, et consacrant le prin- rayés, à moins que R. ne fasse allusion à
cipe de l'infériorité de la puissance pontificale quelque éditsomptuaire concernant le vêtement,
à l'autorité des conciles. Sa révocation par Louis (C.)
CHAPITKR XI
141
70 vreté que feust au monde, pourveu qu'on ne se signast de ribaudaille,
l'arc an ciel, fraischement esmoulu à Milan pour esclourrc les alouettes,
consentit que la bonne femme escullast les isciaticques" par le pro-
test des petitz poissons couillatrys ^' qui estoyent pour lors nécessaires
à entendre la construction des vieilles bottes.
75 « Pourtant, Jan le Veau ^^ son cousin Gervays*^'', remué d'une
busche de mouUe'", luy conseilla qu'elle ne se mist poinct en ce
hazard de seconder la buée"' brimballatoyre '^ sans premier aluner"'
le papier à tant pille, nade, jocque, fore ''^ : car
Non de ponte vadit, qui cum sapientia cadil ''\
Ligne 70. G ipoiwreté qui fust; A : qui feust — H, J : on monde — 1. 70-73. A : quon
ne se seignast de la main gauche la bonne femme se print à escalier les souppes per la foy des
pet is poissons couillastrys ; G : qu'on ne se seignast de ribaudaille, la bonne femme se print à
escuUer les sciaticques par la foy des petis poissons couillastrys — 1. 71. H : Farc en ciel; J :
l'arc ancien — 1. 73 . H, J : couillastrys — A : qui estaient — J : pour les nécessaires —
1. 74. J : vieilles ; K : vielles — 1. 75 . A, G : Jehan ; H, J, K : Jean — 1. 76. A, G : point —
1. 77. A : de laver la buée; A, G : briniballatoyre manque — J, K : allumer — 1. 78. A :foce
66. Sciatiques. Forme tirée directement du
grec, tandis que la forme correcte est un reflet
du latin. (S.)
67. Couillards, épithète forgée par R . qui
baptise de ce nom un villageois, 1. IV, N. Prol.
68. Nom typique du sot. Cf. 1. 1, ch. xiv, n. 26.
69. Cousin germain. Cette forme particu-
lière se lit déjà dans Le privilège aux Bretons,
pièce delà fin du xiiie s., et, au xvie, dans VEs-
ùeron de Discipline de frère Antoine du Saix. On
ne saurait dire s'il s'agit d'un jeu de mots ou
d'un équivalent patois, spécialement breton du
mot germain. Cï. i?.£./?.,IX, 231, et X, 253.
(S.) — L'expression : Cousin remué Je germain
s'est conservée en Poitou jusqu'à la fin du
xviie s. pour signifier : issu de germain.
« Cousin remué de germain de lad. deffunte. »
Reg. de VÉgl. réform. de Niort 1682. (C.)
70. Boisa brûler. Cf. 1. I, ch. xx, n. 13.
Cette plaisanterie se retrouve dans du Fail, 1. 1,
p. 43 : « estoit vostre cousine remuée d'une
busche ».(C.)
71. La lessive. Cf. ch. xxx : « Matabrune
lavandière de buées ». Le terme est encore
usuel en Poitou, où l'on dit aussi bugée, et dans
le pays Messin où l'on dit bouaie (C.)
72. A grand remuement. Dérivé burlesque
tiré de brimballe, et attesté uniquement dans ce
passage. Ce terme, qui manque aux premières
éditions, peut s'appliquer au linge qu'on agite
dans l'eau au sortir de la cuve, ou même à l'agi-
tation domestique causée autrefois par les lessives
annuelles ou bisannuelles dans les familles. (C.)
73. Tremper dans une dissolution d'alun .
Depuis le moyen âge, les teinturiers employaient
l'alun pour faire adhérer la couleur aux étoffes.
Il est possible qu'il y ait eu un proverbe de
métier : « Il ne faut pas laver la buée avant d'alu-
ner l'étoffe. » (C.)
74. Jeu sans doute analogue à celui du toton.
Cf. 1. I, ch. XX, n. 30.
75 . La forme correcte du dicton est : « Non de
ponte cadit qui cum sapientia vadit. » Cf. R.E.
i?.,vn, 575.
142
PANTAGRUEL
80 attendu que Messieurs des Comptes ne convenoyent en la sommation
des fleutes d'Allemant '^, dont on avoit basty les Lunettes des Princes'^'',
imprimée nouvellement à Anvers.
« Et voylà, Messieurs, que faict maulvais raport, et en croy partie
adverse in sacer verho doits '^ : car, voulant obtempérer au plaisir du
85 roy, je me estois armé de pied en cap d'une carrelure ^' de ventre
pour aller veoir comment mes vendangeurs avoyent dechicqueté leurs
haulx bonnetz^° pour mieux jouer des manequins^', et le temps estoit
quelque peu dangereux de la foire ^^ dont plusieurs francz archiers^'
avoyent esté refusez à la monstre ^'^, nonobstant que les cheminées
90 feussent assez haultes selon la proportion du javart ^' et des malandres ^^
l'ami Baudichon ^7.
Ligne 80. K : Messieurs — A : ne convenaient pas bien; G : ne convenoyent pas bien —
1. 82. A, G : imprimées — 1. 83. G : mauvais — I. 84. A, G : adverse en sa foy ou bien
in sacer — J : optemperer — 1. 85. A, G : estoys — A, G, H, J : carreleure — 1. 86.
A : vendageurs — A : avoient — l. 87. A, G, J : mieulx — A, G, H, J, K : car le temps
— 1. 89. A, G : avoient — 1. 90. G : fussent — J : scelon — 1. 91. A, G, H, J : Vamy
76. Flûtes traversières. Cf. 1. I, ch. xxiii,
n. 65.
77 . Titre du principal ouvrage du grand
rhétoriqueur Meschinot, publié en 1459 et ï473-
Cf. ch. VII, n. 69. (P.)
78. Jeu de mots. In verho sacerdotis. Cf.
Cetit Noiiv. nouv., notiv. LXX : « En vérité, res-
pondit alors le curé. . . je vous asseure in verho
sacerdotis. » (P.)
79. Proprement pièce de cuir pour faire une
semelle. Cf. 1. I, ch. viii, n. 55. La carrelure
de ventre, c'est le bouffaige ». Cf. 1. III, ch.
XXIII. (P.)
80. Coiffure depuis longtemps démodée et
ridicule. CL 1. 1, ch. ix, n. 20.
81. Nom supposé d'un instrument de
musique, castagnettes ou épinette, mais dont la
description ne se trouve nulle part. Cf. plus bas
ch. XXI : jouer des manequins à hasses marches.
Expressions tirées de la musique et employées,
ici, dans un sens libre. Cf. du Fail, Propos
rustiques, éd. La Borderie, p. 45 : « le vieux
jeu, l'ancien mestier, et le joly gentil petit jeu
des cymbales ou manequins. » (S.)
82. Flux de ventre. A rapprocher du dicton
« cuideurs de vendanges », 1. I, ch. xxv,n. 14.
(C.)
83. Francs archers. Milice établie par
Charles VII, en 1448, et licenciée par Louis XI,
en 1479. Ils devinrent de bonne heure, par leur
conduite piteuse, un objet de raillerie, dont le
monologue du Franc archer de Bagnolet, attribué
à Villon, s'est fait l'écho. R. fait allusion à ce
dernier, 1. IV, ch. Lv, à propos de la poltronne-
rie de Panurge. (S.)
84. Revue des troupes.
85. Tumeur au bas de la jambe du cheval.
86. Mal qui vient au jarret des chevaux.
87. Refrain de chanson populaire mention-
née dans le Mystère de VAssomptioti du xv* s .
(Petit de JuUeville, 1. 1, p. 275) :
CHAPITRE XI 143
(( Et p:ir ce moyen fut grande année de quaquerolles '^ en tout le
pays de Artoys, qui ne feust petit amandoment pour Messieurs les
porteurs de cousteretz **', quand on mangeoit, sans desguainer, cocques
95 cigrues 9° à ventre déboutonné. Et à la mienne volunté'' que chascun
eust aussi belle voix : l'on en jourroit beaucoup mieulx à la paulme,
et ces petites finesses, qu'on faict à etymologizerlespattins ^\ descen-
droyent plus aisément en Seine ^' pour tousjours servir au Pont
aux Meusniers'*, comme jadis feut décrété par le royde Canarre '' et
100 l'arrest en est au greffe de céans.
c( Pour ce, Monsieur, je requiers que par vostre seigneurie soit dict
et declairé sur le cas ce que de raison, avecques despens, dommaiges
et interestz. »
Lors dist Pantagruel :
Ligne 92. A : caquerolUs ; G : quaquerosles — 1. 93. A, G : qui m fut pas ; H : (/;//
ne feut ; J : qui ne fut — A, G, H : amendement; K : amandemant — I. 94. A, G, K :
pourteurs ; — H : coustreti — A, G : sans desguainer manque — A, G : coques cigrues —
1. 95. A, G : voulenté — 1. 97. A : à porter des pastins — G : eiymohgiser — 1. 98.
A : descendraient; G : aysement — 1. 99. A, G : fut décrété — A : Cannare que l'arrest
— 1. loi. A : Par ce — A, G : soit dit — 1. 102. A : dommages — 1. 103. M : intere\
Que je sceusse d'une vielle 92. Souliers à semelle épaisse et à hauts
Jouer sans plus une chanson, talons que les femmes portaient pour se gran-
Seulement VamyBaudichon : dir, à la façon des Italiennes et des Espagnoles.
Ce seroit assez pour me vivre ... Il est probable qu'il s'agit ici de semelles de bois.
et au xvie s., dans le Ouintil, éd. Chamard, Ducange, \° Patinus : « Pierre Boyvin patinier
p. 214 : « Chanson bien vulgaire. . . comme acheta du bois convenable à faire patins et
seroit la Tirelitanteine ou Lamybaudichon. » (S.) galoches. » (C.)
88. Coquilles de limaçon. Terme méridional 93. Plaisanterie encore usuelle. On dit de
tiré du bas-languedocien cacaraiilo, limaçon, quelqu'un chaussé de gros souliers qu'il n'a pas
escargot. (S.) besoin de bateau pour passer l'eau. (C.)
89. Hottes de vendange. Cf. 1. 1, ch. i, n. 15. 94. Le pont aux Meuniers était en aval et le
90. Cî. \.IY , zh.. yjiyin, cocqmcig rues de mer. long du pont au Change. Son nom lui venait
Genre de coquilles. Le mot se trouve sous la des moulins établis entre ses arches. Il dispa-
forme de coqtiegnie dans une vieille farce {Ane. rut au xviie s. (C.)
11). fr., t. II, p. 59). Même mot que cocqtuci- 95. R. a déjà fait allusion à ce prince ima-
^n/g,ausensd'oiseau. Cf. l.I, ch. XLix,n.9.(S.) ginaire qu'il appelle 1. I, ch. l : « Alpharbal,
91. Puisse-t-il ne dépendre que de ma volonté roy de Canarre ■>). Cf. également 1. I, ch. xiii,
que...Cf. Pro/.,n. 8. n. 2. (C.)
144 PANTAGRUEL
105 « Mon amy, voulez vous plus rien dire?
Respondit Baisecul :
« Non, Monsieur, car je ay dict tout le tu autem ^^, et n'en ay en
rien varié, sur mon honneur.
— Vous doncques (dist Pantagruel), Monsieur de Humevesne,
no dictes ce que vouldrez, et abreviez "^ sans rien toutesfoys laisser de
ce que servira au propos. »
Ligne 105 . A, G : riens — 1. 107. A, G, H, J : j'en ay — G : dit — 1. 108. A, G :
en riens — 1. 1 10. A, G : riens — A : ton tes fois
96. La teneur entière. Cf. 1. I,ch.xiii, n. 36. même époque par Jean Bouchet, Noble Dame,
97. Abrégez. Latinisme employé vers la fo 142 vo : « IreaJrew^ la vie. » (S.)
PLEASE DO NOT REMOVE
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